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JOO Dong-Geun (All of Us Are Dead) : « En Corée, le genre zombie n’existait pas... Je devais le faire. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 20 novembre 2024 
Rencontre avec JOO Dong-Geun, l’auteur sud-coréen à l’origine du webtoon à succès All of Us Are Dead. Invité d’honneur de l’exposition « K-Comics » au Centre Culturel Coréen de Bruxelles, cet événement, déjà évoqué sur ActuaBD.com, avait mis en lumière les webtoons coréens, véritables piliers de la pop culture contemporaine. À travers cet entretien exclusif, il revient sur son parcours singulier, de ses débuts dans une campagne isolée à son ascension comme pionnier du webtoon en Corée. Il partage ses inspirations, l’impact de son enfance sur sa créativité, et nous confie son regard sur l’adaptation de son œuvre en série Netflix ainsi que ses projets, entre comédie musicale et publication en France.

Bonjour JOO Dong-Geun, vous êtes l’auteur du webtoon All of Us Are Dead. Avant d’aborder votre œuvre, pourriez-vous nous parler un peu de votre parcours ? Quelles études avez-vous suivies et comment êtes-vous devenu auteur de webtoon ? Nous aimerions en savoir un peu plus sur vous.

JOO Dong-Geun : Quand j’étais enfant, je vivais à la campagne, dans un endroit où il y avait peu de BD. Mes parents étaient agriculteurs, et j’étais souvent seul. Cela m’ennuyait beaucoup, alors je passais mon temps en plein air, à laisser libre cours à mon imagination. J’ai commencé à dessiner pour m’occuper. Quand mes parents rentraient, je leur montrais mes dessins, et ils m’encourageaient beaucoup.

Bien sûr, je savais que mes dessins n’étaient pas exceptionnels et qu’il y avait des artistes bien meilleurs, mais leurs encouragements me faisaient énormément plaisir. À l’école, mes camarades appréciaient aussi mes dessins, ce qui m’a donné encore plus envie de continuer. Je me souviens qu’à l’époque, dans une classe de 40 élèves, j’avais créé un cahier dans lequel je dessinais mes propres bandes dessinées. Ce cahier circulait parmi tous mes camarades, et cela m’a beaucoup motivé.

En grandissant, j’ai dû prendre une décision importante avant le baccalauréat. Je rêvais de devenir auteur de bandes dessinées, mais ce n’était pas un métier encouragé à l’époque. Le marché du manhwa était en difficulté, et on entendait souvent dire qu’il était en déclin. De plus, à cette période, les boutiques de prêt de manhwas étaient très populaires, ce qui avait un impact négatif sur les ventes. Malgré cela, ma passion pour le dessin est restée intacte.

JOO Dong-Geun (All of Us Are Dead) : « En Corée, le genre zombie n'existait pas... Je devais le faire. » [INTERVIEW]
JOO Dong-Geun
Photo © Christian Missia Dio

S’agit-il de magasins ou de bibliothèques où l’on peut emprunter des manhwas ?

Ce n’étaient pas vraiment des bibliothèques officielles, mais plutôt de petites boutiques, similaires à des librairies, sauf qu’on n’y achetait pas de livres. On pouvait y emprunter ou louer des bandes dessinées moyennant un petit coût. À l’époque, ce système n’encourageait pas vraiment la créativité des auteurs de BD.

Aujourd’hui, il existe de nombreux formats pour consommer le manhwa, qu’elle soit imprimée ou numérique, mais à cette époque, je pensais que l’avenir de la BD imprimée était incertain. Enfant, j’avais vu à la télévision certains de mes idoles, auteurs de manhwa, affirmer que ce métier n’avait pas d’avenir et qu’il était très difficile d’en vivre. Cela m’avait profondément découragé.

Quels sont vos auteurs préférés, qu’ils soient coréens, chinois, japonais ou d’ailleurs ?

