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Très bon
27 septembre 2024
Ben et Jo, un jeune garçon et une jeune fille se retrouvent quelque part en Europe afin de visiter la Galerie du temps ; le plus grand musée du monde. Ils espèrent trouver là ce qu’ils ne sont pas parvenus à trouver ailleurs : des œuvres d’art faites par des femmes. Les femmes sont partout dans les tableaux, consacrant l’idée reçue et essentialisante de la femme qui lui confère le statut de muse. Ben et Jo parcourent la galerie mais ne trouvent aucune œuvre signée par une femme.
Jo, quelque peu désespérée, interpelle la statue de la déesse Artémis qui lui répond. Avec le dieu Apollon, divinité grecque des arts, démarre alors un récit qui souhaite redonner à de nombreuses artistes leur juste place dans l’histoire de l’art. Une histoire écrite jusqu’ici par des hommes, pour les hommes.
À la découverte de femmes artistes
L’ouvrage est passionnant. La volonté d’extirper des femmes artistes de l’oubli où on les a confinées est salvateur. Si certaines artistes citées sont aujourd’hui connues par le grand public, que ce soit Niki de Saint Phalle, Louise Bourgeois ou Frida Khalo, la plupart des autres sont d’illustres inconnues.
D’autres s’installent progressivement dans les esprits telles Élisabeth Vigée Le Brun, portraitiste de génie, qui fut portraitiste officielle de la Cour sous Louis XVI, notamment auprès de la reine Marie-Antoinette, Rosa Bonheur, la peintre naturaliste avec ses célèbres tableaux d’animaux, ou Artemisia Gentileschi, peintre baroque italienne qui a donné son nom au Prix de BD Artémisia et qui a inspiré le manga Arte de Kei Ohkubo - également adapté en anime.
Un récit sur l’invisibilisation des femmes artistes
Plusieurs éléments sont frappants lors de la lecture. Hormis à la fin du XIXème siècle et au XXème siècle, la quasi totalité des artistes citées dans l’album est issue de familles où une éducation de grande qualité leur a été remise. Une façon de reconnaître, si cela était encore utile, que si l’on apporte une éducation de qualité aux femmes, elles peuvent s’élever aussi haut que les hommes : « Endoctrinées dès leur enfance à croire que la beauté est le sceptre de la femme, leur esprit prend la forme de leur corps et, enfermé dans cette cage dorée, ne cherche qu’à décorer sa prison » (Marry Wollstonecraft).
Le deuxième élément véritablement stupéfiant est que la quasi totalité des artistes citées sont reconnues de leur vivant comme des génies pour leur apport à la peinture, surpassant de nombreux artistes hommes contemporains. Elles fréquentent souvent leurs homologues masculins, qui eux n’ont pas été oubliés, et font tomber des forteresses institutionnelles où les femmes n’avaient jamais mis les pieds. Pourtant, elles tombent dans l’oubli une fois la mort venue, confirmant une fois encore le fait que ces artistes ont été volontairement invisibilisées par ceux qui écrivent l’histoire de l’art.
Un cas d’école est celui de Alice Guy, une des pionnières du cinéma avec les frères Lumières. Un grand nombre de ses œuvres majeures a été attribué à des hommes par l’historien du cinéma Georges Sadoul, tandis que Léon Gaumont, dans son ouvrage Notice rétrospective sur les Établissements Gaumont (1924), ne cite pas une seule fois Alice Guy à qui il doit pourtant tout quant au développement de Gaumont à partir de 1896 avec le court-métrage à succès, La fée aux choux. Pour ceux qui s’intéressent à la cinéaste, nous ne pouvons que vous conseiller la bande dessinée Alice Guy de Catel et José-Louis Bocquet, publiée aux éditions Casterman en 2021.
