Diversité, Egalité, Liberté, Transidentité : les FIBD de Lyon ou la BD très engagée.

Par Gaëlle BEDIS 16 février 2026 
Quelques semaines se sont écoulées depuis les FIBD 2026 et, si ses organisateurices reprennent actuellement des forces tandis que le bilan du mouvement débute au niveau national, quelques lignes directrices et idées fortes se dégagent déjà de l’édition lyonnaise à laquelle nous avons participé.
En débattant des inégalités raciales, de genre et de sexe, de la défense des droits d’auteur, en passant par l’état du marché de la BD ou encore la force des collectifs syndiqués, sans oublier les nombreuses activités réparties dans toute la ville, les FIBD de Lyon ont exploré le champ des possibles, posé quelques constats déplaisants mais nécessaires et démontré qu’ensemble, les auteurices pouvaient créer les conditions de leur avenir.

Rappelons-le encore une fois : l’objectif des Fêtes Interconnectées de la Bande Dessinée n’a jamais été de remplacer le FIBD d’Angoulême, mais bien d’en repenser la forme et de proposer des alternatives respectueuses des valeurs défendues par la GirlxCott, la collective issue du mouvement de boycott ayant entraîné la non-tenue du festival d’Angoulême en 2026.

Initiées en novembre 2025 et organisées dans l’urgence par des structures et/ou des personnes bénévoles dispersées en France, en Belgique et en Espagne, les FIBD n’auraient de toute façon pas pu avoir la même envergure que le festival dont elles ont détourné le sigle, compte tenu des délais raccourcis et du manque de moyens financiers. En revanche, prouver qu’il est possible de réinventer l’univers professionnel de la bande dessinée et de l’inscrire dans les problématiques du XXIe siècle était à leur portée et ça, les FIBD de Lyon l’ont bien démontré.

Lyon, terre d’art et de graphisme.

Diversité, Egalité, Liberté, Transidentité : les FIBD de Lyon ou la BD très engagée.
Le mur des Canuts en 2025
Un autre exemple de fresque murale dans le quartier de la Croix Rousse. Le dessin change tous les 10 à 20 ans pour montrer l’évolution du quartier et de ses habitants.
© Gaëlle Bédis

Même s’il faut comparer ce qui est comparable, force est de constater que, par rapport à d’autres villes participantes aux FIBD, Lyon dispose d’une avance et d’un dynamisme culturels indéniables, avec une portée internationale avérée, que ce soit pour le cinéma (Festival Lumière), la littérature (Quais du Polar) ou encore la musique (Nuits Sonores).

Du musée du Cinéma et de la Miniature, qui a proposé en 2025 une série de masterclass sur la culture comics, en passant par ceux des Beaux-Arts et de Gadagne, le Parc et le Village Lumière (du nom des frères inventeurs du cinématographe), le Parc de la Tête d’Or, qui héberge encore pour quelques semaines les sculptures du Chat de Philippe Geluck, ou encore l’Hôtel de Ville et l’Opéra, qui accueillent régulièrement des conférences d’artistes, Lyon garde l’esprit ouvert et curieux et dispose d’infrastructures variées, adaptées et adaptables à toutes sortes de manifestations culturelles.

Au-delà de ces aspects, Lyon est aussi une ville d’art graphique qui exploite depuis plusieurs décennies les murs aveugles de ses immeubles pour valoriser le dessin sous toutes ses formes. Qui n’a jamais entendu parler de la Fresque des Lyonnais représentant des personnalités lyonnaises célèbres, ou encore du mur des Canuts, régulièrement retravaillé pour montrer l’évolution du quartier et de la population qui y vit ?

La fresque des Lyonnais
Ce mur aveugle met en scène toutes les personnalités lyonnaises connues, de l’Antiquité à nos jours
© Gaëlle Bédis

Mais Lyon abrite aussi et surtout l’une des écoles d’art les plus réputées de France : l’école Émile Cohl, fondée en 1984 et spécialisée dans l’enseignement du dessin et des métiers de l’illustration, du cinéma d’animation, du jeu vidéo, de l’infographie multimédia, de la bande dessinée et du dessin de presse.

Durant ses 40 années d’existence, elle a vu sortir de ses rangs plusieurs autrices et auteurs au talent reconnu et incontesté aujourd’hui comme Chloé Cruchaudet, Felix Delep, Théo Grosjean ou encore Florence Dupré La Tour, qui y enseigne désormais et est l’un des fers de lance des FIBD de Lyon.

