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Revenons au commencement, à l’époque où ces seniors étaient jeunes et fringants, la tête bercée d’illusions, déjà grisés par la fièvre du dessin. On commençait tôt dans le métier. Nobuyoshi Habara a 18 ans lorsqu’il met les pieds dans les studios d’Ashi Productions, par lesquels sont également passés Kia Asamiya et Takuya Wada.
Leur statut est précaire : ils sont freelance, vivant avec tout au plus 30 000 yens par mois (soit 162.12 € aujourd’hui...), dans une ambiance de joyeuse camaraderie. Ils planchent sur plusieurs projets à la fois, s’entraident lorsque l’un est moins à l’aise pour dessiner tel animal ou tel robot. L’époque est sans filtre. Avouons-le : ces messieurs ne sont pas les derniers à protester lorsqu’il s’agit de dessiner des scènes violentes ou érotiques… Ils s’en donnent parfois même un peu trop à cœur joie, et le couperet « Interdit aux moins de 18 ans » finit par labelliser certaines de leurs œuvres.
Mais cette émulation artistique a un prix. La charge de travail est harassante. Les animateurs dorment sur place, avec ce qu’ils trouvent : sur des canapés, voire… un siège massant (pour Kia Asamiya). L’odeur est épouvantable. Un savant mélange de chaussettes macérées et de transpiration qui, quarante ans plus tard, laisse toujours un souvenir impérissable aux artistes, visiblement très diserts sur le sujet lors de la conférence, « au risque de briser l’image idyllique que s’en font les gens de cette époque », plaisante Takuya Wada. Avant d’ajouter : « L’idée de pouvoir gagner sa vie simplement en dessinant, c’était le paradis ! »
En écoutant ces trois lascars, Hiroshi Shimizu en vient presque à regretter de ne pas avoir connu Ashi Productions. Ils avaient l’air de bien s’amuser. Mais, à l’époque, lui avait choisi un autre destin. Les odeurs de chaussettes sales et les nuits blanches ? Très peu pour lui. Il a du talent. Il vise haut. Il réussit les examens d’entrée des studios Ghibli. Le Graal absolu pour tous ces animateurs. Celui de l’excellence artistique, où il n’y a de place que pour les meilleurs.
Les conditions de travail y semblent plus humaines. On n’y dort pas sur place. On y fait de vraies nuits, même si les horaires restent costauds. Et surtout, il y a le patron irascible. Ah, Miyazaki ! « Un vieux grincheux toujours en colère », glisse malicieusement Shimizu qui, malgré tous ses efforts pour arriver le premier au travail, est toujours devancé par le réalisateur de Mon voisin Totoro, lequel est également le dernier à quitter les studios.
Dès les premières heures de la journée, le maître se penche sur les dessins du jeune Shimizu et s’exclame : « C’est quoi cette horreur ?! » Il reprend le dessin, puis revient quelques minutes plus tard et constate que, finalement, son élève a fini par y arriver à force de bonne volonté… Car Miyazaki a la mémoire courte : il commente les dessins qu’il a lui-même retouchés.
Les quatre débutants d’hier sont devenus les maîtres d’aujourd’hui. Certains enseignent désormais leur art, même s’ils se montrent parfois déçus par « l’approche trop simpliste et le niveau de dessin des jeunes », dixit Kia Asamiya.
Le dessin, toujours le dessin. Rien ne vaut le dessin à la main, vous répéteront ces quatre sages, même si la plupart ne rechignent pas au dessin numérique, une pratique adoptée par certains dès les années 1990. L’intelligence artificielle permet aujourd’hui à de jeunes créateurs de réaliser seuls des courts-métrages, là où il fallait autrefois toute une équipe. Progrès ou menace ?
Le mot de la fin revient à Shimizu et Habara, qui estiment que l’avenir appartient à ceux qui savent dessiner. L’histoire de l’art est faite de ruptures et, à l’heure où l’on délègue toujours davantage aux ordinateurs, le dessin traditionnel est peut-être plus avant-gardiste qu’on ne le croit. Ils en sont convaincus : l’analogique reviendra.
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Retrouvez notre interview de Nobuyoshi et Kumiko Habara, et celle de Kia Asamiya.
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