La Contrebande, une analyse fine de la bande dessinée alternative francophone

Par Romain GARNIER 19 septembre 2025 
Qu’est-ce que la bande dessinée alternative ? Quelles sont les grandes lignes de son histoire ? Quelle est son influence sur la politique éditoriale des éditeurs industriels ? Morvandiau répond avec brio à ces questions dans un essai fondé sur sa thèse de doctorat en arts plastiques datée de 2016. Intitulé Contrebande, une cartographie de la bande dessinée alternative francophone (éditions du Commun), l’ouvrage s’évertue à définir un milieu qui, par essence, se compose d’une diversité que rien ne semble pouvoir amalgamer. Au-delà d’un rapport complexe au versant industriel de la bande dessinée, les éditeurs et auteurs alternatifs partagent une plasticité des normes socio-esthétiques, un goût pour l’expérimentation, une réflexion critique et la valorisation du patrimoine. Voyage au cœur d’un monde d’une richesse artistique essentielle pour le 9e art, le temps de deux générations (1990-2024).

L’auteur Morvandiau, lui-même artiste de bande dessinée et dessinateur de presse, débute son propos liminaire par l’exemple incontournable de la bande dessinée alternative : Persépolis de Marjane Satrapi (éditions l’Association). Celui-ci incarne une évolution qui n’allait pas de soi dans les années 1990, à savoir se raconter en bande dessinée, explorer le réel, là où il est aujourd’hui une démarche éditoriale convenue. Il s’agit aussi d’un succès sans commune mesure pour un milieu habitué aux tirages et aux ventes modestes.

À l’époque de cette publication, en 2001, ainsi que le rappelle Morvandiau, le palmarès des ventes est dominé par Astérix, Blake et Mortimer, Boule et Bill, Lucky Luke et Thorgal. Chaque titre qui a intégré le Top 20 s’est vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, voire des millions pour Astérix. Des chiffres d’une autre époque où le palmarès était dominé par des séries de fiction franco-belge réalisées par des hommes. En faisant ainsi irruption dans ce paysage éditorial sans partage, ce succès de la bande dessinée alternative ouvre la voie et attire l’attention de l’industrie.

La Contrebande, une analyse fine de la bande dessinée alternative francophone
© Lisa Lugrin, Clément Xavier & Pol Chérici / Flblb

La bande dessinée alternative : essai de définition

La bande dessinée alternative se construit contre l’industrie de la BD. Un fait qui ne saurait néanmoins définir à lui seul ce versant du 9e art. En 2005, dans Plates-bandes, ainsi que le rappelle notre essayiste, Jean-Christophe Menu s’essaie à une première définition en distinguant underground et bande dessinée alternative : « Si tant est que ce terme [l’Underground] ne se limite pas aux productions américaines de la fin des Sixties, il sous-entend une volonté manifeste de rester totalement à l’extérieur d’un contexte établi. L’Association a fait le choix contraire, en décidant en 1990 de prendre ses distances avec le milieu des fanzines pour se confronter au contexte éditorial de la Bande Dessinée. L’Underground se positionne en dehors, l’Alternatif se positionne contre ».

Si l’Association est la tête de pont de cette bande dessinée alternative des années 1990-2000, elle n’est qu’une étoile parmi d’autres dans la constellation de maisons d’édition que Morvandiau recense sous le terme générique de la Contrebande - il explicite ce choix terminologique dans son introduction. Il en dénombre ainsi une petite centaine dans une francophonie comprise comme rassemblant la France, la Belgique, la Suisse et le Québec.

© Fabcaro / 6 Pieds sous terre

Cet ensemble, distingué sur deux générations, a pour origine la fin des années 1980 qui voit le passage « du kiosque vers la librairie et du journal vers le livre » (Morvandiau). Qu’en est-il de leurs prédécesseurs des années 1960-1970 ? L’auteur les estime être cantonnés aux « sphères parallèles de l’underground » au contraire de la bande dessinée alternative (la Contrebande) qui se confronte au système commercial et à sa chaîne du livre. Une dissociation qui reflète pour lui une question politique : peut-on obtenir l’évolution d’un système en l’intégrant ou en demeurant à l’écart ?

Cet essai se propose donc de traiter ces sujets en abordant « l’esthétique et les choix politiques de fonctionnement et de développement des maisons d’édition, distinctes de l’industrie de la bande dessinée ». Un monde éditorial où prédomine une « sensibilité libertaire et la culture du DIY » (Do It Yourself), proche d’une forme d’artisanat.

© Sophie Guerrive / 2024

L’hydre de la Contrebande

Afin de développer son analyse, l’auteur propose en premier lieu de définir les visages de celles et ceux qui animent cette Contrebande. Elle est constituée de deux générations, l’une formée à la confluence des classiques franco-belges et des expériences de l’underground euro-américain, la seconde influencée par ses aîné(e)s et par la bande dessinée de genre, tel l’heroic-fantasy.