Ironie du destin, l’école a ouvert une antenne à Angoulême en 2021 seulement, à l’époque où le Lyon BD Festival faisait encore de l’ombre à la manifestation angoumoisine et menaçait (déjà) son hégémonie.

C’est dans ce bouillonnement culturel et artistique constant que les FIBD de Lyon se sont donc tenues les 30 et 31 janvier derniers, avec à leur tête un trio de choc : Florence Dupré La Tour, Aurélie Neyret, autrice des populaires séries Les Carnets de Cerise et Lulu & Nelson, et Jul Maroh, dont le roman graphique Le Bleu est une couleur chaude publié en 2010 a donné naissance au film primé La Vie d’Adèle.

Programme des FIBD de Lyon 2026
© Anouk Ricard - © Girlxcott Lyon

BD variée, BD engagée, BD syndiquée et BD libérée : ce qui ressort des FIBD lyonnaises

La programmation des FIBD lyonnaises transpirait le besoin que toutes les minorités jusqu’alors peu ou mal valorisées à Angoulême puissent enfin s’exprimer librement. La représentation féminine, féministe et transgenre était ainsi dominante, tant parmi les artistes présents que dans les thèmes abordés, mais sans pour autant revendiquer un festival 100 % féminin, 100 % féministe ou 100 % minorités de genre.

Bien au contraire : lors du débat sur les dix ans de lutte féministe dans la BD, l’importance de rester ouvert d’esprit, de ne pas labelliser les auteurices dans des catégories prédéfinies et encore moins en fonction de leur genre ou de leur sexe est revenue plusieurs fois, rappelant l’une des valeurs fondamentales de la Charte de la Girlxcott : l’inclusivité. Pour Aurélie Neyret, par exemple, la catégorisation genrée de ses ouvrages lui pose problème car elle ne réfléchit pas à ses personnages avec ce prisme. Elle pense ses séries comme étant unisexes, les sujets qu’elle y aborde concernant avant tout les enfants.

FIBD de Lyon : Débat sur 10 ans de combat féministe dans la bande dessinée
De gauche à droite : Jul Maroh, Aurélie Neyret, Anjale, Elléa Bird, Florence Dupré La Tour et Noémie Fachan alias Maedusa Gorgone (photographie prise le 31/01/2026 au Collège Graphique).
© Gaëlle Bédis

Noémie Fachan, alias Maedusa Gorgone a renchéri en ajoutant que la catégorisation par sujets était aussi un frein car, en collant artificiellement un ou deux thèmes « labels » sur le travail de l’auteurice (jeunesse, féministe, queer, dénonciation du racisme, du sexisme, BD historique, etc.), son champ créatif devenait de facto limité et ne lui permettait plus (ou peu) d’explorer de nouveaux sujets et de s’épanouir artistiquement dans le temps.

Elle a aussi insisté sur le fait qu’être féministe ne signifiait pas « on est un club de filles/de femmes  », allant dans le sens de Jul Maroh, qui a créé le collectif BD Égalité avec Lisa Mandel en 2015 afin de lutter contre les clichés et les inégalités de genre dans la BD. Tous deux ont souligné le fait que cette lutte est constante, Jul Maroh parlant également « d’infusion lente » des nouvelles idées, des nouveaux paradigmes, afin d’arriver à une évolution réelle et mesurable des droits.

FIBD de Lyon : Débat sur 10 ans de combat féministe dans la bande dessinée
Anjale s’exprime sur son ouvrage "Outre-mères" qui aborde le tabou de la stérilisation forcée et en creux du racisme à La Réunion dans les années 1970 (Lyon, 31/01/2026)
© Gaëlle Bédis

L’illustratrice Anjale a, quant à elle, évoqué le double standard et le paradoxe qui découlent des avortements forcés à La Réunion dans les années 1970, qu’elle a traités dans son ouvrage Outre-Mères, coécrit avec Sophie Adriansen en 2024. Non seulement le tabou sur ce sujet est encore très présent à La Réunion, île où tout se sait et où, par conséquent, personne ne veut parler par peur des représailles, mais il montre une double domination, celle du corps des femmes et celle du corps des femmes noires, assortie d’un paradoxe : pendant que le droit à l’avortement était refusé en métropole, la stérilisation était pratiquée sans vergogne en outre-mer. Ou quand racisme, sexisme et vieux relents de colonialisme se mélangent pour donner l’un des pires moments de l’histoire.

