Monsieur Chouette - Par David B. - Éd. L’Association

Par Romain GARNIER Favori de la rédaction 5 septembre 2025 
Les éditions L’Association marquent la rentrée éditoriale avec la publication de Monsieur Chouette de David B. Co-fondateur de L’Association en 1990 et auteur multi-récompensé pour son œuvre L’Ascension du haut mal, David B. revient un an après le succès critique d’Antipodes dont il assurait le scénario avec une bande dessinée qu’il a mûrie dans son esprit pendant des années. Comme quoi, il est parfois bon de patienter : de ces 256 pages se dégage un récit excellent, fascinant à maints égards, inventif et réflexif, sur l’au-delà parisien dans lequel s’aventure Marie. On souhaite à ce roman graphique le succès qu’il mérite.

Marie s’aventure dans les rues de Paris assombries par le manteau de la nuit. Inquiète, errant dans l’ombre, elle est interpellée par un individu assis sur un banc, entouré par un halo de lumière émis par un lampadaire : Monsieur Chouette. La créature perçoit l’angoisse de cette femme. Marie est effrayée par son ombre, un tigre. Monsieur Chouette lui propose son aide.

Monsieur Chouette - Par David B. - Éd. L'Association
© David B. / Éd. L’Association (2025)

Ce personnage n’est pas n’importe qui : il s’agit d’un psychopompe, un passeur d’âmes, une créature que l’on retrouve dans toutes les mythologies et religions. Sa fonction est de guider les morts vers l’au-delà. Marie n’est pas morte, bien au contraire. Comme d’autres psychopompes, Monsieur Chouette aime proposer à des vivants de venir découvrir l’au-delà. La femme finit par se laisser convaincre, bien que cela ne soit pas sans danger.

© David B. / Éd. L’Association (2025)

Le monde des morts est foisonnant, sa géographie impossible. Rien n’est jamais figé. La vie des morts est celle d’une accumulation indigeste et perpétuelle. Chaque matin et chaque soir, les personnes, animaux, végétaux, et objets qui ont succombé dans le monde des vivants se retrouvent dans l’au-delà. Tout est vivant, tout parle, tout agit. Une étrange mort où chacun tente, par ses faits et gestes, de reproduire la vie qu’il a connue. Dans ce hall de gare de l’au-delà qu’est la Porte de l’Enfer, certains morts s’amusent à retourner dans le monde des vivants pour les tourmenter.

Dans cet univers bigarré et envoûtant, Marie découvre que les vivants ne sont pas nécessairement les bienvenus. Il existe même une entité qui veille au grain, que certains imaginent être une incarnation de la mort elle-même : Cerbère. Une créature capable de se métamorphoser sans cesse et de se diviser en trois entités distinctes. Ces canidés ont pour charge de tuer les vivants afin de veiller sur l’au-delà.

Les psychopompes veillent néanmoins à ce que Cerbère ne puisse sentir leur présence grâce à d’astucieux stratagèmes (enlever ses yeux pour dormir, entourer son visage de son ombre pour manger, porter un vêtement en peau de fantôme…). Malheureusement, Marie fait un faux pas. Le chien aux multiples pouvoirs le détecte immédiatement : un être vivant vient de manger dans le quartier français, au pays des morts. La chasse est ouverte, alors qu’un casse du coffre-fort de la mort se prépare…

© David B. / Éd. L’Association (2025)

Avec Monsieur Chouette, David B. démontre une fois encore qu’il possède une imagination débordante, capable d’enthousiasmer ses lecteurs et lectrices. Ainsi qu’il l’explique dans une interview donné à l’Association, ce récit lui a été inspiré par une de ses anciennes publications : « Dans le Comix le Nain jaune publié chez Cornélius, j’avais dessiné une histoire courte inspirée du poème de René Daumal qui a été une sorte de mise en jambes pour le livre qui paraît maintenant. Le morceau d’univers développé dans ce court récit me plaisait et j’ai eu envie de l’étoffer et d’en faire une histoire plus vaste en l’ouvrant sur le monde des morts ».