La situation au Japon était très différente de celle en Corée. Les auteurs que j’admirais à l’époque étaient principalement coréens. Par exemple, Lee Hyun-se, une véritable légende de la BD coréenne, était extrêmement connu et respecté. Bien sûr, je l’admirais beaucoup, mais malgré cela, je trouvais qu’il était très difficile de devenir auteur de BD en Corée. C’est pourquoi j’ai décidé de m’orienter vers un autre domaine : l’animation. J’ai étudié le film d’animation à l’université pendant quatre ans.

Pendant mes études, une révolution technologique a bouleversé le milieu : l’apparition d’Internet. Cela a permis l’émergence des premiers formats de Webtoons. À l’époque, ces Webtoons étaient créés par des amateurs, donc la qualité et les formats n’étaient pas encore au point, mais ils ont rapidement séduit le public. Pendant que le marché de la BD imprimée déclinait, les Webtoons, eux, gagnaient en popularité.

J’ai commencé à publier mes œuvres en tant qu’amateur sur des plateformes en ligne, notamment sur Naver, que vous connaissez peut-être. Naver a joué un rôle clé en instaurant un système de rémunération pour les auteurs de Webtoons, ce qui était révolutionnaire à l’époque. Il existait trois niveaux : amateur, rookie (niveau moyen) et professionnel. Après avoir atteint le niveau rookie, j’ai commencé à rêver de devenir un artiste professionnel de Webtoons. Même si les rémunérations étaient modestes à ce moment-là, elles représentaient une opportunité unique.

En 2008, après un an de préparation, j’ai publié ma première œuvre et suis devenu auteur professionnel de Webtoons en 2009. Ce fut le début de mon aventure dans ce domaine.

Quand vous avez choisi de devenir auteur de Webtoons, comment vos proches ont-ils réagi ? Étiez-vous déjà marié à cette époque ? Votre famille vous a-t-elle soutenu ou cela a-t-il été compliqué, compte tenu de la perception de ce métier en Corée du Sud ?

Concernant la réaction de mes proches et la perception du métier d’auteur de Webtoon en Corée du Sud, à l’époque, j’étais célibataire et je n’avais pas encore terminé mes études universitaires. Ayant grandi à la campagne, je savais que si je ne réussissais pas à trouver un emploi, je devrais probablement retourner à la ferme familiale pour devenir agriculteur. C’était une pensée constante qui me motivait.

Lorsque j’ai décidé de tenter ma chance dans les Webtoons, j’ai demandé à mes parents de me laisser deux ans pour me consacrer à cette voie. Pour les convaincre, je ne leur ai pas directement parlé de mon projet de devenir auteur de webtoon, car cela aurait été mal perçu. À la place, j’ai expliqué que ces deux années seraient nécessaires pour trouver un emploi stable.

Pendant cette période, j’ai vécu dans un petit studio en ville, avec très peu de moyens. La première année, j’ai essayé d’intégrer une entreprise d’animation ou de jeux vidéo. La deuxième année, je me suis concentré sur mon objectif de devenir auteur de Webtoon. Pour rassurer mes parents, j’ai mis en avant le fait que je travaillais pour Naver, une grande entreprise reconnue, même si le salaire à l’époque était très modeste. En réalité, je dépensais tout ce que je gagnais pour subvenir à mes besoins.

À l’époque, le projet Naver Webtoon était encore à ses débuts, avec seulement deux personnes responsables du développement. Aujourd’hui, cette plateforme est devenue une entreprise majeure, avec des bureaux dans des villes comme New York, mais à mes débuts, elle était encore loin de son statut actuel. Malgré les difficultés, cette affiliation m’a permis de convaincre mes proches de mon choix.

Parlons de votre webtoon All of Us Are Dead. Quelle a été votre inspiration pour créer cette histoire ? Pourquoi avez-vous choisi de mêler le thème des zombies à celui de l’école ?

