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Excellent
28 janvier 2025
En 2021, en s’appuyant sur les travaux de René Girard et Susan Bordo, la dessinatrice livre une réflexion sur le désir mimétique et l’influence de cet empire des images que constituent les réseaux sociaux. La bande dessinée a un titre explicite : Le palais des miroirs. En 2023, Astrologie dépeint avec une ironie féroce les prétendus vices des 12 signes astrologiques, ainsi que les comportements face à ces croyances qui connaissent une nouvelle vigueur. Cette fois, fin 2024, avec La pythie vous parle : sept conseils de vie, Liv Strömquist illustre avec une force critique et des travaux sociologiques à l’appui comment notre quête moderne du bien-être et du développement personnel est totalement subverti par le capitalisme néolibéral.
Cette quête qui consiste à vouloir parfaire sa vie ou s’extraire d’une mauvaise passe n’est pas nouvelle. Une raison légitime pour l’autrice d’invoquer l’image de la pythie grecque, qui tentait d’apporter aux mortels de l’Antiquité des réponses divines à leurs questionnements existentiels. À l’heure des réseaux sociaux et du capitalisme contemporain, alors qu’on tend à privilégier le Q.E. (quotient émotionnel) au Q.I. (quotient intellectuel) - si tant est que l’un ou l’autre ait un quelconque intérêt - le miroir de la virtualité que l’autre nous tend prend des proportions inédites.
La mise en scène de toutes ces stars, qui vendent du rêve et des sponsors, invite chacun et chacune d’entre nous à stimuler nôtre désir mimétique. L’injonction actuelle de la société de consommation est le perfectionnement de nôtre vie. Afin d’y répondre, notre mode de vie doit s’articuler autour d’une recherche effrénée du bonheur, qui va lui-même entraîner un désir de prendre soin de soi, tant sur un plan psychologique que physique. Ce désir est nourri par des achats toujours plus innombrables issus de l’industrie du bonheur et de la beauté.
Afin de vous guider dans ce labyrinthe, des gourous en tout genre des réseaux sociaux vous proposent de vous conseiller et de rejoindre leurs armées de followers. À travers maints exemples, allant de masculinistes glosant sur la manière de « séduire, de conclure et de fonder un couple heureux » au groupe de développement personnel de la docteure Nicole LePera et son douteux « moi authentique », en passant les conseils de vie écrits sur des bananes par Meghan Markle à destination de prostituées, Liv Strömquist nous donne de quoi rire jaune. Le point commun entre tout cela ? Un utilitarisme omniprésent diffusant et légitimant les valeurs néolibérales de la réussite individuelle ultranormée. En creux, les échecs de chacun et chacune relèvent strictement d’une responsabilité personnelle, d’un manque de volonté et d’investissement.
La tyrannie du fun
Un des points essentiels soulevés par La pythie vous parle est l’injonction au bonheur, à l’amusement et la domestication illusoire de la mort - grand tabou moderne dissimulé sous le drap virginal hospitalier -, qui doit être évaluée à l’aune de ce que cela implique en termes de production et consommation capitalistes. Dès 1951, la psychanalyste Martha Wolfenstein écrit L’Émergence de la morale du fun. Tout est dans le titre. Sans aller jusqu’à dénoncer un « homo festivus », comme le faisait l’écrivain et essayiste conservateur Philippe Murray, l’autrice se fait l’écho d’une dénonciation d’un système économique qui se joue de nos émotions et régule nos comportements selon ses normes, tout en nous faisant miroiter notre libre arbitre. Pour accomplir notre vie, nous devons nous conformer à des devoirs de bien-être, tout le contraire de la joie, du bonheur et de l’amusement.
À l’image d’un monde orwellien, le lien entre la signification et la substance des mots - joie, bonheur, amusement - d’un côté, et la réalité de l’autre, est brisé. Leur sens est redéfini par le pouvoir économique qui procède à un inversement de signification. La joie et le bonheur sont par définition des expressions de la fugacité, de l’impréparation, de l’instant improvisé, de l’inattendu, de l’inespéré, de l’incontrôlé. Vouloir dominer et ordonner ce bonheur et cette joie revient précisément à les tuer car ils deviennent factices.
Or, Liv Strömquist relève que selon le philosophe slovène Slavoj Zizek, c’est précisément ce à quoi s’adonne notre société : « Il te faudra agir selon une interminable liste de préceptes : ne pas trop manger, courir, faire du sport, ne pas fumer, etc. C’est ce que Zizek appelle « l’ascétisme hédoniste ». Il dit [...] qu’il n’y a rien de plus pathétique aujourd’hui que les jeunes gens - et les people qui organisent leurs existences dans le but de s’amuser - la régulation est totale ». Et tout cela motivé par un culte de la performance et de l’efficacité qui sont des fondements de l’idéologie néolibérale.
Réaliser un essai en bande dessinée n’est jamais une chose facile. Maintenir l’attention du lecteur sur 264 pages, le faire entrer dans le fourmillement des dessins tout en parvenant à lui transmettre un propos complexe relève du parcours du combattant. Cela nécessite une réflexion de tous les instants dans la composition des pages, ainsi que l’articulation du propos. À ce titre, nous pensons que Liv Strömquist a franchi un nouveau palier dans sa maîtrise du genre.
La bande dessinée ne présente que rarement, plus de deux pages à la suite, une composition identique de ses planches. L’autrice n’hésite pas à user de tous les codes du medium à sa disposition pour faire éclater les pages : les couleurs, les cases, les pleines pages, la variation des phylactères, les cadrages, les tailles, les formes géométriques, sans oublier un dessin naïf aux accents comiques. Tout cela était déjà bien présent dans ses précédents albums, mais la maîtrise et l’articulation de l’ensemble demeure impressionnantes et nous semblent supérieures.
Avec sa bande dessinée au sous-titre Sept conseils de vie, Liv Strömquist se moque ouvertement de tous ces précepteurs du bien-vivre. Un jour, une pythie a même formulé le conseil suivant à l’attention de l’homme d’État, avocat et philosophe romain Cicéron : surtout ne suivre aucun conseil. L’autrice rappelle la maxime complète adressée à l’auteur antique : « En prenant pour guide ta propre nature et non l’opinion de la foule ». On prendra néanmoins le risque de formuler un conseil à votre attention, un de plus : lisez cette bande dessinée. Si votre joie, votre bonheur et votre amusement n’en ressortiront peut-être pas grandis, votre culture et votre intellect, si.
Par Romain GARNIER
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La Pythie vous Parle : Sept Conseils de Vie - Par Liv Strömquist - Éd. Rackham - Collection Le Signe Noir - Paru le 05/11/2024 - Format 16,8 x 24 cm. - 264 pages.