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Julien, présentez-vous en quelques mots.
Je m’appelle Julien Paré-Sorel, ça fait vingt ans que je fais de l’illustration et de la bande dessinée au Québec. Je fais de la bande dessinée depuis que j’ai environ sept ans. J’ai toujours été un grand lecteur de BD, j’ai toujours été passionné par ce médium-là et j’ai toujours voulu en faire mon métier. J’ai fait des études en arts visuels, puis un baccalauréat en bande dessinée à l’Université du Québec en Outaouais. Depuis, je me suis impliqué dans toutes sortes de projets. La plupart du temps, je fais le scénario, le dessin et la couleur, mais parfois, je collabore avec des scénaristes. J’ai publié une série d’humour et de science-fiction qui s’appelle Étienne et Charlot dans la revue Les Débrouillards, puis mon premier album, Léthéonie, chez Front Froid, en 2013.
Vous dites que vous étiez un grand lecteur de BD depuis l’enfance. Quels titres vous ont marqué ?
J’ai grandi avec l’école franco-belge, donc c’était le Spirou de Tome et Janry, Astérix, tous les classiques de cette époque. Adolescent, je suis rentré un petit peu plus dans le manga. J’ai lu des trucs plus classiques comme Ghost in the Shell, Akira… à la fois l’anime et le manga. J’ai aussi découvert les comic books américains, avec des titres comme Hellboy ou les productions d’Image Comics. J’étais moins fan de super-héros. J’ai aussi beaucoup aimé Maus.
Je m’intéresse au médium au sens large. Je me suis aussi beaucoup intéressé à la BD alternative underground québécoise, à tout ce qui se faisait à Expozine, par exemple. Pour moi, la BD est un langage. C’est important de voir comment chaque artiste peut se l’approprier et innover avec.
Que raconte Aventurosaure ?
Aventurosaure, c’est une série d’aventure fantastique préhistorique. C’est un mélange entre le médiéval fantastique et la culture paléontologique, avec des dinosaures. On suit le protagoniste, Rex, qui habite dans le petit village de Crétincia. Au début de l’histoire, il fait des petits boulots que personne ne veut faire, mais lui rêve de vivre des aventures, de voyager.
Il prend soin de son père, qui est atteint d’une maladie mystérieuse, donc il a beaucoup de responsabilités. Mais il lui arrive un événement tragique, ce qui le propulse dans une quête épique à la recherche de ses origines. Il cherche notamment sa mère, qu’il n’a jamais rencontrée, sans savoir où elle est, ni même si elle est encore en vie. Mais il décide quand même de tenter sa chance, d’essayer de la retrouver, de comprendre d’où il vient et pourquoi il est différent des autres. Il va être accompagné de ses meilleurs amis, Gigorthélemy (ou Gogo pour les intimes) et Patchy, et il va découvrir le grand royaume de Mézoïk.
Comment est née cette histoire ?
Il y a quelques années, j’ai travaillé sur l’adaptation BD d’une série télévisuelle très populaire au Québec qui s’appelle Dans une galaxie près de chez vous, avec les deux scénaristes, Claude Legault et Pierre-Yves Bernard, pendant un an. Mais les scénaristes n’avaient plus le temps de se consacrer au projet de BD parce qu’ils avaient déjà des engagements au cinéma ou à la télé. Je me suis donc retrouvé, du jour au lendemain, sans projet, et j’avais perdu le feu sacré de la création de bande dessinée.
C’était vraiment un problème et j’avais besoin de me retrouver un projet important qui allait me redonner cette passion pour la création de BD. Je suis donc allé puiser dans mes passions de toujours : la fantasy et la paléontologie. Au début, juste pour le plaisir, j’ai dessiné un dinosaure avec une épée, ce que je n’avais jamais vu ailleurs. Une fois ce dessin terminé, j’ai vu un énorme potentiel pour la création d’un univers.
En 2015, j’ai participé au défi Inktober pendant le mois d’octobre, où j’ai improvisé une première histoire muette mettant en scène Rex. Tous les jours, je partageais un dessin et les gens en ligne adoraient. Je me suis dit que j’avais quelque chose entre les mains. J’ai donc décidé de consacrer une année complète à créer l’univers de la série : ses personnages principaux, le scénario, les grandes lignes de l’histoire, la mythologie, le passé du royaume, les cultures des différentes tribus, toute la géographie, etc.