Alors, en 2008, j’ai découvert deux films qui m’ont vraiment marqué. C’était 28 Days Later (28 Jours plus tard) de Danny Boyle. Et aussi Dawn of the Dead (L’Armée des morts) de Zack Snyder.

Ce qui m’a marqué en découvrant ces films, c’est à quel point ils étaient captivants et réalistes. Ils m’ont bouleversé et absorbé, au point que je me disais : « Cela pourrait vraiment arriver dans la réalité ». Quelques années plus tard, en réfléchissant au thème de mon futur Webtoon, ces films me sont revenus en mémoire.

À l’étranger, les zombies étaient déjà un sujet largement exploré, que ce soit dans les films ou d’autres médias. Mais en Corée, ce genre était inexistant. En tant que passionné de zombies, je me suis dit que c’était à moi de créer une histoire qui adapterait ce thème à la culture coréenne.

À l’époque où j’ai commencé à travailler sur All of Us Are Dead, je vivais dans un petit appartement en sous-sol. Je n’imaginais pas du tout que cette œuvre connaîtrait un tel succès. Mon objectif n’était pas la gloire, mais simplement de raconter ma propre histoire. C’était presque comme une mission personnelle, une passion qui m’animait profondément.

J’ai découvert votre œuvre à travers la série Netflix, que j’ai vue il y a deux ans. C’est après cela que j’ai appris qu’elle était adaptée d’un Webtoon. J’ai lu une quinzaine de chapitres et j’ai beaucoup aimé l’expérience immersive, notamment la manière dont on plonge dans l’esprit des personnages via la lecture sur smartphone.

Dans les œuvres sur les zombies, il y a souvent une critique sociale sous-jacente. Est-ce également le cas dans votre Webtoon ? Cherchiez-vous à faire passer un message sur la société sud-coréenne ou sur le système éducatif, notamment parce que l’histoire débute dans une école ?

Je comprends votre curiosité concernant les éventuelles métaphores liées aux zombies et à l’histoire se déroulant dans une école. Peut-être vais-je vous décevoir, mais mon intention première était simplement de créer une histoire pour le plaisir. Lors des interviews que j’ai données jusqu’à présent, on m’a souvent posé cette question. J’ai toujours tenu à être très honnête : je n’avais pas l’intention de faire des métaphores spécifiques avec les zombies.

Cependant, même si ce n’était pas mon objectif initial, je voulais que les lecteurs s’identifient aux élèves confrontés à cette situation extrême. Je pense qu’il est possible que certains y voient des messages, car j’ai inconsciemment reflété certains aspects de la société coréenne. En ce sens, il n’est pas surprenant que vous ayez perçu des critiques sociales dans mon œuvre. Cela peut effectivement pointer vers des problèmes ou des éléments à changer dans notre société.

En tant qu’auteur, prenez-vous plus de plaisir à créer des Webtoons qu’à dessiner des manhwas ou des œuvres classiques sur papier ? Ressentez-vous la même liberté de création dans ces différents formats ? Qu’est-ce que vous préférez, et pourquoi ?

Aujourd’hui, ma méthode de travail est entièrement digitalisée. J’utilise des logiciels comme Photoshop pour créer mes œuvres. Cependant, avant de commencer, je réalise toujours le storyboard à la main, sur papier. J’ai une préférence personnelle pour le dessin à la main, que ce soit sur papier ou dans un cadre plus classique, mais pour mes Webtoons, j’utilise les outils numériques.

Le numérique me permet d’avoir une grande liberté et de répondre aux exigences du format, notamment en termes de quantité. Par exemple, il peut m’être demandé de produire plus de 50 plans en une semaine, ce qui serait très difficile à accomplir uniquement avec des dessins manuscrits. Avec les logiciels, je peux garantir une qualité satisfaisante à 80 ou 90 %, tout en respectant les délais. C’est un compromis qui me permet de gérer efficacement la charge de travail.

