Ce n’est guère une partie de plaisir d’enchaîner les nécrologies en ce début d’année, juste avant Angoulême. Une nouvelle disparition vient malheureusement s’ajouter à la triste liste des décès dans le milieu du 9e art dans cette année commençante.
On parle d’un temps où Philippe Vandooren, alors directeur éditorial des éditions Dupuis et ancien rédacteur en chef du journal Spirou, jugea probants les essais sur la BD Natacha de François Walthéry - la belle hôtesse de l’air qui vit des aventures en altitude, mais pas que - passés par Alain Sikorski. Une planche qui sera publiée dans l’album collector des 20 ans de l’héroïne.
Mais c’est la série Tif & Tondu, illustrée jusque là par Will, qu’Alain Sikorski va reprendre, au 40e titre de la collection, sur un scénario de Denis Lapière. Créée à l’origine par Fernand Dineur, le dessinateur Will avait repris le flambeau pour développer, avec son dessin élégant et raffiné, l’une des séries les plus marquantes du Journal de Spirou. Pas facile de succéder à un aussi beau graphiste...
Tif et Tondu, ce sont les aventures de deux personnages littéralement aux antipodes en terme d’épiderme. Tif est chauve et imberbe alors que Tondu, ironiquement, est généreusement poilu. Ensemble, ils vont vivre de nombreuses aventures notamment contre un certain Monsieur Choc.
Au scénario, Denis Lapière, un libraire devenu scénariste professionnel depuis peu de temps.
« Je suis né à Liège le 3 février 1959, confiait Sikorski à Didier Pasamonik dans le tome 12 de L’intégrale Tif et Tondu. J’ai eu un parcours un peu bizarre. Mes parents se sont rencontrés au Congo. Mon père était ingénieur géologue travaillant pour l’Union Minière et le père de ma mère aussi. C’est comme cela que mes parents se sont rencontrés. Lors d’un voyage, je suis né à Liège. Nous sommes retournés au Congo, où ma sœur est née. Nous sommes rentrés à cause des événements de l’Indépendance du Congo. Mon père a été muté ensuite à Téhéran, en Iran. Un beau pays, où le soleil brille tout le temps. De retour en Belgique, j’étudie l’imprimerie pendant trois ans à Don Bosco Liège. Service militaire en Allemagne, puis trois ans de publicité-décoration. Je m’établis comme graphiste indépendant pendant une dizaine d’années puis l’envie de la bande dessinée me prend à la suite d’une commande de planches de BD sur le thème de la sécurité pour Cockerill Sambre. »
Nous sommes en 1988.
Son seul viatique, ce sont les deux ouvrages de Duc, L’Art de la BD, parus chez Glénat. Il trouve dans la BD un travail plus épanouissant, moins stressant que de passer son temps chez les clients, les imprimeurs, les photograveurs...
« J’ai rencontré quelques libraires spécialisés bruxellois qui m’ont présenté petit à petit des auteurs de la région de Liège comme François Walthéry, Marc Hardy, François Gilson, Olis qui dessine Le Garage Isidore, Clarke qui dessinait Mélusine. Ces derniers, comme moi, cherchaient à démarrer. Un jour, j’ai eu un coup de fil de Denis Lapière qui m’a demandé de faire des essais pour Tif & Tondu. »
« On a commencé par six histoires courtes dans Spirou car Philippe Vandooren voulait nous tester avant de faire des albums, raconte Lapière. Je n’étais pas encore un scénariste reconnu et Sikorski était également un débutant. Mais devant une remontée positive dans le courrier des lecteurs, ils ont fait un premier album avec trois histoires courtes [...] »
Ensemble, ils réaliseront finalement six albums pour cette série. Le dessin du Liégeois est classique et juste, de bonne facture. Lapière et Sikorski reprennent avec probité ce grand classique de l’âge d’or de Spirou.
En 2000, Sikorski démarre, accompagné au scénario une fois encore par Denis Lapière - suivi de François Maingoval - la BD policière La Clé du mystère. Cette série qui met en scène Alex, détective privé et directeur du cabinet Europe Investigation Service, ainsi que son assistante, a la particularité de se clôturer à chaque album par quelques pages scellées, façon de garantir le mystère du dénouement final.
Tout au long de sa carrière, Sikorski se consacra de façon pratiquement exclusive aux éditions Dupuis alors en pleine crise existentielle, commençant à remettre en cause les grandes séries classiques de la maison.
La suite de la carrière de Sikorski témoigne de cette dérive. Ainsi le voit-on, en 2002, assurer l’élaboration des décors du one-shot Auriac, aux éditions Coccinelle, tandis qu’il reprend en 2008, à la suite d’Olis et de Stédo, la série Garage Isidore au tome 12, pour trois opus, jusqu’en 2011.
Ces dernières années, il s’était sporadiquement éloigné d’un secteur qui ne lui a pas permis de s’épanouir pleinement. Il s’est éteint ce lundi 20 janvier quelques jours avant son 66e anniversaire. Toutes nos pensées vont à ses proches.
Par Rémi BARNAULT
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En médaillon : Alain Sikorski.
Photo : DR.
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