Ensuite, j’ai voulu proposer le projet à Presses Aventure, et ils ont vraiment eu un coup de cœur. Après un an de production, le premier album, Le Réveil de Rex, est sorti en 2018. Depuis ce temps-là, c’est une belle histoire de collaboration avec l’équipe de Presses Aventure. C’est vraiment une petite équipe de passionnés qui travaillent très fort.
Comment s’est déroulé le processus éditorial avec Presses Aventure ?
Au début, j’avais signé pour trois albums, mais quand j’ai commencé le deuxième, je me suis vite rendu compte que j’avais envie de raconter davantage et, surtout, que j’avais une vision beaucoup plus large. J’avais envie de prendre mon temps pour bien raconter l’histoire à ma manière, pour pouvoir rentrer dans les détails. Finalement, après deux albums, on s’est dit qu’on allait pouvoir continuer avec davantage d’albums. Le premier tome avait reçu une très bonne critique et plusieurs prix, donc ç’a confirmé que le projet avait trouvé son lectorat. Je savais que ça allait tourner autour de sept, huit ou neuf albums pour clore la quête de Rex.
Avec Presses Aventure, je leur fournis un scénario et ils me proposent des idées qui me permettent de le retravailler pour être certain de sa qualité. Ensuite, je leur remets des planches encrées avec les dialogues déjà placés dans les bulles. C’est extrêmement rare qu’ils me demandent de changer des choses au niveau visuel parce que j’ai vraiment une vision très précise de ma narration et de ma mise en scène.
Là où il y a un beau travail de collaboration, c’est au niveau de la révision des textes avec mon éditrice, Catherine LeBlanc-Fredette. On retravaille beaucoup les dialogues ensemble jusqu’à la toute fin. On se questionne sur chaque mot, chaque virgule. C’est une collaboration éditoriale que j’adore.
Côté production, les quatre premiers albums sont parus à un rythme annuel. Même avec un assistant coloriste qui m’aide à partir des palettes que je lui fournis, c’était un rythme exigeant. Surtout qu’entre le quatrième et le cinquième album, je suis devenu papa. Pour le cinquième, je m’étais prévu deux ans, mais j’aurais honnêtement pris une troisième année. Mon rythme de croisière aujourd’hui, c’est un album tous les dix-huit mois environ.
Pour le huitième tome, ça risque d’être peut-être un petit peu plus long, parce qu’on arrive à la fin de la quête de Rex. Ce n’est pas la fin de la série, mais c’est au moins la conclusion de sa quête à lui.
Aventurosaure a commencé en 2018, soit il y a huit ans. Avez-vous constaté des évolutions personnelles et graphiques au fil de la série ?
Oui, clairement. J’ai beaucoup évolué, en tant que personne comme en tant qu’artiste. Si l’on compare le premier album au septième, le design des personnages est plus clair, plus précis. Je les maîtrise mieux et, eux aussi, ont évolué en tant que personnages. Rex et ses amis gagnent en maturité, et je crois que cela transparaît dans la manière dont je les dessine. Dans l’univers d’Aventurosaure, il ne s’écoule qu’environ deux ans entre le premier et le septième tome.
Ce qui est aussi magique, c’est que le lectorat grandit en même temps que les personnages. Un enfant qui avait dix ans lorsqu’il a commencé la série en a aujourd’hui dix-huit. Il est majeur et parfois même plus grand que moi ! C’est très touchant de voir les lecteurs grandir avec les personnages, et je crois que j’ai naturellement fait évoluer mon récit avec eux. À partir du cinquième album, on entre dans la deuxième phase de l’arc narratif de Rex : l’histoire devient plus complexe, plus dramatique. Le lectorat a lui aussi grandi, et il existe désormais une résonance émotionnelle et intellectuelle différente.
J’aime également beaucoup voir les parents embarquer dans l’aventure. Lorsque la série est sortie, elle s’adressait avant tout à un jeune public. Huit ans plus tard, certains parents qui lisaient les albums avec leurs enfants attendent désormais le prochain tome avec encore plus d’impatience qu’eux. Les familles sont très investies dans la série, et je n’avais pas imaginé un tel attachement.
Je suis vraiment heureux de constater que l’univers que j’ai créé résonne autant auprès des lecteurs. En tant qu’auteur de bande dessinée, on cherche avant tout à créer un dialogue. Je suis très touché lorsque des lecteurs viennent me voir en festival ou en salon pour me raconter ce qu’ils vivent dans leur famille ou leur vie personnelle, et la manière dont la série les a aidés à traverser certaines épreuves, comme un deuil par exemple. Si mes albums peuvent leur donner un peu de courage, c’est quelque chose de très précieux, et je leur suis profondément reconnaissant de m’accorder cette confiance.