Quant au mouvement littéraire de la négritude, on peut rappeler l’invisibilisation du rôle pourtant déterminant des sœurs Nardal. En peinture, on peut citer Margaret D. H. Keane, peintre étasunienne, dont le mari signa des années durant ses toiles, s’appropriant son œuvre in fine avant que l’affaire ne vienne se clore devant la justice. Cette histoire fut mise en scène dans le film Big Eyes de Tim Burton.
Dernier point qui retient l’attention est le lien presque ininterrompu d’une génération à une autre, au moins en France, depuis le XVIIIème siècle entre les artistes femmes. Elles sont nombreuses à rencontrer la génération qui les a précédées et à être en dialogue avec les générations qui vont leur succéder. En Italie, lors de la Renaissance, plusieurs artistes femmes sont aussi dans ce cas. Il existe donc bien une République des arts fréquentées par les femmes au cours de l’histoire avec une circulation des artistes femmes, ainsi qu’une reconnaissance par les pairs les moins conservateurs et des institutions d’importance.
La pédagogie dessinée de deux autrices
Sara Colaone, la dessinatrice de cette bande dessinée, n’en est pas à son premier coup d’essai concernant l’histoire de l’art. Elle a déjà illustré Georgia O’Keeffe, Amazone de l’art moderne, réalisée en collaboration avec le Musée Pompidou, un titre publié aux éditions Steinkis. Les planches de Sara Colaone ont un découpage très dynamique qui facilite la fluidité du propos. Les couleurs, souvent lumineuses, captent le regard du lecteur, sans pour autant le sortir de la narration. Le dessin parvient à donner corps à toutes les époques depuis les années 1500 et rendent merveilleusement les évolutions graphiques de la peinture, ce qui n’a dû être une mince à faire.
Quant à Marion Augustin, elle est déjà l’autrice des albums de la collection « L’histoire de l’art en BD » aux éditions Casterman Jeunesse. Avec cet ouvrage à la pagination irrémédiablement limitée, il s’agissait de faire des choix quant aux figures extirpées de l’oubli. Un pari réussi car le risque était d’étouffer la lecture par une avalanche d’informations. Le propos est limpide tout en étant d’une complexité qui permet une lecture différente selon l’âge et le degré de connaissances sur l’art.
L’ensemble est d’une excellente facture et équilibré, avec des doubles-pages qui interrompent la narration à plusieurs reprises. Chaque double-page étant dédiée à une artiste, elles permettent d’en savoir davantage que ce que nous révèle le récit dessiné. Toutes les femmes artistes picturales, si nombreuses, n’ont pas pu être traitées, elles sont néanmoins nombreuses à être citées afin d’inciter chaque lectrice et lecteur à faire eux-mêmes des recherches au terme de la lecture.
À noter que ces portraits ont été réalisés par Sophie Caron (textes) et Louise Nelson (illustrations), toutes deux membres de l’association Aware (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions). Celle-ci travaille au recensement et à la diffusion d’informations sur les artistes femmes ayant exercé leur art du XVIIIème au XXème siècles. Vaste programme.
En définitive, Histoire de l’art au féminin illustre à la fois l’évolution de la bande dessinée comme support pédagogique, vecteur essentiel de vulgarisation scientifique au sein de notre société, et sa contribution en tant qu’art à la désinvisibilisation des femmes. Des femmes victimes d’une histoire écrite par des hommes à destination des hommes. Nul doute que l’ouvrage trouvera sa place dans de nombreux établissements scolaires, mais aussi dans les bédéthèques de toute personne féministe, ou tout du moins soucieuse de mieux connaître l’histoire, tant française qu’européenne et occidentale.
Cette bande dessinée, salutaire et intelligente, doit être mise entre les mains de chacun et chacune, accessible dès l’âge de 11 ans, afin de découvrir une histoire trop longtemps ignorée et toujours impeccablement contextualisée par les autrices.
Par Romain GARNIER
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Histoire de l’art au féminin - Par Marion Augustin & Sara Colaone - Éd. Casterman - 144 pages - Sortie le 25 septembre 2024 - 17,95€.
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