Très bon
6 décembre 2024
« Je suis noire et belle », chante la légendaire Sulamite du Cantique des Cantiques – un des 66 livres de la Bible considéré comme le premier récit érotique de l’Histoire – dont l’auteur serait le riche et fastueux roi Salomon. Noire et mystérieuse, belle et riche, l’intrigante Makéda, reine du royaume de Saba, est venue par la mer de sa lointaine Abyssinie - ancien nom pour désigner l’Ethiopie - jusqu’aux portes de Jérusalem, afin de rencontrer le souverain. Celui qui comprend ce qui est obscur et rend clair ce qui est contourné saura-t-il répondre aux énigmes de la reine effrontée ?
Retour dans un lointain passé
Fils du roi David (Xe siècle av. J.-C.), fondateur de la lignée des roi de Juda et de l’ancien Israël, le roi Salomon a vécu presque mille ans avant Jésus-Christ. On dit qu’il a eu jusqu’à mille femmes dont trois cent concubines, durant son règne s’étendant de 970 à 931 av. J.-C.. Les connaissait-il toutes ?
L’histoire sans mesure, dont nous allons parler, a près de trois mille ans. L’aventure qu’ils ont eu ensemble est évoquée dans les récits bibliques des Livres des Rois et des Livres des Chroniques. Plus tard, moins d’un siècle après J.-C., l’historiographe judéo-romain Flavius Josèphe narre auprès des siens le plus grand bien de cette reine intrépide, fière et amoureuse dont il admire l’intelligence et l’indépendance, si ce n’est un féminisme avant l’heure. Tandis qu’au VIIe siècle, le Coran révèle d’autres facettes plus insoupçonnées encore sur Bilqis, la « courtisane » née d’un roi et d’un djinn femelle, ainsi que de Sulayman, le roi juste et sage parlant la « langue des oiseaux » et des arbres. Les deux souverains ont autour d’eux, nous dit-on, des cours singulières où des djinns côtoient des êtres nimbés de mystère et d’obscurité.
Dans le Targoum Sbeni, un texte juif du VIIe ou VIIIe siècle qui reprend en partie la proposition coranique, on découvre qu’une huppe douée de parole est envoyée par le souverain d’Israël, pour convertir au monothéisme la reine païenne. Celle-ci répond par l’envoi d’une flotte « de tous les navires de la mer », comportant six mille jeunes émissaires qui la précèdent et annoncent sa venue. Elle ne fait pas les choses à moitié.
La littérature rabbinique brodera abondamment sur ce canevas et les récits épiques chrétiens ne seront pas en reste non plus. Même Bernard de Clairvaux, au XIIe siècle et à la suite d’Origène, donnera du fameux Cantique des Cantiques une lecture mystique et épurée où l’Église et le Verbe incarné – le logos s’est fait chair lorsqu’il s’est incarné en Jésus-Christ mille ans plus tard – se substituent à la Sulamite et à son Bien-Aimé.
Une rencontre fusionnelle vecteur de grands rebondissements
De cette brève rencontre naîtra un fils, Ménélik 1er, fondateur d’une dynastie qui ne s’éteindra qu’en 1975 avec l’assassinat du dernier empereur d’Ethiopie, Hailé Sélassié. Comme pour souligner la dimension d’exception de cette contrée et de ses fondateurs mythiques, on relèvera que l’Éthiopie est le seul pays du continent africain à ne jamais avoir été colonisé. Selon Jean Gallais, professeur émérite à la Sorbonne, le maintien paradoxal d’un état souverain est le résultat de l’interaction entre l’unité culturelle et montagnarde avec un projet millénaire éthiopien conquérant vers la mer et le Sud. L’empereur Ménélik a su obtenir la reconnaissance d’une « Grande Ethiopie », face aux appétits anglais et français sur les flancs Est et Ouest du bastion de hautes terres d’Abyssinie, en favorisant les seconds au détriment des premiers. Les Français ont fourni des armes à Ménélik et son appartenance au monde chrétien, dont le traité de Berlin excluait toute colonisation. En effet, après l’Arménie, c’est la deuxième plus ancienne nation chrétienne au monde, le christianisme s’y étant implanté vers l’an 330.
De récentes fouilles archéologiques faites au Yémen et en Ethiopie semblent accréditer certains de ces récits, parfois contradictoires et étranges, ainsi que la réalité de cette reine hors du commun et de son palais aux airs yéménites.
De toutes ces histoires fantastiques et violentes, l’écrivain Marek Halter, étant fasciné par les grandes figures féminines de la Bible et du Coran, a su en tirer une remarquable épopée romanesque qui a obtenu le Prix du Festi-livre « Femmes de Paix 2009 ». Quant au talentueux dessinateur Jean-Marie Michaud, à qui l’on doit un magnifique et volumineux Mahâbbârata, il récidive avec cet ouvrage et en fait un vibrant récit graphique qui s’inscrit librement dans les pas de l’écrivain juif d’origine polonaise. Il aborde cette légende orientale – plutôt véridique d’ailleurs – comme une fable universelle sur la force de l’Amour et sur l’exercice de la Sagesse et du Pouvoir.
Ce récit nous emmène ainsi dans les tréfonds d’une époque antique, où le langage poétique des Grands côtoient la sagesse et la lubricité dans un voyage qui s’annonce mouvementé.
Par Jessy LEMESLE
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