Olivier Bron, co-fondateur des éditions 2024 (devenues 2042) et membre de la seconde génération, en témoignait lors d’un entretien pour ActuaBD : « Lors de la vague Persépolis, j’étais au lycée. Nous l’avons prise et nous l’avons absorbée sans mesurer d’où celle-ci venait, de ce qui se jouait dans la librairie entre mainstream et indé. Toutes ces chapelles, nous en étions très loin. Je lisais alors Lanfeust de Troy et d’autres publications de chez Delcourt. J’ai découvert Persépolis et Comix2000 tout en lisant des bandes dessinées d’aventure. Ce n’est pas exclusif ».

« Comment veux-tu avoir un boulot normal quand tu t’es nourri de Gaston Lagaffe ? Ça fait des armées d’anarchistes, c’est terrible ! » (Jean-Christophe Menu, Entretien avec Laure Del Pino et Olivier Josso, L’Œil électrique, n°21, 2001)

Afin d’orienter la compréhension du phénomène qu’est la Contrebande, où l’engagement politique est essentiel, Morvandiau s’attarde sur plusieurs critères de la charte du SEA (Syndicat des Éditeurs Alternatifs) : « [Les maisons d’édition] éditent et publient des livres en s’attachant avant tout à la mise en valeur d’une œuvre ; ni stratégies marketing ni exploitation de droits dérivés ne président à leurs choix éditoriaux » ; « Ne pas publier plus de 40 titres » ; Ne pas être une filiale/label/marque et ne dépendre en aucune manière d’une autre structure qui ne respecte pas les critères ».

© Lelis / Les Rêveurs

Les réseaux et les ancrages, pour une cartographie de la Contrebande

Ces deux générations de la Contrebande, dont beaucoup se retrouvent dans le SEA, créent des espaces à travers lesquels exprimer leurs aspirations artistiques, éditoriales, politiques et qui vont au-delà des murs de leurs maisons d’édition. Toutes deux sont particulièrement ouvertes à la création internationale avec de nombreux auteurs étrangers dans leurs catalogues. Il faut dire que trois des quatre territoires francophones étudiés sont des terres où s’épanouit un fort plurilinguisme.

En 1999, en France, l’Association s’inscrit dans cette démarche internationale et publie Comix2000, bande dessinée anthologique muette de 2000 pages, fruit d’un travail de 324 artistes issu(e)s de 29 pays différents. Un OVNI éditorial qui illustre l’audace et l’appétence de la Contrebande pour des projets ralliant des talents de tous horizons, tant créatifs que nationaux.

© Nylso / Misma

À Bruxelles, en Belgique, l’école Saint-Luc « cristallise des rencontres déterminantes » (Morvandiau) à l’instar d’Alain Corbel et Éric Lambé. Quant aux fondateurs des éditions bruxelloises Fréon, ils initient en 1994, dans la capitale belge, les rencontres d’Autarcic Comix avec une aspiration, celle de « montrer [l’existence d’] un réseau international » (Entretien de Morvandiau avec Thierry Van Hasselt, 12 mai 2020). Les éditions Amok, elles, créent les rendez-vous parisiens d’Autarcic Comix lors desquels se rassemble une scène alternative internationale. Il faut ainsi avoir à l’esprit que les festivals sont des lieux d’existence de la Contrebande - on peut aussi citer aujourd’hui Formula Bula, Gribouillis ou Colomiers -, au même titre que des écoles ou des événements hybrides de création.

À cet égard, l’ouvrage comprend des documents précieux crées par l’auteur qui recensent les « librairies spécialisées ou généralistes, les galeries incontournables, les manifestations, friches et lieux intermédiaire, ateliers et résidences, expositions collectives emblématiques, des rendez-vous professionnels, espaces de performances artistiques collectives », permettant de dresser une carte mentale de cet univers alternatif. Un ensemble qui agit en réseau et porte une éthique, ainsi qu’une ambition artistique d’exploration.

© Anne Simon / Misma

Entre les marges de cette francophonie (Suisse romande et Québec), les réseaux internationaux (notamment en lien avec le monde anglo-saxon et l’Europe de l’Ouest), la centralité parisienne et l’incontournable création bruxelloise, d’autres acteurs de la Contrebande privilégie aussi les espaces régionaux. Morvandiau explore ainsi dans son ouvrage le parcours et le maillage des Requins Marteaux (fondée à Albi en 1991), celui de Flblb (Poitiers), mais évoque également 6 Pieds sous terre (Montpellier) et Rackham (Toulouse).

Influences, expériences et cultures de la Contrebande

La Contrebande n’est pas une création ex-nihilo et l’essayiste veille à l’inscrire dans une temporalité artistique. La bande dessinée alternative est le fruit de références culturelles puisées non seulement dans une création internationale, mais aussi dans une culture française qu’a pu incarner la bande des éditions du Square menée par François Cavanna et le Professeur Choron (de son vrai nom Georges Bernier), créateurs de Hara-Kiri, de Charlie Mensuel et Charlie Hebdo. Des espaces important d’expérimentation où s’expriment tant la BD que le dessin de presse, le reportage dessiné ou le roman-photo.

Sur le plan international, Morvandiau rappelle que les auteurs montréalais Henriette Valium et Julie Doucet influencent la première génération de la Contrebande européenne par la liberté de leur ton. Dans le monde anglo-saxon, on retiens les expériences graphiques menées par la revue Weirdo (1981-1993) de Robert Crumb et la revue Raw (1980-1991) d’Art Spiegelman.

