Bon
22 janvier 2025
Au loup ! Instinctivement, en lisant ce titre, nous avons pensé à la fable d’Ésope, l’enfant qui criait au loup. Comment ne pas évoquer non plus ces enfants qui jouent au loup dans la cour de récréation ? Dans le premier cas, on a retenu qu’il n’était pas bon d’exagérer l’alerte, au risque de se trouver démuni lorsque le danger surgira véritablement. Quant au second, il existe une légèreté des écoliers vis-à-vis d’une menace simulée.
Dans les journaux, on entend souvent des éleveurs qui s’exaspèrent du retour du loup et crient à l’indifférence des pouvoirs publics face à ce qu’ils jugent comme un danger existentiel, tout en réclamant le droit d’abattre davantage. Les brebis en couverture de l’album, aux regards très communicatifs, semblent partager cette inquiétude, elles qui risquent leur vie dans les pâturages avant de connaître le fond d’une casserole.
Avec cette bande dessinée, une docu-fiction, Troubs a souhaité explorer le retour de ce prédateur symbolique dans le Limousin, sur le plateau de Millevaches. Cela faisait un siècle que ce carnassier n’avait plus arpenté ce territoire. Loin des passions médiatiques, l’auteur rend compte de la vie des éleveurs et des habitants au contact du loup. Une partie de la population est résolument contre le retour de l’animal, tandis que d’autres travaillent de concert afin d’identifier et expérimenter des solutions.
La philosophie de l’album et des personnes mises en scène réside dans ces quelques mots : apprendre à coexister avec la nature, tout en se préservant des menaces que celle-ci peut engendrer. Car chaque réapparition du loup semble se traduire par la mort de brebis.
L’album commence sur une confrontation entre les brebis, qui dénoncent la présence importante d’arbres sur leur plateau, des essences venus d’Amérique au terme de la Seconde Guerre mondiale. Comprenez : les espaces de pâturage sont moins importants. Les sapins de Douglas s’exaspèrent et rappellent qu’avant leur arrivée, la région était devenue un paysage très inhospitalier, couplé à un exode rural qui désertifiait la campagne. Comprenez : la coexistence peut avoir des vertus qu’il serait bon de ne pas oublier lorsque la colère éructe. Tout est déjà dit en quelques pages.
Troubs relate des événements qui s’étalent de 2015 à 2024. L’auteur demande à des éleveurs de s’exprimer sur la manière dont ils envisagent le retour du loup, en plus d’interroger des zoologues, des éthologues (étude des comportements des animaux), etc.
Le trio humain, chien, clôture, ainsi que la réduction de la taille des troupeaux ou le retour au pastoralisme (élevage extensif) sont autant de pistes qui ont pu prouver leur efficacité, sans être pour autant la panacée. Cependant, le constat est là. Les troupeaux bien protégés sont généralement délaissés au profit des troupeaux plus vulnérables ou du gibier.
Certains éleveurs se sentent néanmoins abandonnés par l’État qui n’agirait pas assez vite selon eux, alors qu’une cinquantaine de brebis tuées est déjà comptabilisée. Ils décident donc de faire justice eux-mêmes avec des battues. On trouve dans ces pages une affiche au slogan peu équivoque : « Pour le loup, une pelle et un sac de chaux ».
« Il faut connaître son loup ! C’est essentiel ! Les loups sont comme nous, ils ont des personnalités, des tempéraments. Il y a des individus qui sont intelligents et d’autres pas très malins. Alors parfois on peut leur faire comprendre que c’est dangereux de s’attaquer aux troupeaux et bien plus simple de se rabattre sur le gibier. » (Jean-Marc Landry, biologiste et éthologue)
Un autre point intéressant est que l’adaptation des éleveurs au loup préserve davantage l’environnement, avec le retour de pratiques datant de l’ère pré-industrielle. Le pastoralisme conduit les troupeaux à entretenir les zones humides, diminuant par là même le risque d’incendie. Des pratiques qui sont essentielles dans le cadre du changement climatique. Enfin, et c’est là un point incontournable qui ne manquera pas de contrarier les chasseurs : le retour d’un super-prédateur comme le loup peut permettre de réguler des populations de sangliers, de cerfs ou de chevreuils. Et ce, jusqu’à rendre la chasse inutile.
Vous l’aurez compris, le sujet est traité avec finesse, intelligence et souci du détail, sans pour autant bombarder les lecteurs/lectrices de faits scientifiques sur de longues pages illisibles. Au contraire, les planches de Troubs sont aérées, à l’image des grands espaces que les moutons parcourent. Malgré les cadavres d’ovins et le potentiel explosif du sujet, une légèreté plane sur l’album grâce au calme de l’essentiel des protagonistes qui privilégient discussions, échanges d’expérience, analyses scientifiquement fondées, etc.
Le dessin de Troubs participe de cette bonhommie, que l’on peut éprouver à la lecture. Une joie et un plaisir transparaissent dans le trait de l’auteur et sont communicatifs. Et que dire de l’humour ? Les dialogues portés par la faune et la flore font sourire et reflètent la bienveillance de la démarche. Cet album est traversé par des couleurs chaudes qui donnent à voir, une fois encore, un sujet complexe sous un jour positif.
Enfin, le choix de la zoomorphie pour représenter les humains rappelle aux lecteurs et lectrices, à chaque page, que l’humain(e) est lui aussi un animal qui ne saurait s’extraire indéfiniment de son environnement et imposer systématiquement la destruction. Tout un programme !
Par Romain GARNIER
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Au loup ! Chronique d’un retour - Par Troubs - Éd. Rackham - Paru le 15-11-2024 - Format 20.5 x 1.5 x 28.8 cm - 88 pages - 20 €
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