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Mais qui est L’homme le plus flippé du monde ?
Avec 12 titres parus à ce jour depuis 2018, Théo Grosjean a su démontrer en moins d’une décennie l’étendue de son talent. Après Un gentil orc sauvage et L’empire du pire, deux albums parodiques qui lui ont valu une certaine reconnaissance de la profession, l’étudiant en art timide et angoissé se lance en 2020 dans un exercice cathartique : mettre en scène ses peurs du quotidien dans une série de 10 cases publiées sur Instagram. L’homme le plus flippé du monde est né !
Le succès est tel que les cases virtuelles sont éditées en version papier chez Delcourt Shampooing en 3 tomes à ce jour, puis adaptées en 2022 sous forme de pastilles de 2 minutes pour la télévision, avec toujours l’auteur aux manettes et un casting vocal quatre étoiles réunissant entre autres Kyan Khojandi et Cyprien. La deuxième saison de Flippé est diffusée sur Canal+ depuis mars 2025.
En parallèle, Théo Grosjean développe des projets uniques (Le spectateur, L’œil du cyclone) et une série destinée à la jeunesse, toujours sur le thème de l’angoisse. Ce sera Elliot au collège, son alter ego miniature, sujet de cette interview.
– Comment vous est venue l’idée d’écrire une BD sur un collégien angoissé ?
– C’est venu assez naturellement, en réfléchissant à cette thématique qui me stimule depuis quelques années maintenant qui est de parler un peu des émotions, comment les gérer et vivre, notamment avec l’angoisse et l’anxiété. Quand j’ai commencé Elliot, je travaillais beaucoup sur L’homme le plus flippé du monde, la BD qui m’a un peu fait connaître on va dire !
À ce moment-là, on m’a proposé de publier dans le Journal de Spirou donc j’ai imaginé ce petit personnage d’Elliot qui me ressemble beaucoup, un peu comme un alter ego du collège. Mon ambition pour la série, c’était de faire évoluer en parallèle plusieurs personnages avec différents profils. Ça s’est fait comme ça, assez naturellement, sans grande préparation.
– Effectivement, les différents personnages ont chacun leur petit monstre, notamment l’anxiété pour Elliot. Pour Églantine, c’est autre chose et pour Alice, la nouvelle arrivée de ce tome 3, c’est encore un autre aspect.
– Ça représente des sentiments négatifs qui travaillent les adolescents mais ce sont souvent des émotions qui les bouleversent.
– Comment faites-vous pour arriver à être aussi proche des adolescents ? Avez-vous des modèles ?
– Déjà, je m’intéresse beaucoup à la culture Internet de la jeunesse actuelle. Je regarde beaucoup ce qui se fait sur Internet, comment les jeunes s’expriment ou encore comment les ados et les jeunes adultes vivent leurs rapports à leurs émotions sur plein de réseaux comme TikTok. Je regarde aussi pas mal de jeunes streamers sur Twitch et après, j’ai des petits neveux et nièces aussi qui sont notamment pour certains au collège donc ça aide.
Mais mon but, dans Elliot au collège, ce n’est pas uniquement que la série soit le plus réaliste possible. C’est surtout d’être dans la démarche d’avoir un livre qui vieillisse assez bien et donc de ne pas trop coller aux expressions, aux tendances exactes du moment pour que ça puisse se lire dans quelques années.
– Vous visitez en ce moment des établissements scolaires grâce à Elliot au collège et vous faites la connaissance de jeunes lectrices et lecteurs. Qu’est-ce que ça vous fait de rencontrer des ados et des enfants ?
– C’est génial, c’est vraiment le public que je préfère. Enfin, j’adore tous les types de public et j’adore le fait que des gens lisent mes livres. Je suis très heureux à chaque fois, mais les ados et les enfants, c’est super drôle. Ils sont toujours très marrants et ils ont un rapport au livre qui est très fusionnel. C’est vraiment super agréable et hyper touchant parce que mon rapport aux livres à moi, il est très lié à l’enfance et à l’adolescence aussi. Le fait d’imaginer que mes livres puissent avoir une place dans la vie d’un ado ou d’un enfant, ça me touche énormément, à un niveau métaphysique on pourrait dire, donc c’est hyper émouvant. Je suis hyper heureux de vivre ça.
– Dans la série on voit finalement assez peu Elliot et ses amis en classe ou en interaction avec des professeurs. C’est volontaire ?
– Au début, je voulais qu’ils soient souvent en classe et en interaction avec des professeurs. Mais d’une, c’est très chiant de dessiner des classes (rires) et de deux, je me suis rendu compte au fur et à mesure que ce qui m’intéressait le plus, c’était surtout les interactions entre les personnages.