© Iris Pouy & Elizabeth Holleville / L’Employé du moi

L’Association, elle, veut mener sa barque éditoriale dans les eaux explorées en premier lieu par la maison d’édition Futuropolis, structure fondée par Florence Cestac et Étienne Robial. Jean-Louis Gauthey, fondateur des éditions Cornélius, est quant à lui profondément marqué par le catalogue d’Artefact (1977-1986) qui comprend une large part de créations non francophones. Le catalogue de cet ancêtre de la Contrebande comprend alors une création méconnue : Gilbert Shelton, Joost Swarte, Ever Meulen, Lorenzo Mattoti ou Yoshihiro Tatsumi.

De telles références se conjuguent à un goût mélangeant « culture populaire et culture savante » (Morvandiau). L’auteur recense de nombreux mouvements et de nombreuses disciplines qui ont influencé les éditeurs/éditrices et auteur(e)s qui participent à la Contrebande : le rock alternatif, la musique baroque, le cinéma d’art et d’essai, les films de série Z, la peinture de la Renaissance et le graffiti ou encore les dessins animés japonais. Une véritable hybridation culturelle. Un état de fait qui participe d’une « érosion des frontières » dans la pratique esthétique de la Contrebande qui apprécie confronter et faire dialogue les arts entre-eux.

© Léa Murawiec / 2024

Gestion et édition de la bande dessinée alternative

Au sein de cette géographie, la chaîne du livre fait figure de lieu de confrontation entre la Contrebande et l’industrie, entre création restreinte et surproduction. Dans ce cadre, la bande dessinée alternative doit parvenir à concilier son éthique - ne pas procurer à leurs publications une fonction utilitariste - et sa survie économique, alors même que le dogme de la rentabilité immédiate est un mantra rejeté par le milieu.

Ces choix politiques nécessitent, afin de faire (sur)vivre les structures éditoriales, un investissement humain résultant d’un puissant engagement - mais qui n’épargne pas les sacrifices personnels, voire collectifs - et un legs, celui de son temps, presque tout son temps. Cette gestion qui s’inscrit, pour beaucoup de maisons d’édition, sur le fil du rasoir, n’est pas sans provoquer des tensions, voire des crises régulières.

L’auteur nous remémore ainsi celle qu’a pu connaître l’Association en 2011. En plein festival d’Angoulême, les salariés se mettent en grève dans le cadre d’un conflit qui les oppose à la direction incarnée par Jean-Christophe Menu. Une crise parmi d’autres pour la structure, sachant que les sept co-fondateurs ont eu à plusieurs reprises des différents.

© Lucas Nine / Les Rêveurs

Des crises qui peuvent aussi naître d’une nécessaire adaptation de la structure et d’une inévitable professionnalisation de ses membres. Les tâches à assurer sont nombreuses et nécessitent une grande polyvalence lors de la naissance d’une maison d’édition : suivi des auteurs, tenu des stands lors de salons, le graphisme, le suivi de fabrication, la gestion générale, la recherche de financements, etc.

En explorant les différents types de gestion de ces structures éditoriales, Morvandiau propose d’établir une typologie des contrebandiers. D’un côté, il souligne l’existence d’un mode collectif de décision que l’on peut retrouver à l’Association, Frémok ou l’Employé du moi. Un consensus doit donc émerger et être sans cesse renouvelé, malgré l’existence d’une position pivot du ou des fondateurs.

De l’autre, il analyse des maisons d’édition incarnées par une personne qui amalgame la direction artistique et la direction générale de la structure. Il donne l’exemple de Rackham, Cornélius ou le Monte-en-l’air. La majorité des organisations du premier groupe sont enregistrées comme entreprise, tandis que le second est constitué davantage d’associations à but non lucratif ou de sociétés coopératives.

© 2024

La chaîne du livre, lieu de l’utopie politique de la Contrebande

Pour la Contrebande, il n’est pas chose aisée que de combattre à la fois la surproduction de l’industrie, et dans le même temps la récupération des formes artistiques à succès déployées par la BD alternative par cette même industrie. L’enjeu déterminant est celui de la diffusion-distribution car le flux est rémunérateur. Olivier Bron avait explicité ce fonctionnement dans une interview donnée à ActuaBD : « Le problème est que l’argent, dans le monde du livre, provient de la logistique. Il ne naît pas de l’intelligence que vous mettez dans un livre, mais du trajet que fait le livre entre l’entrepôt et le libraire, le libraire et l’entrepôt. L’activité de distribution est la plus rentable.

Pour moi, le nœud du problème est là. Si nous parvenions à réorienter le modèle vers l’idée que c’est la qualité du livre qui rapporte de l’argent, alors vous forcerez les gens à travailler convenablement. Le problème, ce n’est pas qu’il y ait trop de bons livres. Le problème est qu’au milieu de bons livres, il en existe un paquet de mauvais. Et quand je dis un mauvais livre, ce n’est pas un livre qui est réussi ou raté, c’est un livre fait pour des mauvaises raisons.