Aventurosaure est une série jeunesse, mais elle aborde tout de même des thèmes forts comme le deuil, le regret… Comment faites-vous pour raconter cette histoire à de jeunes lecteurs ?
J’ai grandi avec des œuvres qui, à mon sens, étaient assez profondes et matures, comme Le Seigneur des Anneaux ou les films de Hayao Miyazaki. Je donne souvent l’exemple du film L’Histoire sans fin, qui est un récit plein de merveilles, de belles émotions et de fantastique, mais aussi de peur, de peine, de tristesse et de deuil. Ce sont des émotions que j’ai vécues à différents moments de ma jeunesse, et ça m’a fait grandir. Ces œuvres font vivre des émotions qu’on ne vivrait pas nécessairement dans une vie d’enfant, mais ça prépare à les vivre dans la vraie vie. Ç’a toujours été mon intention artistique de créer une œuvre pour tout le monde, sans faire de compromis par rapport à ma vision.
Les enfants sont plus résistants qu’on ne le pense, et la bande dessinée crée un rapport de distance qui les sécurise. Si jamais c’est trop intense, ils peuvent prendre une pause, refermer le livre et y revenir lorsqu’ils sont prêts. Je pense qu’il y a de beaux apprentissages à travers la lecture de ces albums pour les plus jeunes et que, lorsqu’on les relit une fois adolescent, on découvre un deuxième, peut-être même un troisième niveau de lecture. Il ne faut pas protéger les enfants des émotions, parce qu’elles sont toutes importantes. Mon but, ce n’est pas d’enseigner des choses, c’est de faire vivre des émotions. Après ça, les réflexions qui peuvent en découler ne m’appartiennent pas.
J’aborde des thèmes plus complexes, comme le deuil et la peur, et je crois que ça crée un beau dialogue intergénérationnel. Les enfants vont lire avec leurs parents et pouvoir discuter de toutes ces émotions, de ces dilemmes de valeurs. J’ose espérer que ça crée des moments de rapprochement. Moi, je veux simplement raconter une histoire qui émerveille, qui fait réfléchir, mais qui fait aussi peur ou qui rend triste par moments. Je veux que ce soit riche, que ce soit une véritable palette d’émotions, comme dans la vraie vie.
Lorsqu’on lit vos histoires, on a l’impression de retrouver un aspect shōnen dans Aventurosaure. Est-ce une dimension de votre écriture que vous revendiquez pleinement ?
C’est vrai qu’il y a une articulation narrative un peu à la shōnen. Cela dit, ce qui m’intéresse, c’est l’évolution des personnages, de les plonger dans une histoire et de les faire évoluer à travers toutes sortes d’épreuves. Par exemple, Patchy se fait ensorceler et devient une antagoniste dans le tome 5. Ce n’était pas prévu du tout dans le scénario original, mais plus les années passaient, plus les personnages devenaient vivants. C’est la beauté du travail sériel. Au début, je résistais à cette idée, puis je me suis dit que j’allais laisser faire et voir ce que ça allait donner.
C’est vraiment amusant d’être à la fois le chef d’orchestre et d’être aussi à l’écoute de ses personnages pour que ça reste vivant et dynamique, et qu’on soit obligé d’être encore plus créatif pour jouer avec ces nouveaux défis. J’aime bien l’idée d’un univers très réfléchi, mais également très organique et aléatoire. Je laisse la place à de nouvelles idées et je me demande si elles servent mon récit, mes personnages et si elles créent une meilleure histoire. Si oui, je les inclus.
Vous parliez justement de l’avantage du format sériel. Comment avez-vous abordé le fait d’écrire sur plusieurs albums ?
Les grandes lignes du scénario étaient déjà écrites avant même la publication du premier tome. Il faut amener des personnages d’un point A à un point B et, sur tout ce qui se passe entre ces deux points, je peux beaucoup m’amuser. J’ai la fin dans ma tête depuis le début. C’est vraiment un travail très exigeant parce que, lorsqu’on écrit un nouvel album, on doit s’assurer que tout ce qui a été établi dans les albums précédents fonctionne avec ce qu’on veut faire, mais aussi que ce qu’on crée dans le nouvel album fonctionnera avec la suite. C’est compliqué, c’est exigeant, mais j’adore ça. La complexité crée une richesse artistique.
Comment avez-vous décidé quel dinosaure allait être associé à tel personnage ?