FIBD de Lyon : Florence Dupré La Tour
L’autrice s’exprimait sur l’évolution des modes de rémunérations des artistes de bande dessinée entre ses début en 2005 et aujourd’hui (Lyon, 31/01/2026)
© Gaëlle Bédis

Tous·tes les intervenant·es ont aussi insisté sur un point majeur : la vigilance active sur les violences sexistes et sexuelles (VSS) reste de mise dans le monde de la BD, notamment pour les jeunes artistes, les plus fragiles car précaires économiquement et victimes d’un système qui les contraint parfois à accepter l’inacceptable.

La conclusion de l’intervention a fait état des progrès enregistrés depuis une dizaine d’années avec la force des collectifs, qui ont pu faire tomber l’exposition Carte blanche à Bastien Vivès et annuler la 53e édition du Festival d’Angoulême.

Mais il a aussi été établi que le travail restant, en termes de lutte contre le sexisme et la misogynie, était encore monumental. L’ampleur des habitudes ancrées, la violence des logiques de marché et le chantage économique qui l’accompagne sont autant de facteurs qui jouent souvent en défaveur des artistes femmes, trans, queer, non binaires et autres qui ne rentrent pas dans le moule.

D’autres éclairages complémentaires ont été apportés durant cette table ronde et la suivante, qui portait sur l’état du marché de la BD francophone, montrant que la richesse des points de vue était définitivement une force pour enrichir les débats. Elléa Bird a ainsi expliqué la difficulté à trouver l’équilibre entre éduquer et tout faire apprendre dans la BD documentaire qu’elle explore actuellement, quand Florence Dupré La Tour soulignait la différence, pour elle, entre être engagée et être militante et racontait ses débuts en 2005, époque où la rémunération des artistes-auteurs était en train de passer d’un montant à la page à un montant forfaitaire par album, contribuant à précariser ce métier perçu comme « cool ».

La question de la rémunération des auteurices a enflammé le public, qui comprenait de nombreux artistes en devenir et beaucoup d’élèves de l’école Émile Cohl évoquée plus haut. C’est d’ailleurs le public qui a guidé les débats de la deuxième table ronde, en évoquant pêle-mêle les paradoxes des systèmes de bourses, comment obtenir le meilleur à-valoir possible, où passe l’argent de l’art, la prolifération des écoles…

Les solutions apportées semblent assez limitées par rapport à l’ampleur des problèmes, mais elles ont au moins le mérite de dire crûment la vérité : non, il n’y a pas ou peu de miracles et non, cet univers n’est pas « cool ». Pour vivre de la BD en 2026, il faut réseauter, négocier âprement ses contrats et leurs annexes, apprendre de ses erreurs, se relever, se syndiquer, continuer. Et parfois, tout se joue sur un coup de chance : rencontrer la bonne personne au bon endroit au bon moment.

Les réseaux sociaux et, avant eux, les blogs peuvent être un puissant levier, comme cela a été le cas pour Théo Grosjean, Emma ou encore Léon Graniou, alias LéonLacame sur Instagram. Jeune auteur trans, il a décrit, avec une bonne dose d’humour cynique, la différence de traitement qu’il a perçue entre la période où il négociait ses premiers contrats en tant que femme et celle actuelle où il signe désormais en tant qu’homme pour Mâtin journal et bientôt chez un grand éditeur pour un premier album.

FIBD de Lyon : Débat sur l’état du marché de la BD
Léon Graniou (@leonlacame sur Instagram) s’exprime sur son parcours de jeune auteurice trans et sa rémunération, entouré de Florence Dupré La Tour, Herminée Nurpetlian (directrice du LyonBD Festival) et de la représentante du STAA (Lyon, 31/01/2026)
© Gaëlle Bédis

Globalement, les constats sur l’état de la BD francophone sont amers : surproduction depuis 20 ans, évolution des formats et prolifération de maisons d’édition indépendantes, arrivée du manga et des nouveaux médias comme le webtoon, dégradation parallèle des conditions de rémunération des artistes-auteurs, baisse des subventions pour la culture. Et la question des supports numériques a été balayée assez rapidement comme étant, pour l’instant, peu pratique et donc peu menaçante.

Toutefois, cela n’a pas empêché l’ensemble des artistes de cette édition de poser des bases collectives pour une réflexion plus vaste sur leur métier.

Des artistes tournés vers l’avenir

Outre la variété des activités proposées, l’un des points forts de cette édition lyonnaise des FIBD est celui de ses participants, représentatifs de l’évolution qui a secoué et continue de secouer le monde de la BD depuis les années 2010.