© Martin Panchaud / Çà et Là

[…] Actuellement, parmi les groupes majoritaires en France, le plus gros est d’abord un groupe de distribution. Il fait aussi de l’édition, mais avant tout pour nourrir son outil de distribution. Ainsi, quel que soit le nombre de livres qu’il ait fait avec son outil d’édition, quel que soient les succès et les échecs, cela n’a qu’une importance limitée parce que ces échecs sont toujours compensés par l’argent qu’il génère sur la logistique. Cela signifie qu’on ne met plus aucun enjeu intellectuel dans l’acte d’éditer. On balance du flux, du flux, du flux. »

« La voie du livre s’enracine dans une passion, comprise comme clé de compréhension du monde que l’on veut partager à d’autres. » (Morvandieu)

Les grandes structures éditoriales du SNE (Glénat, Albin Michel, Albert-René, L’école des loisirs, Delcourt...) l’ont bien compris et sont donc partie prenante, à divers degrés, de la diffusion-distribution. Morvandiau, afin de nous éclairer sur les enjeux, détaille par de multiples et limpides schémas qui intervient à quel moment dans la chaîne du livre (maisons du SNE et du SEA). Afin de ne pas subir le système, une première tentative d’organisation de la Contrebande est amorcée avec la création du Comptoir des Indépendants en 1999.

L’expérience ne dure cependant pas. À peine dix plus tard, en 2010, la structure délègue la partie distribution aux Belles Lettres - qui réembauche l’équipe commerciale du Comptoir - avant de clore l’aventure. Morvandiau retrace la création et l’histoire de cette tentative à travers les témoignages passionnants et recoupés d’Éric Lamache, Guillaume Dumora et Latino Imperato. Aujourd’hui, au côté des Belles lettres, Makassar est l’autre diffuseur-distributeur avec lequel travaille une partie de la Contrebande.

En 2014, une partie de la Contrebande tente une nouvelle approche et procède à création du Syndicat des éditeurs alternatifs (SEA). Il défend une éthique, une philosophie du livre et de l’édition, ainsi qu’une ambition. Il défend la diversité éditoriale et l’amélioration du statut des auteur(e)s alors que le fameux rapport Racine démontre que la « paupérisation grandissante des auteurices est bien directement corrélée avec la recherche première de rentabilité des conglomérats » (Morvandieu).

© Herr Seele et Kamagurka / Frémok

Bande dessinée alternative : « un trouble dans le genre »

Il n’est pas question de se voiler la face. L’auteur de cet essai propose aussi d’analyser « le conservatisme et les évolutions qui façonnent le secteur contemporain, y compris la contrebande, au sujet des rapports femme-homme et des représentations qui en découlent ». En effet, la Contrebande, bien que soucieuse de dynamiter les normes sociales et esthétiques, n’a longtemps fait que refléter la place accordée au féminin dans la société : marginale. La première génération des éditeurs de la Contrebande peine ainsi à être investie et ouverte aux femmes. Morvandiau relève néanmoins Caroline Sury (Dernier Cri, 1992), Dominique Goblet (Fréon, 1994) - qui témoigne de ses difficultés à exister parmi un groupe d’hommes - et Fabienne Martinetti, dite Fafé (Groinge, 1992).

Afin de bien comprendre les enjeux, l’auteur ne cesse de desserrer la focale afin de replacer son questionnement dans les évolutions propres à chaque époque. Le 25 janvier 1985, Nicole Claveloux, Florence Cestac, Chantal Montellier et Jeanne Puchol dénoncent l’omniprésence du sexisme et de la misogynie, ainsi que le rôle attribué à la femme dans la bande dessinée. Dans une tribune publiée par le journal Le Monde, elles dressent un constat sans appel : « Navrante cette soi-disant nouvelle presse percluse des plus vieux et des plus crasseux fantasmes machos. Navrant de voir la plupart des journaux de bandes dessinées emboîter le pas, prendre le chemin réducteur de l’accroche-cul et de l’attrape-con. […] Rétro, humour fin de race, potins mondains-branchés, nostalgie coloniale, violence gratuite, poujadisme, sexe-con, fétichisme, sexisme et infantilisme sont à l’ordre du jour ». La même année, l’autrice étasunienne Alison Bechdel publie un court récit intitulé The Rule sur lequel sera fondé le fameux test de Bechdel qui se propose d’évaluer la sous-représentation des personnages féminins dans les œuvres de fiction.

© L’Association

Dans les années 1990, et dans le sillon notamment creusé par Alison Bechdel, la Contrebande publie des ouvrages qui questionnent le genre et les normes, dont plusieurs furent des best-sellers : Journal de Fabrice Neaud, Trop n’est passez d’Ulli Lust ou Les Sentiments du prince Charles de Liv Strömquist. Une décennie où la philosophe étasunienne Judith Butler publie l’ouvrage qui fait tant fantasmer notre époque : Trouble dans le genre, pour un féminisme de la subversion. Néanmoins, ainsi que l’écrit Morvandiau, « Les rapports genrés de domination demeurent fortement marqués au sein d’une contrebande qui revendique, tout autant que l’underground avant elle, une position critique et émancipatrice ».