Il y a deux façons de faire. Parfois, c’est l’espèce qui a inspiré le personnage. Par exemple, un Pachycephalosaurus. Je me disais qu’avec son gros crâne, il serait probablement très intelligent, peut-être une grande lectrice avec des lunettes. C’est comme ça que le personnage de Patchy est né.
Parfois, c’est l’inverse. J’avais écrit un général de guerre sanguinaire, plus proche du médiéval fantastique, et je voulais qu’il porte une grosse armure avec des cornes. Je me suis alors dit que l’ankylosaure possédait déjà cette cuirasse : il était parfait pour devenir le général Ank.
Pour les prénoms, il y a parfois un clin d’œil à l’espèce qui a inspiré le personnage, parfois non. Pour Gigorthélemy, par exemple, je trouvais simplement que son surnom, Gogo, sonnait bien. Je glisse aussi des clins d’œil à la paléontologie dans mes histoires : le village de Crétincia fait référence au Crétacé, Triasio au Trias, etc.
J’ai toujours été passionné par la paléontologie. Je coanime même un podcast sur le sujet qui s’appelle « C’est quoi le raptor ? ». Je pense que les lecteurs peuvent être intrigués par les dinosaures, mais lorsqu’ils commencent à lire l’histoire et qu’ils réalisent qu’il y a de vrais personnages, avec de vraies personnalités qui vivent de vraies épreuves, ils finissent par éprouver de l’empathie pour eux.
Quelle est votre vision de l’industrie de la bande dessinée québécoise au sens large ?
On vit une très belle époque pour la bande dessinée québécoise. Moi, si je voulais rencontrer mes auteurs favoris, il fallait que j’aille en Europe. Ils venaient parfois au Québec, mais c’était extrêmement rare, donc je n’avais pratiquement aucun lien avec eux.
Au début des années 2000, les artistes ont ressenti le besoin de se légitimer, de prouver que la bande dessinée est un art. Mais, à cette époque, la BD jeunesse était un peu délaissée. Depuis une dizaine d’années, on assiste à un retour de très belles séries jeunesse. Alex A., avec L’Agent Jean, y a largement contribué.
Ce que je trouve merveilleux aujourd’hui, c’est que les jeunes du primaire et du secondaire ont la chance de grandir avec des personnages de bande dessinée québécois. Grâce aux festivals de BD et aux Salons du livre, on a l’occasion de se rencontrer et de créer un lien beaucoup plus fort. J’ose espérer que ça nourrit un sentiment d’appartenance chez ce jeune lectorat, qui est très fier de cette production. On a une belle culture de la bande dessinée, et je suis très heureux d’en faire partie.
Et maintenant, la suite ?
La priorité, c’est de bien clore la quête de Rex. C’est ce qui va m’occuper pendant la prochaine année et demie.
Ensuite, je reste ouvert. J’aimerais raconter un hors-série consacré à un personnage qu’on connaît moins, comme Braki, qui a appris le kung-fu préhistorique auprès d’un sensei lorsqu’il était plus jeune.
Sinon, j’ai un projet plus ambitieux : un préquel consacré au passé du royaume. J’aimerais raconter tout l’aspect mythologique, le Grand Mézoïk, la fondation de Jurassia, la Grande Guerre des Titans… Des événements que j’évoque beaucoup dans l’arc actuel et qui pourraient facilement remplir quatre albums.
Et si la vie me permet de raconter encore plus de choses dans cet univers, j’aimerais beaucoup retrouver les personnages principaux à l’adolescence. Aujourd’hui, ils ont entre huit et douze ans ; je les imagine volontiers entre quatorze et seize ans. À l’est du royaume de Mézoïk, il y a une mer et j’aimerais beaucoup les voir embarquer sur un bateau pour vivre une autre aventure, sur un autre continent, avec des enjeux plus matures. Il y a un petit côté pirate, flibustier, rebelle qui, je trouve, colle bien à l’adolescence.
Sinon, je travaille sur plusieurs projets parallèles, des projets dérivés. Il y a des discussions autour d’un projet d’animation, d’un jeu de société, peut-être même d’un jeu vidéo. Si j’ai encore le feu sacré, je vais continuer. Tout est déjà écrit ; il reste simplement à trouver le temps de le dessiner. Donc, un album à la fois, un trait à la fois.
Par Akira OIKAWA
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Nos remerciements à Julien Paré-Sorel pour avoir répondu à nos questions, et Marie-Ève Labelle pour avoir coordonné cette interview.
Crédit photo de couverture : Julie Artacho