FIBD de Lyon : les stands des syndicats d’auteurices
Lyon, 31/01/2026
© Gaëlle Bédis

Tous les profils d’artistes étaient là, sans distinction : confirmés et débutants, connus et moins connus, hommes, femmes et personnes transgenres, édités ou pas encore, BD jeunesse, BD documentaire, BD adulte et on en passe. La seule catégorie peut-être la moins représentée était précisément celle qui dominait plutôt à Angoulême : les hommes hétéros cis de 50 ans et plus. Sans rancune.

Loin de se lamenter sur l’absence de Prix d’un Angoulême moribond, tous ces artistes réunis se sont concentrés sur le présent et ont tenté de trouver des solutions concrètes pour résoudre les problèmes d’aujourd’hui, tout en se préparant pour le futur.

Parfaitement conscients des inégalités de traitement entre artistes, ils et elles en ont pris acte et, au lieu de s’en plaindre et de se lamenter, ont proposé des solutions certes incomplètes, pas forcément faciles à mettre en place, mais qui ont le mérite de faire avancer le sujet et d’en permettre, par infusion lente, la résolution.

Se syndiquer faisait partie des solutions proposées pour regagner et/ou défendre ses droits d’artiste-auteur. La présence des deux syndicats à l’origine du mouvement de boycott d’Angoulême 2026, le SNAP et le STAA, était à ce titre rassurante pour tous les jeunes auteurices cherchant à se faire publier et présents dans la salle ce jour-là.

L’éducation et la sensibilisation régulières aux VSS et à toutes les formes d’inégalités, à tous les niveaux, des bénévoles aux managers et directeurs de festivals, la mise en place de stands de prévention, l’écoute, l’entraide, la communication, les chartes, le fait de se déplacer dans des festivals réputés sûrs sont autant d’autres solutions proposées pour tenter de résoudre la problématique des VSS dans le milieu de la BD.

La table des jeux défouloirs des FIBD lyonnaises
Ces jeux étaient installés au Collège Graphique, dans les locaux de l’Épicerie Séquentielle
© Gaëlle Bédis

Et, dans un registre plus pratique, quelques activités défouloir ont été imaginées pour évacuer la tension et les frustrations liées à des facteurs incontrôlables. Les têtes de Delphine Groux et Franck Bondoux figurent ainsi en bonne place sur le « chamboule-cons », aux côtés de personnalités politiques et médiatiques controversées et notamment accusées de VSS.

FIBD de Lyon : zoom sur le chamboule-cons
Lyon, 31/01/2026
© Gaëlle Bédis

Pour conclure, des FIBD lyonnaises réalistes et porteuses d’espoir, envers et malgré tout

Elles ont montré la diversité des formes prises par la BD aujourd’hui, avec des activités variées et ouvertes à toutes et tous, ou presque.

Elles ont réuni un panel d’auteurices d’horizons et de générations différents, mais qui se retrouvent dans leur envie d’assurer un avenir meilleur pour elles, eux et leur public.

Elles ont souligné la difficulté du métier, constaté sa précarisation et sont remontées aux origines du problème pour tenter de le résoudre au mieux, dans un monde en difficulté sur tous les plans.

Elles ont proposé des solutions pour arranger ce qui peut l’être, tout en sachant que les problèmes se régleront sur le long terme, peu à peu.

Elles se sont tenues malgré les doutes, les incertitudes, la fatigue et l’absence de moyens.

Elles ont valorisé la ville et les lieux où elles se déroulaient, à une période pourtant peu propice à ces manifestations culturelles.

Elles ont démontré encore une fois la force du collectif et de l’entraide.

Elles ont regardé vers l’avant, sans regret et avec détermination, sans s’inquiéter du marigot angoumoisin ou des bisbilles de la politique municipale lyonnaise.

Mais tout comme la situation à Angoulême semble suspendue aux résultats des élections municipales, le même problème se pose à Lyon : le maire sortant Grégory Doucet a cristallisé beaucoup de rancœurs durant son mandat et a déjà sabré dans les budgets de plusieurs festivals emblématiques en 2025.

Quant à son adversaire désigné, Jean-Michel Aulas, aucun de ses projets phares ne s’intéresse à la culture et plusieurs d’entre eux affichent des coûts pharaoniques, comme le méga-tunnel automobile à Fourvière chiffré à deux milliards d’euros. Cela laisse peu de marge pour le financement d’un FIBD made in Lyon…

Par Gaëlle BEDIS

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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