Impossible d’aborder la question sans évoquer le FIBD d’Angoulême qui fut à maints égards une importante caisse de résonance de ses enjeux liés aux genres et à la place de la femme dans la bande dessinée. En 2000, plus de 25 ans après sa création, Florence Cestac devient seulement la première femme à obtenir le Grand Prix de la ville d’Angoulême.

Un autre événement d’importance a lieu en 2016 lorsque le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme dénonce la sous-représentation des femmes. En effet, dans les 30 auteurs sélectionnés pour prétendre remporter le Grand Prix, aucune femme n’a été retenue. Frank Bondoux se justifie de la pire des manières en enfonçant le clou de l’invisibilisation des femmes dans le 9e art, probablement par méconnaissance : « Il y a malheureusement peu de femmes dans l’histoire de la bande dessinée. C’est une réalité. Si vous allez au Louvre, vous trouverez également assez peu d’artistes féminines ».

© Winshluss / Les Requins Marteaux

Exploration des esthétiques de la Contrebande

Après avoir dressé un portrait fouillé et passionnant de la Contrebande, abordé la question des influences, de la place des femmes dans la BD ou l’implication de la création alternative dans la chaîne du livre, l’auteur s’intéresse aux bandes dessinées créées et publiées par la Contrebande. Que disent-elles des éditeurs/éditrices et des auteur(e)s qui en relèvent ? Morvandiau, par ce biais, interroge frontalement les caractéristiques qui permettent d’amalgamer tous ces noms évoqués depuis la première page sous le même porte-étendard.

Afin de développer son propos, l’artiste-auteur propose d’éclairer d’abord la question en abordant les best-sellers crées par la Contrebande. S’il n’est jamais question de parler de chiffres équivalent à ceux d’Astérix ou d’autres grandes gloires de la BD franco-belge classique, et qu’il faut avoir bien en tête que 10 000 exemplaires vendus représentent aujourd’hui un motif de relative satisfaction, Zaï Zaï Zaï Zaï de Fabcaro et Persépolis de Marjane Satrapi ont explosé les compteurs en se vendant à des centaines de milliers d’exemplaires. Pour les autres, on vous propose de les inclure dans une liste de bandes dessinées - qui se trouve au terme de notre article - publiées par la Contrebande dont on vous recommande chaudement la lecture ou bien évidemment d’aller lire cet essai dans le détail.

« À plus d’un titre, la contrebande cherche la bonne distance. La bonne distance vis-à-vis de l’industrie du divertissement, la bonne distance vis-à-vis d’une chaîne du livre soumise à l’industrie, la bonne distance vis-à-vis du réel, la bonne distance vis-à-vis des médias et du lectorat et, bien entendu, la bonne distance vis-à-vis d’elle-même, du lieu et du temps d’où elle s’exprime. » (Morvandiau)

© Émilie Gleason / Atrabile

Le credo de la Contrebande : théorie, expérimentation, traduction, patrimoine

Toutes les maisons d’édition, à l’exception d’une structure comme l’Association, ne veille pas à appliquer les quatre piliers de ce credo. En revanche, un ou plusieurs éléments de ce credo sont souvent constitutifs de l’identité de certaines structures éditoriales. On l’a déjà dit, certaines maisons se spécialisent dans la traduction, à l’instar du Lézard Noir (œuvres japonaises) ou de Rackham (italiennes et espagnoles). L’Association, elle, a défendu ce que Morvandiau appelle des « cousins méconnus » de la BD. Par exemple, en 2009, la célèbre maison publie Bitterkomix - qui dénonce l’éducation afrikaner sous l’apartheid -, fruit d’un collectif sud-africain emmené par Anton Kannemeyer (alias Joe Dog) et Conrad Botes (alias Konradski). Travail de traduction réalisé ensuite par Cornélius et 5ème Couche.

De même, la question du patrimoine est centrale, sans pour autant être la caractéristique principale de plusieurs maisons d’édition. Les Rêveurs publient l’intégrale de Krazy Kat de George Herriman, tandis que Cornélius publie Robert Crumb et Shigeru Mizuki. Aux éditions 2024 (devenues 2042), un travail patrimonial d’importance est réalisé avec la publication d’une partie du travail de Gustave Doré, Benjamin Rabier, Garrett Price, Noboru Baba ou G.RI.

Ce patrimoine est essentiel pour la Contrebande car elle influence grandement leur création et il s’agit de la partager avec le grand public. On pourrait également citer Alberto Breccia, Gébé, Tove Jansson ou Alex Barbier. La Contrebande veille ainsi à ce que nombre d’ouvrages demeurent accessibles pour le grand public. À titre d’exemple, Gens de France et d’ailleurs de Jean Teulé, initialement publié par Casterman, fut par la suite republié par ego comme x, puis Fakir afin que le titre demeure disponible.

© Camille Potte / Atrabile

La théorie et l’expérimentation sont des versants de la Contrebande très exploité par les éditions la 5ème Couche et Adverse. On peut aussi recenser L’Art interdit de Victoria Lomasko et Anton Nikolaïev aux éditions The Hoochie Coochie. À l’Association naît la collection éprouvette dans laquelle est publié Plates-Bandes (2005) de Jean-Christophe Menu. Réfléchir ainsi sur le medium rappelle le travail théorique qui a pu être effectué par Rodolphe Töpffer (Essai de physiognomonie) ou Will Eisner (La Bande Dessinée, art séquentiel...).

