Bof
5 février 2026
Fidèles à leur approche, Kazuo Koike et Gôseki Kojima ne cherchent pas à livrer une reconstitution historique stricte, mais proposent une relecture romanesque où la Grande Histoire sert de socle à une fiction dense, politique et humaine. Cette démarche n’est pas sans rappeler, dans une certaine mesure, des œuvres contemporaines comme The Elusive Samurai, qui s’emparent elles aussi de figures historiques pour en réinventer le parcours. Le plaisir de lecture naît alors de cette tension permanente entre un destin que l’on connaît et la manière dont le récit choisit de nous y mener. Comme le souligne Xavier Guilbert dans sa préface, si la destination est connue, c’est bien le voyage qui fait tout le sel du récit.
Le cœur du récit repose sur le contraste entre ses deux protagonistes. D’un côté, Hanzô, homme de l’ombre froid, méthodique, doté d’une redoutable lucidité. De l’autre, Motonobu (futur Tokugawa Ieyasu), encore adolescent, maladroit, parfois naïf, presque décalé face à la violence du monde qui l’entoure. Pourtant, derrière ses airs gauches, le jeune seigneur révèle une étonnante maturité dans sa vision du pouvoir, exprimant déjà un idéal de paix et de stabilité qui préfigure son destin historique. Leur relation, d’abord conflictuelle, évolue progressivement vers une forme de respect mutuel, posant les bases d’un lien fondamental pour la suite.
Comme dans Lone Wolf & Cub, autre manga de sabre du duo, le contexte historique n’est pas un simple décor. Costumes, décors, traditions et usages sociaux irriguent constamment le récit, parfois évoqués par de simples détails visuels, comme le ohaguro (noircissement des dents). Le manga parle d’ailleurs davantage de suppa que de « ninjas », rappelant que cette appellation populaire est largement postérieure à l’époque décrite.
Sur le plan narratif, ce premier tome se montre exigeant. La multiplication des personnages, des clans, des alliances politiques et des lieux auxquels ils sont rattachés peut rendre la lecture ardue, nécessitant une attention soutenue pour bien saisir les enjeux et les rapports de force. Cette densité historique participe autant à la richesse de l’univers qu’à une certaine lourdeur, la narration privilégiant souvent l’exposition au détriment de la fluidité, ce qui accentue le sentiment d’un récit marqué par son époque.
Toutefois, si l’aspect historique est solidement travaillé, le récit se heurte à des passages difficiles à lire aujourd’hui. Plusieurs scènes liées à la sexualité et à la représentation des femmes provoquent un réel malaise, à commencer par une scène de viol au début du tome. La séquence est d’autant plus dérangeante qu’elle est esthétisée et justifiée par le récit : la femme agressée est montrée comme prenant du plaisir, avant d’affirmer qu’elle ne peut désormais appartenir qu’à son agresseur comme si elle était tombée sous son charme. Le discours qui en découle, allant jusqu’à présenter la répétition de rapports forcés comme une méthode pour « connaître le cœur d’une femme », participe à une romantisation du viol choquante et inacceptable aujourd’hui.
Tsukiyama, jeune épouse de Motonobu, offre un contrepoint brutal. D’abord présentée comme une figure presque inerte, semblable à une poupée lors de sa nuit de noces, elle finit par articuler avec force sa condition. Se comparant à une fleur cueillie de vase en vase, elle dénonce que « les filles de guerriers ne sont que des outils », privées de tout choix. À travers ce discours glaçant, le manga laisse transparaître une critique de l’objectification des femmes dans le Japon féodal. Loin de pardonner, Tsukiyama refuse de romantiser ce qu’elle a subi, tandis que Motonobu, en reconnaissant la dureté de sa situation, révèle une humanité qui contraste avec la violence des rapports de domination exposés par le récit.
Œuvre complexe et historiquement riche, La Voie de l’Assassin n’en demeure pas moins marquée par une narration dense, une mise en scène datée et des passages aujourd’hui problématiques. Un titre important, mais loin d’être une lecture aisée.
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