C’est tout le principe de la Dark Fantasy : un sentiment pesant, parfois même un malaise face à ce qui se déroule sous nos yeux. Un monde en ruine, une ambiance lourde… et pourtant, on reste là. On contemple, on ressent, on attend, parfois même on espère. Au cœur de cet univers, une petite fille, seule au monde, tente de protéger un œuf qu’elle considère comme sacré. Elle traverse ce paysage mystérieux en essayant de survivre, guidée par une obsession presque spirituelle pour l’eau et les métaphores qu’elle charrie.
En parallèle, un jeune garçon, une arme en forme de croix à la main, arpente lui aussi ce monde dévasté. Lorsqu’il croise la fillette, son intérêt semble immédiatement se porter sur le précieux œuf. Ils font un bout de chemin ensemble, construisent une forme d’alliance, et leur rapprochement finit par nous attendrir. Mais la tension autour de l’œuf, ses convoitises et ses non-dits font planer, du début à la fin, la promesse d’un dénouement tragique.
Le film repose sur très peu de dialogues. Tout se joue dans les travellings, les panoramas, les décors méticuleusement posés qui dévoilent progressivement les codes de cet univers désertique. La quête de la fillette — protéger son œuf — est le fil conducteur d’un monde méca-organique, sensible, où même le soleil semble être une machine. On découvre cet univers par fragments, presque comme un essai filmé, et c’est précisément dans cette approche que le film pose les premiers fondements de la Dark SF animée. Œuvre résolument expérimentale, L’Œuf de l’Ange résonne par instants avec le travail de Shingo Tamagawa, avec Puparia, un court-métrage que l’on recommande vivement pour cette même sensibilité contemplative et énigmatique.
Même s’il n’invente pas le genre, le film de Mamoru Oshii formalise une esthétique inédite dans l’animation japonaise. Avant 1985, la SF animée existe déjà – Tezuka, Leiji Matsumoto, Yamato, Macross... –, mais elle reste héroïque, optimiste.
Oshii rompt radicalement avec cette tradition et propose au contraire : un monde post-apocalyptique désert et silencieux, des architectures titanesques en ruines, une ambiance de mysticisme sombre, un rythme volontairement contemplatif, ainsi qu’une constellation de symboles – l’eau, l’œuf, les poissons-spectres. Cette atmosphère unique deviendra l’une des signatures majeures de la Dark SF japonaise.
Le récit est donc énigmatique. Tout y est sujet à interprétation : symbolisme omniprésent, objets lourds de sens, gestes rituels — comme la jeune fille remplissant des vases d’eau et les disposant méthodiquement dans la cave où elle vit. Le film dialogue sans cesse avec la foi, la spiritualité, la religion. On y croise aussi des images marquantes : poissons-fantômes, pêcheurs hallucinés chassant tout sur leur passage…Oshii lui-même entretient volontairement l’ambiguïté autour du sens exact de son œuvre. Ce qui est en revanche certain, c’est la rupture franche que marque ce film avec les standards de l’animation des années 1980.
Le film ressort en salles le 3 décembre 2025, une occasion idéale pour le (re-)découvrir dans les meilleures conditions. Et pour prolonger l’expérience, un pop-up dédié à l’univers de la SF Dark Fantasy est ouvert en ce moment même, rue Saint-Augustin, 75002 Paris.
Par Jade MOUTI
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