Ainsi que l’écrit Morvandiau, en appliquant ce credo, la Contrebande bouscule « les formats dominants de la production éditoriale, [et] (re)met au goût du jour une bande dessinée critique, ancrée dans des réalités à la fois intimes et sociopolitiques ».

Ces initiatives de la Contrebande sont accompagnées par des revues destinées à l’étude théorique et critique de la bande dessinée. Ainsi, le fanzine PLG est devenu une revue en 1978 avant de devenir une maison d’édition publiant des essais critiques et des monographies. D’autres initiatives sont recensées comme la revue Bananas, l’Indispensable, le Cahier dessiné, Comix Club ou le site du9.org, originellement un fanzine crée en 1995.

L’expérimentation comme matrice créative

L’expérimentation est donc véritablement au cœur de l’identité de la Contrebande. Si le choix a été fait de s’éloigner du fanzinat à la fin des années 1980, cette expérience, cette pratique riche d’enseignements, conserve un rôle pivot pour beaucoup d’artistes et d’éditeurs/éditrices de la bande dessinée alternative. 6 Pieds sous terre publiait le fanzine Jade, Les Requins Marteaux publiait Ferraille, tandis que la revue Flblb a précédé de six ans la création de la structure éditoriale éponyme. El don Guillermo et Estocafich (les co-fondateurs des éditions Misma), ainsi que l’autrice Anne Simon, ont pratiqué le fanzinat avec Dopututto Max. Revue dans laquelle les prémisses de l’univers des Contes du Marylène sont nés. Quant à Nylso, il a participé au fanzine Le Simo. On pourrait citer beaucoup d’autres exemples dont les co-fondateurs des éditions 2042, Olivier Bron et Simon Liberman.

« La contrebande n’est pas un mouvement structuré mais plutôt la conjonction d’initiatives autonomes, portées par l’envie commune de sortir des cases existantes et dotées d’une curiosité propice aux expérimentations ». (Morvandiau)

© Misma

Dans un autre registre, l’Association a joué un rôle fondamental dans l’OuBaPo (Ouvroir de bande dessinée potentielle) - inspiré par l’Oulipo et la pataphysique -, un mouvement de création artistique fondé sur le recourt à des contraintes. L’auteur de notre essai en rappelle quelques unes comme l’itération iconique (absence ou répétition d’un même motif, pratique beaucoup utilisée par Fabcaro), la plurilecturabilité (lecture possible d’une page en plusieurs sens) ou l’hybridation (mélange de contenus préexistants). Au total, six OuPus - ouvrages collectifs - sont publiés par l’Association, ainsi qu’une quarantaine de livre dont le dernier publié est L’Oulipo par la bande d’Étienne Lécroart en 2023.

« L’axiome de toute alternative est de se réinventer en permanence » (Jean-Louis Gauthey, éditeur de Cornélius, entretien avec Thierry Groensteen, Neuvième Art 2.0, avril 2020)

L’abstrait dans le figuratif : les bulles du possible

L’expérimentation, l’exploration des possibilités du medium, passe par une proposition qui peut nous sembler, de prime abord, antinomique : introduire l’abstraction dans un art caractérisé par la figuration. Morvandiau nous l’apprend, en 2003, le numéro 13 de la revue Bile Noire (éditions Atrabile, Genève) comprend un cahier spécial intitulé La bande dessinée abstraite.

En France, Jean-Christophe Menu s’interroge dans La bande dessinée et son double. Il y distingue ce qui serait deux types de bandes dessinées abstraites. La première recourt à des compositions d’images qui n’engendrent pas une narration linéaire. La seconde recherche une narration malgré sa dimension abstraite.

Lewis Trondheim s’y est essayé avec La Nouvelle Pornographie (collection Patte de Mouche à l’Association et démarche inscrite dans le mouvement de l’OuBaPo). Les cases sont constituées de formes a priori peu compréhensibles sans connaître le titre. Dès lors, on comprend que ces formes donnent le point de vue d’organes génitaux lors de rapports sexuels. « J’ai trouvé amusant de faire un album qui soit vraiment pornographique et en même temps lisible par des enfants, qui n’y verraient que du feu car ils ne comprendraient rien de la perversité des images ».

« [La contrebande a] cette manière de se rendre disponible à la surprise, aux accidents, aux fulgurances, aux déviations » (Morvandiau)

© Les Requins Marteaux

L’auteur complet, modèle de la contrebande

La figure de l’auteur complet (scénariste, dessinateur, coloriste…) est privilégiée par la Contrebande, non par refus dogmatique ou par rejet de la part des auteurs et autrices de collaborer. Elle l’est, ainsi que l’explique l’auteur, parce que celle-ci s’affranchit de la « logique industrielle de commande et de séparation des tâches : les auteurices de l’underground s’émancipent de la condition exclusive de prestataire spécialisé ».