Son héroïne, Marie, est inspirée à bien des égards par Marine qui fut la compagne de David B. pendant une décennie. Ce personnage de Marie est symboliquement angoissé par la vie qu’elle ne parvient à vivre qu’avec difficulté, en raison des nombreux dangers qui la guettent. En l’accompagnant dans l’au-delà, Monsieur Chouette souhaite lui apprendre à « dompter » son ombre, qui incarne ses peurs, à vivre grâce à la mort et à changer son regard sur l’existant et l’inexistant.

À l’image de son graphisme, les scenarii de David B. mettent habituellement en scène des syncrétismes culturels. Dans cet au-delà parisien, où les immeubles et autres bâtiments détruits s’enchâssent, l’auteur explique - toujours à l’Association - que se mêlent la qualité de psychopompe, la réinvention de Cerbère (issu de la mythologie grecque lui aussi) et la vision de Sainte Thérèse d’Avila. Elle affirmait avoir vu un enfer où les morts cherchaient à reproduire éternellement ce qu’ils avaient connu vivants. D’où l’existence de ce principe d’accumulation.

© David B. / Éd. L’Association (2025)

Graphiquement, David B. fascine toujours autant par son style en noir et blanc, ainsi que l’inventivité visuelle des personnages qui habitent ses cases. On sent l’influence de la peinture, de la gravure, du codex médiéval et précolombien, ainsi que des estampes d’Extrême-Orient peuplées de yôkai. Un syncrétisme unique et une stylisation du dessin qui caractérisent l’esthétique immédiatement reconnaissable de David B.

De prime abord, les planches présentent un découpage un peu sage, avec des cases parfaitement délimitées et dessinées. Néanmoins, tout le génie de l’auteur réside dans sa capacité à déployer un chaos d’imagination dans ces cases si bien ordonnées. Elles sont denses, fourmillent de détails, avec des cadrages et des compositions qui témoignent d’une maîtrise technique brillante et d’un indéniable sens de la mise en scène. On ressent sa détermination à exploiter tout le potentiel de ces espaces. À cet égard, les pleines ou doubles pages que l’on découvre sont toujours de beaux moments de contemplation.

Sériegraphie issue de l’univers de Monsieur Chouette
© David B. / L’Association

Depuis son annonce, nous attendions avec beaucoup d’intérêt la publication de cette nouvelle bande dessinée de David B., dont nous apprécions grandement le talent. Et nous ne regrettons pas d’avoir tant attendu. Pour celles et ceux qui partagent notre considération pour le travail de cet artiste, nous invitons à vous rendre urgemment chez votre libraire spécialisé afin de découvrir — le 12 septembre 2025 — ce qui est un de ses albums les plus inspirants depuis de nombreuses années.

Quant à celles et ceux qui sont sensibles à des récits portés par l’imagination et l’inventivité tant graphique que scénaristique, ou aux productions de L’Association, cette bande dessinée est faite pour vous. Enfin, pour les curieux et curieuses qui souhaitent dégager une liste de titres parmi les flots incessants des plus de 6 000 publications annuelles, celle-ci doit en faire partie. Indéniablement, Monsieur Chouette est un excellent album, auquel nous souhaitons beaucoup de succès dans les festivals et les librairies, et un très beau cadeau pour les passionnés de bande dessinée !

Par Romain GARNIER

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Code EAN : 9782844148162

David B. sera présent au Festival Formula Bula du 26 au 28 septembre à Césure dans le 5e ar. de Paris. Son livre Monsieur Chouette est en sélection pour le Prix Prima Bula. Le Samedi 27 septembre - 16h - Amphi A : Master class de David B. .

Une grande exposition rétrospective consacrée à David B. est également organisée pendant 2 mois, avec plus de 200 originaux à la bibliothèque de Bordeaux. Le vernissage a lieu le mercredi 10 septembre à 18h. L’auteur sera présent au festival bordelais Gribouillis dont il est une des têtes d’affiche, du 11 au 14 septembre.

Monsieur Chouette - Par David B. - Éd. L’Association - 256 pages - 19.2 x 2.3 x 26 cm - Parution le 12 septembre 2025 - 35 euros.

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