Favori de la rédaction
9 décembre 2024
Trajectoires renouvelées. Dans Châteaux de sable, Pierre Jeanneau déplace le centre de gravité de son récit et les personnages principaux du premier volume. Javier, Faustine ou Judith, cèdent le devant de la scène à d’autres figures, auparavant secondaires. Julian, étudiant employé dans un restaurant, et sa sœur Audrey, libraire, deviennent des « protagonistes » de ce récit polyphonique. Ils enrichissent l’intrigue, en rajoutant leurs perspectives a des événements abordés dans le premier tome.
Véritable point de convergence des histoires, Le Rossignol incarne à nouveau la clef de l’album et de leurs parcours en tant que lieu d’engagement collectif et espace de retrouvailles. Les habitants et les visiteurs de cet espace partagé doivent composer avec des crises intimes : le deuil, les contraintes de la parentalité ou encore les aspirations déçues. Ces récits individuels tissent une fresque collective où se mêlent des préoccupations sociales et générationnelles.
Avec une perspective isométrique stricte, qui confère aux décors une impression de fausse fixité, les scènes d’intérieur, souvent déployées sur des doubles pages sombres, créent une atmosphère intimiste, accentuant l’enfermement ou la solitude des personnages. Les cases hexagonales, signature visuelle de l’auteur, interviennent par moment pour zoomer sur des détails significatifs ou isoler des interactions. Le procédé est souvent associé à des changements subtils de palettes chromatiques, apportant une dimension dynamique à un cadre narratif qui demeure rigoureusement structuré, doublé d’ un graphisme qui combine des techniques traditionnelles d’encrage avec une coloration numérique, assurée par Philippe Ory, qui joue sur les cordes émotionelle de sa palette (des tons jaunes et ocres pour les scènes plus dynamiques et tendues, puis des bleues pour les instants de solitude et de tristesse).
L’esthétique de Châteaux de sable prolonge et enrichit le dispositif graphique introduits dans Faux accords, celui d’espaces cellulaires, donnant parfois l’impression de voir le déroulé d’un jeu vidéo, mais qui permet à l’auteur de jouer sur la simultanéité des chronologies et d’illustrer le « blocage » ; dans lequel certains personnages se trouvent à différents stades de leurs vies.
Si Châteaux de sable est une œuvre intimiste, elle n’en reste pas moins ancrée dans des problématiques sociales contemporaines. Le squat du Rossignol, au centre des interactions, devient un symbole des tensions liées à la gentrification et à la précarité. L’arrivée d’un enfant, la gestion de l’héritage familial ou la lutte pour un toit y résonnent comme autant de défis personnels amplifiés par un environnement urbain oppressant.
À travers ce prisme, Pierre Jeanneau interroge le rôle des solidarités collectives face à des institutions défaillantes, tout en capturant les dilemmes individuels de ses personnages. En particulier, nous remarquons le mystère autour de l’identité de la ville où se situe l’action. Une métropole au décors baroque et ambigu de par la confluence d’éléments propres a Londres, Paris, New York, Southampton, ou encore, Madrid, une sorte de réalité spatiale multiple, connectée par le métro et partagée entre les personnages et les temporalités qu’ils traversent au fil des pages. Un choix qui nous invite à nous demander si l’album ne serait pas une sorte « horizon des événements [1] », où tous les espaces et les temporalités peuvent coexister et se refléter, avec le grand projet de gentrification du Rossignol et de sa friche, comme le trou noir épicentral...
En deçà de ses mystères, l’album clôture le diptyque sans imposer de résolutions définitives, tout en étant autonome du 1er tome. Il se lit aisément comme une prolongation organique de Faux accords. En choisissant de faire pivoter la focale de son récit, l’auteur offre une œuvre dense, polyphonique et profondément humaine, confirmant sa singularité dans le paysage de la bande dessinée contemporaine.
Par Jorge SANCHEZ
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Connexions 2 : Châteaux de sable - Par Pierre Jeanneau et couleurs de Philippe Ory. Éditions Tanibis. 208 pages - 23€.
– La chronique "Connexions T. 1 : Faux accords" par Frédéric Hojlo
[1] En relativité restreinte et en relativité générale, il est constitué par la limite éventuelle de la région qui peut être influencée dans le futur par un observateur situé en un endroit donné à une époque donnée. Dans le cas d’un trou noir, on peut définir son horizon des événements comme une surface qui l’entoure. Plus d’infos Ici.