« Dans beaucoup d’esprit, [la BD] reste le cinéma du pauvre, ou – pourquoi pas – le théâtre des misérables, la danse des indigents, l’architecture des nécessiteux, etc. (…) La bande dessinée n’est pas un « genre qui emprunte » (autre vieille scie). Elle possède sa propre singularité et, lorsqu’elle en joue à plein, elle n’a rien à envier à aucun autre moyen d’expression ». (François Ayroles répond à une question de Christian Marmonnier en 2005)

© 2024

Avec l’ouvrage de Morvandiau, on mesure l’« infinité de nuances » qui constitue la Contrebande. Elle détient néanmoins une identité commune fondée sur « quatre autonomies » : esthétique, symbolique, économique et professionnelle. Quatre dimensions étudiées tout au long de l’ouvrage avec force de détails auquel il faut associer un credo éditorial (théorie, expérimentation, traduction, patrimoine). Notre article ne reprend que succinctement quelques points abordés dans cet ouvrage de près de 300 pages.

Beaucoup d’autres enjeux sont abordés comme le rapport de la Contrebande au virtuel et à la bande dessinée numérique, les allées et venues d’auteur(e)s entre la bande dessinée alternative et l’industrie, mais aussi le rapport au son, au spectacle vivant, au dessin de presse et à l’espace d’exposition. Afin de mener sa réflexion, Morvandiau recourt à la philosophie, la littérature, la photographie et établit de nombreux ponts avec la recherche universitaire.

Un essai incontournable pour qui s’intéresse à la bande dessinée alternative. Une occasion aussi de découvrir et mieux comprendre une bande dessinée perçue comme élitiste et trop souvent opposée à une bande dessinée qui elle serait dite populaire. Il n’en est rien car ainsi que l’affirmait Robert Crumb, icône de l’underground américain : « Remember folks, it’s only lines on paper » (Et souvenez-vous les gars, ce ne sont que des traits sur du papier ! »).

Une sélection de bandes dessinées à lire dans ce catalogue de la Contrebande :

– Persépolis, de Marjane Satrapi (L’Association)
– Comix2000, de collectif (L’Association)
– Maxiplotte, de Julie Doucet (L’Association)
– Le Journal, de Fabrice Neaud (ego comme x)
– Pinocchio, de Winshluss (Les Requins Marteaux)
– L’origine du monde, de Liv Strömquist (Rackham)
– Zaï Zaï Zaï Zaï, de Fabcaro (6 Pieds sous terre)
– Ted, drôle de coco, d’Emilie Gleason (Atrabile)
– Les Contes du Marylène, d’Anne Simon (Misma)
– Le rayon de la mort, de Daniel Clowes (Cornélius)
– Paul à Québec, de Michel Rabagliati (La Pastèque)
– Trop n’est pas assez, d’Ulli Lust (Çà et Là)
– Les Julys, de Nylso (Misma)
– Petite histoire des colonies françaises, de Grégory Jarry et Otto T. (Flblb)
– NonNonBâ, de Shigeru Mizuki (Cornélius)
– L’Ascension du Haut Mal, de David B. (L’Association)
– Le Ver de terre amoureux d’une étoile (1895-1922), de Benjamin Rabier (2024 & BnF)
– La Pérégrination vers l’Ouest (2024)
– Mes Cent Démons !, de Lynda Barry (Çà et Là)
– Journal d’un album, de Philippe Dupuy et Charles Berberian (L’Association)
– La méthode bernadette, de Laurent Bruel & Sœurs Bernadette (Matière)
– La passion des Anabaptistes, de David Vandermeulen et Ambre (6 Pieds sous terre)
– Ballades, de Camille Potte (Atrabile)
– Réparations, de Lelis (Les Rêveurs)
– Contes de la Mansarde, d’Iris Pouy et Elizabeth Holleville (L’Employé du moi)
– La couleur des choses, de Martin Panchaud (Çà et Là)
– La dent de l’iguanodon, de Lisa Lugrin, Clément Xavier & Pol Chérici (Flblb)
– Le Grande vide, de Léa Murawiec (2024)
– Cowboy Henk, de Herr Seele et Kamagurka (Frémok)
– Krazy Cat, de George Herriman (Les Rêveurs)
– L’Anthologie A.B. Frost (Éditions de l’An 2)
– Terrain vague, de Kaz (Cornélius)
– La dernière comédie de Paolo Pinocchio, de Lucas Varela (Tanibis)
– La guerre de cent ans, de Gus Bofa (Cornélius)
– Delicatessen et La Peur Émeraude, de Lucas Nine (Les Rêveurs)
– Palestine, Une nation occupée, de Joe Sacco (Vertige Graphic)
– La guerre d’Alan, d’Emmanuel Guibert (L’Association)
– Pilules bleues, de Frederik Peeters (Atrabile)
– Garduno, en temps de paix, de Philippe Squarzoni (Les Requins Marteaux)
– Pyongyang, de Guy Delisle (L’Association)
– Tulipe, de Sophie Guerrive (2024)
– La méthode Gemini, de Magius (Misma)
– Mes problèmes avec les femmes, de Robert Crumb (Cornélius)
– Mon ami Dahmer, de Derf Backderf (Çà et Là)
– Buscavidas, d’Alberto Breccia (Rackham)
– Moomin et les brigands, de Tove Jansson (Le Lézard Noir)
– Nègres jaunes et autres créatures imaginaires, d’Yvan Alabgé (Frémok)
– Le livre de Léviathan, de Peter Blegvad (L’Apocalypse)
– Orlando, de Delphine Panique (Misma)
– Nos terres sombres, de Rémy Pierlot et Paz Boïra (Frémok)

© Simon Roussin / 2024

Par Romain GARNIER

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Code EAN : 9791095630760
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5 Messages :
  • La Contrebande, un concept d’éditeur alternatif ?
    19 septembre 2025 13:33, par brio

    Article passionnant, merci !
    Mais j’ai des réserves quant à la définition de la bande dessinée alternative "contre l’industrie de la bande dessinée". A l’origine, peut-être, puisque les projets alternatifs étaient rejetés chez les éditeurs « industriels ».