All of Us Are Dead
JOO Dong-Geun © Naver

L’adaptation de votre Webtoon en série, qui a connu un succès mondial, représente-t-elle pour vous une reconnaissance de votre travail ou simplement une évolution naturelle du processus créatif ?

Je considère cette adaptation comme une évolution normale, un prolongement commercial du succès du Webtoon. Quand j’ai commencé cette œuvre, j’avais un petit objectif, presque un fantasme : créer une histoire de zombies coréens, une première du genre. Je ne savais pas si cela aboutirait, mais c’était mon ambition.

Les zombies, dans mon œuvre, ne sont qu’un outil narratif, un thème permettant de rendre l’histoire plus réaliste et effrayante, notamment grâce au son et aux images en mouvement. Dès le début, je me demandais ce que cela donnerait si cette histoire était adaptée en long métrage, et au fil du temps, une dizaine de propositions d’adaptation cinématographique ont été faites. Cela montre à quel point ce projet a su capter l’attention.

Avez-vous participé à l’adaptation de votre webtoon, que ce soit dans l’écriture du scénario, le choix des comédiens ou en donnant des indications sur le projet ?

Je n’ai pas participé au choix des acteurs ni à l’écriture du scénario pour l’adaptation de mon Webtoon. Le réalisateur de la série, Lee Jae-kyoo, est reconnu comme un talentueux cinéaste, et je lui ai donné carte blanche, étant moi-même un grand admirateur de son travail.

Cependant, j’ai insisté sur un point essentiel : la représentation des zombies. À l’époque, en Corée, il existait des limites d’expression, notamment concernant les scènes violentes ou cruelles, ce qui est pourtant essentiel pour bien retranscrire l’univers des zombies. J’ai donc demandé que mes zombies soient représentés de manière fidèle.

La série a été pensée pour un public international, ce qui a permis de dépasser certaines restrictions liées au format des K-dramas diffusés uniquement en Corée du Sud, où les contraintes de censure sont plus strictes. Cela a permis d’adapter l’œuvre à un public plus large tout en respectant son essence. Heureusement, la série a été produite par Netflix, ce qui lui a permis de respecter des standards internationaux. Cela a offert une véritable liberté d’expression, similaire à celle que j’ai eue en créant le Webtoon.

Je ne savais pas qu’il existait une telle différence entre la production pour le marché coréen et celle pour le marché international. Vous m’apprenez quelque chose.

Les négociations pour l’adaptation de mon œuvre ont duré sept ans, à partir du moment où j’ai donné mon accord pour les droits d’auteur. À l’époque, les plateformes comme Netflix n’étaient pas encore aussi présentes. Si l’adaptation avait été réalisée à ce moment-là, elle aurait été beaucoup plus limitée en termes de liberté d’expression.

Finalement, l’attente a porté ses fruits, car elle a permis de produire une série de grande qualité grâce à Netflix et aux plateformes internationales. Je suis donc satisfait du résultat.

Pour conclure cet entretien, pourriez-vous nous parler de vos projets actuels, que ce soit en Webtoon ou dans d’autres domaines ?

Je suis un jeune papa et je consacre beaucoup de temps à m’occuper de mon bébé en ce moment. Par ailleurs, All of Us Are Dead va être adapté en comédie musicale. Je ne participe pas directement à l’écriture du scénario, mais je fais partie de l’équipe impliquée dans ce projet.

Est-ce que cette comédie musicale sera uniquement visible en Corée du Sud ou envisagez-vous une tournée internationale ?

Pour l’instant, la comédie musicale sera uniquement en Corée du Sud. Cependant, j’ai une bonne nouvelle pour les lecteurs francophones : j’ai récemment signé un contrat avec une grande maison d’édition française. Il y aura donc bientôt une version française de la version imprimée mon œuvre.

Merci beaucoup.

All of Us Are Dead saison 2
Affiche © Netflix

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782382882924

En médaillon : JOO Dong-Geun
Photo © Christian Missia Dio

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