Il y a déjà beaucoup de séries qui parlent des cours et des rapports aux profs donc ça me stimulait moins de raconter ça. Je préférais faire comme si le monde d’Elliot était un petit village, un petit microcosme, et m’intéresser aux moments entre les cours justement, dans la cour de récré, en sortant du collège. Tous ces moments-là m’intéressent plus au final que les cours en eux-mêmes.
– Est-ce que vous avez un personnage que vous préférez dessiner ? Ou, au contraire, est-ce qu’il en existe un qui vous pose des difficultés ?
– Alors celui qui est le plus facile à dessiner, c’est le personnage d’Aymeric puisqu’il a une grosse coupe de cheveux qui cache ses yeux, c’est très rapide à faire. Sinon, j’adore dessiner Alice, le nouveau personnage de la série, parce qu’elle a un dessin un petit peu plus aérien, et donc c’est plus agréable à dessiner que les autres personnages. Et sinon non, il n’y a aucun personnage que je n’aime pas dessiner. Je fais attention à avoir des designs qui ne soient pas trop chiants à faire.
– On remarque qu’Elliot a bien grandi par rapport au premier tome. Est-ce compliqué de faire évoluer physiquement un de ses personnages ?
– Je ne trouve pas ça très compliqué, c’est d’ailleurs un des trucs que je préfère faire. J’adore imaginer comment il va être un peu plus tard, ça se fait assez naturellement. Il faut juste faire gaffe à ce que ce soit progressif et pas trop d’un coup. Les proportions de son corps deviennent plus adultes. Au début, il a une grosse tête avec un petit corps et après ça évolue un peu au fur et à mesure.
- Nous en sommes au troisième tome de la série, Elliot est en quatrième : quelle va être l’évolution du personnage ? Qu’est-ce qui est prévu pour lui ?
– Il y aura un tome quatre qui se passera en troisième. Ensuite, comme je l’avais un peu évoqué dans une introduction au début du premier tome, je compte faire évoluer la série dans un autre format pour qu’elle s’adapte un peu plus aux envies des lecteurs. Je pense que ce format de bande dessinée devient un peu plus difficile à lire pour des adolescents plus grands, notamment au lycée, et qu’à ce moment-là de la vie, on a plus envie de lire des choses qui se rapprochent du roman graphique ou du manga, avec plus de pages. Donc je vais essayer de faire évoluer le format pour que ce soit plus stimulant pour les lecteurs qui grandissent avec la série.
– Il y aura donc bien un Elliot au lycée mais pas sous sa forme actuelle ?
– C’est ça, et ça va sûrement prendre un peu de temps pour se mettre en place. Ça ne va pas être au même rythme que Elliot au collège. Donc le tome quatre sera la fin de Elliot au collège, mais ce sera aussi le début d’un nouveau Elliot « rebrandé » entre guillemets.
– Il est beaucoup question des réseaux sociaux dans Elliot au collège et vous-même avez beaucoup utilisé les réseaux sociaux pour valoriser votre travail. Si vous deviez commencer votre carrière aujourd’hui, est-ce que vous referiez les mêmes choix ? D’une manière générale, qu’est-ce que vous pensez de l’évolution des réseaux sociaux, que ce soit au niveau des enfants, des adultes, de la façon dont ils sont utilisés ?
– Je dirais que si je commençais aujourd’hui, je ne démarrerai probablement pas sur Instagram déjà, pour être assez précis, parce que j’ai profité aussi un petit peu des débuts d’un système sur ce réseau qui permettait de publier plusieurs images à la suite. Je trouve que ça aurait moins de sens de commencer maintenant à m’essayer à ce format.
En fait aujourd’hui, dans mon état actuel qui est lié au fait que ça fait bientôt sept ans que je fais ça sur Instagram, je suis plus dans une démarche de ne pas m’appuyer sur les réseaux parce qu’il y a plein de choses qui ont évolué en cours de route, notamment tous les rachats de grosses plateformes par des patrons à l’éthique plus ou moins acceptable. Il y a aussi toutes les problématiques d’IA, l’algorithme, etc.
Même sans parler de tout ça, être dépendant d’un réseau, c’est très aliénant psychologiquement et ce n’est pas du tout quelque chose dans lequel j’ai envie de continuer. Ce n’est pas un truc dans lequel je m’épanouis en fait. Donc, plus le temps avance, plus je me concentre sur le fait d’être publié dans des maisons d’édition, d’avoir un public qui me suit, pas uniquement sur les réseaux, mais aussi en librairie parce que ça me plaît beaucoup plus. Je me rends compte que c’est beaucoup plus vivable.