    Ces 20 dernières années, la récupération que dénonçait JC Menu dans "Plates bandes" a effectivement eu lieu, et si les éditeurs alternatifs ont motif à s’en plaindre, pour les auteurs, c’est peut-être une bonne chose : désormais les gros éditeurs éditent et publient des projets qui auraient été, il y a vingt ans, considérés comme relevant de l’édition alternative.

    Quand Philippe Dupuy publie son « J’aurais voulu voir Godard », c’est un de ses livres les plus pointus, et ça se passe chez Futuropolis. Je ne vois pas du tout pourquoi ce livre serait moins recommandable que « Journal d’un album » à L’Association. De la même façon, les deux premiers carnets de Guy Delisle paraissent à L’Association, les deux suivants chez Delcourt. On ne peut pas vraiment dire que son travail ait changé en passant d’un éditeur à l’autre, d’ailleurs c’est « Carnets de Jérusalem » qui obtient la consécration au FIBD.

    Et quand des gros éditeurs reprennent dans leur catalogue des titres qui risquaient de disparaître, précédemment au catalogue d’éditeurs alternatifs, la démarche est à peu près aussi louable et est portée par les mêmes raisons que lorsque "Gens de France" de J. Teulé, paru initialement chez Casterman (un gros) est repris par des éditeurs plus petits. Dans la liste de recommandations de lecture qui achève cet article, on notera que « Le Journal » de F. Neaud, initialement chez Ego comme x (éditeur disparu), est désormais publié chez Delcourt (un gros). Est-ce uniquement pour alimenter le flux logistique ? Ca m’étonnerait !

    Bref, il me semble que cet article, et probablement l’essai qui l’alimente, adopte un point de vue d’éditeur, qui peut sembler évident à des éditeurs, mais pas nécessairement aux lecteurs. Du moment qu’un livre existe, le nom de l’éditeur importe peu au lecteur : qu’est-ce que ça change au contenu d’un bouquin, s’il paraît chez Dargaud ou chez Atrabile ? Et est-ce que, dans le monde éditorial actuel, ça change quoi que ce soit au travail de l’auteur ?

    « Ancolie » de Salomé Lahoche chez Glénat, est-ce que c’est moins bien que « Peur de mourir mais flemme de vivre », de la même autrice, chez Exemplaire ?

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    • Répondu le 19 septembre 2025 à  16:21 :

      "qu’est-ce que ça change au contenu d’un bouquin, s’il paraît chez Dargaud ou chez Atrabile ? Et est-ce que, dans le monde éditorial actuel, ça change quoi que ce soit au travail de l’auteur ?" Ça change tout au niveau de la diffusion, et surtout de l’à-valoir perçu par l’auteur. Désolé de parler d’argent, mais les artistes sont aussi des être humains qui vont au supermarché et essayent de remplir leur frigo pour leurs enfants.

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      • Répondu par Drouille le 20 septembre 2025 à  07:09 :

        Pour le modeste lecteur passionné de bd, que la bd soit éditée chez X ou Y n’a aucune importance. Et les soucis de cadis de supermarché et de cadis de Mr ou Mme Z, au moment où je me fais plaisir en achetant une bd en librairie, je n’y pense pas un instant. C’est être naïf que de penser le contraire.

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        • Répondu par Auteur le 20 septembre 2025 à  08:04 :

          Pas du tout, la plupart des gens réfléchissent à deux fois avant d’acheter des BD. L’inflation sur le pouvoir d’achat a fait chuter les ventes d’albums. Régulièrement, en dédicace, je vois un public plus frileux à dégainer son porte-feuille. Je constate aussi, à quelques exception près, que le nom de l’éditeur sur la couverture garde encore un pouvoir d’attractivité. Vous dédicacerez toujours mieux si votre premier album sort dans une major (exemple : Dargaud, Glénat) ou dans une boîte au prestige médiatique (exemple : L’Association, Futuropolis), que si votre album sort chez un éditeur lambda.

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        • Répondu le 20 septembre 2025 à  08:27 :

          Ce n’est pas de la naïveté, encore heureux que le lecteur ne pense pas à la précarité de l’auteur quand il lit une BD ! Comme on dit, « the show must go on »… Mais une analyse en profondeur du sujet de la BD alternative ne peut occulter la dimension économique, surtout en cette période où tant de petits éditeurs mettent la clef sous la porte. La bande dessinée, alternative francophone est d’une créativité sans pareille, mais globalement les auteurs ne sont pas payés.

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