Personnellement, après cette expérience de plusieurs années sur les réseaux qui m’a aussi beaucoup épuisé, je pense que je vais publier de moins en moins sur les réseaux. Mais bon, pour revenir à la question, si je devais commencer maintenant, je serais sûrement quand même sur les réseaux puisque je n’aurais pas cette expérience qui m’amène à ne plus vraiment avoir envie de publier aujourd’hui.
– Quand on regarde votre compte Instagram grâce auquel vous avez démarré, on constate qu’au niveau des planches que vous avez dessinées, vous avez à chaque fois une couleur forte qui se dégage : le jaune pour L’homme le plus flippé du monde, le rose pour L’œil du cyclone. Pour votre prochain projet, une autre couleur forte qui se dégage. Est-ce que c’est un choix qui vous vient naturellement ? Quand vous abordez tel thème, vous vous dites : je vais faire avec telle couleur ?
– En général, je choisis une couleur qui est en lien avec le thème de la bande dessinée. Bon, évidemment, le rose pour L’œil du cyclone, vu que c’est une BD qui parle d’amour, c’était assez logique ! Mais sur L’homme le flippé du monde, le jaune, c’est une couleur qui, je trouve, était assez marquante et impactante et qui attirait bien l’attention, vu que c’était publié sur les réseaux.
Pour Elliot au collège, ce n’est pas moi qui fait les couleurs donc c’est un peu différent. Mais c’est vrai qu’il y a quand même des thèmes de couleurs qui se dégagent. On avait beaucoup travaillé là-dessus avec ma coloriste. [1]
Non mais en fait, je suis assez mauvais en couleur en réalité. C’est pour cela qu’en général, quand je travaille sur des projets seul, je choisis juste une couleur pour que ce soit plus facile pour moi.
– Dans quelle mesure vous avez le droit de parler de votre prochaine BD ? J’ai vu qu’il était question de la famille.
– Oui, tout à fait.
– Le choix de la couleur cette fois est le vert.
– C’est ça.
– Il y a une signification particulière à cela ?
– Je dirais que c’est en lien avec une sensation de flottement de l’enfance, c’est un vert bleu un peu bizarre. Après, je ne suis pas du tout sûr que ça va être la couleur définitive de l’album donc je ne peux pas encore confirmer mais pour l’instant, j’aime bien cette couleur parce qu’elle a un aspect, une étrangeté, un flottement qui correspond bien à l’identité du projet sur la famille.
– Le vert, c’est aussi la couleur de l’espoir...
– Je n’y ai pas réfléchi comme ça mais bonne idée. C’est vrai que je n’intellectualise pas du tout les couleurs. Je ne me dis pas du tout : ça a tel sens, pour telle raison ? Ce sont plus des choix esthétiques et spontanés.
– Est-ce que vous arrivez parfois à vous dire : j’aimerais bien faire autre chose que de l’autobiographie ?
– Oui, bien sûr ! J’ai déjà fait une BD fantaisie il y a quelques années (NDLR : Un gentil orc sauvage), une BD de fiction aussi qui s’appelle Le spectateur. C’est juste que l’autobiographie me passionne en fait. En ce moment, je suis encore dans cette phase de passion pour cet exercice sur lequel on peut passer une vie à essayer de créer quelque chose qui intéresse les gens.
Mais clairement, je pense qu’après ce projet-là, je passerai définitivement à de la fiction. Ce projet que j’ai en tête depuis le tout début de ma carrière va clore cette phase de bande dessinée autobiographique, parce qu’après je pense que je n’aurai plus vraiment de sujets intéressants à exploiter.
– Quels sont vos projets en cours ?
– J’ai un projet aux éditions des Livres du futur, la maison d’édition de Riad Sattouf avec laquelle il s’autoédite pour l’instant. Donc, ça, c’est le prochain livre que je vais publier, et il sera aussi autobiographique. C’est un projet qui est très difficile à écrire et il me prend quasiment tout mon temps. Là je viens de finir le storyboard, je vais passer à l’encrage... et voilà, je ne peux pas trop en dire plus. C’est un peu compliqué.
Par Gaëlle BEDIS
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Propos recueillis par Gaëlle Bédis pour ActuaBD le vendredi 31 janvier 2025 lors de la 52ème édition du Festival International d’Angoulême.
[1] Riccobono s’occupe des couleurs sur Elliot au collège et Auriane Bui a travaillé avec Théo Grosjean sur L’Empire du pire, leur parodie de Star Wars