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Excellent
24 juin 2024
Et comme une bonne nouvelle n’arrive jamais seule, nous avons eu la chance d’interviewer l’auteur à l’occasion de son passage en France en mai dernier, vidéo et podcast à découvrir très bientôt sur ActuaBD !
À La Vega, charmante vallée mexicaine proche de la frontière avec les USA, Zorro tient bien plus de la figure historique que du mythe : il a réellement existé et, il y a de ça plusieurs siècles, il a sauvé la vallée de l’envahisseur espagnol.
Mais aujourd’hui, un nouveau mal ronge La Vega : les cartels menés par le redoutable diable rouge, El Rojos, qui règne en maître sur les habitants de la vallée et impose sa loi en faisant couler le sang.
En ces heures sombres, ce n’est pas seulement d’un sauveur dont a besoin La Vega : il lui faut un héros, une légende, il lui faut Zorro !
Don Quichotte contre les cartels
Dépoussiérer la cape et le masque de Zorro n’est pas une tâche aisée. Nous ne ferons pas l’injure de qualifier Diego de la Vega de « ringard », mais il n’empêche que le justicier à cheval a pris un petit coup de vieux au passage à l’an 2000, en dépit des intemporelles performances d’Antonio Banderas.
Il faut reconnaître que face au déferlement d’une pop-culture 2.0 axée sur le numérique, les mangas et les jeux-vidéos, un héros des années 1800 qui se bat à l’épée sur un cheval manque un peu de modernité. Et de fait en 2024, Zorro est très loin d’avoir la notoriété de ses belles années auprès des jeunes. On comprend donc que pour lui rendre ses lettres de noblesses, l’entreprise doit aller au delà de la simple reprise à l’identique ou de l’hommage bête et simple.
Sean Murphy évite brillamment ces deux écueils avec son Zorro : d’entre les morts, un projet dont il nous parlait déjà il y a un an en interview et qui est né au travers d’un financement participatif couronné de succès.
L’auteur, mondialement connu pour sa saga Batman White Knight chez DC et ses œuvres en indé Punk Rock Jesus ou Tokyo Ghost (entre autres), a bien compris que Zorro avait besoin d’une véritable réinvention pour recoller avec les enjeux de notre temps, sans pour autant trahir les éléments essentiels à sa mystique.
Il nous propose donc une nouvelle aventure qui joue sur la frontière entre fiction et réalité, dans un monde ou Zorro est à la fois un personnage de fiction, et une figure historique bien réelle. Située à l’ère moderne, l’histoire joue sur le décalage entre les forces en présence : d’un côté le cartel équipé d’armes à feu, pris très au sérieux et redoutable, et de l’autre un Zorro qui s’habille, parle et combat comme s’il était toujours au XIXe siècle.
C’est là toute l’intelligence de Murphy : il reconnaît et embrasse volontiers le kitsch de son personnage pour le construire bien plus comme un Don Quichotte que comme un héros classique. Mais il le fait sans jamais manquer de respect au mythe, et en faisant la part belle à la badassitude insolente de son personnage.
Très mis en valeur au travers de poses iconiques, torse bombé et moustache affutée sur le dos de son Tornado cabré dans la nuit, Murphy met Zorro en scène comme un enfant joue avec sa figurine préféré, et l’ensemble transpire d’une adoration sincère pour le personnage.
Zorro c’est l’espoir
L’histoire recoupe beaucoup des thèmes habituels de Sean Murphy : la révolte des petits contre les puissants, l’émergence d’une lueur d’espoir au plus profond des ténèbres, la rédemption... Il accorde dans le récit une place très importante à la spiritualité et à la religion, des thèmes qui sont intrinsèquement liés au vécu de l’auteur et qui sont habilement mêlés à la mystique du personnage.
On retrouve la plupart des obsessions visuelles de l’auteur, les gros bonhommes hyper massifs au cœur tendre, les voitures boostées aux hormones, les combats tout en acrobaties aériennes, et une violence crue qui vaut au livre une classification « adulte » bien méritée.
La partie graphique est, comme toujours avec Sean Murphy, exceptionnelle. Il s’aventure (littéralement) dans des contrées inexplorées, en situant son intrigue au cœur d’une vallée luxuriante du Mexique. Lui qui nous a habitués depuis des années aux environnements cyberpunks ultra-urbanisés de Gotham City fait un grand écart en termes d’ambiance et de décor, pour un résultat qui se démarque vraiment du reste de son travail.
Ce renouveau visuel s’accompagne d’une gammes de couleurs très inhabituelle chez lui, ici assumée par le très doué Sam Cough. Il sublime les dessins de Murphy avec une palette très orangée et chaleureuse, qui reste très limitée pour construire une esthétique identifiable. Il travaille des couleurs chaudes un peu passées comme si elles étaient perçues au travers d’un filtre poussiéreux, et l’ensemble y gagne un grain pelliculeux très cinématographique.
Cet effet est renforcé par le séquençage de l’action par Murphy, qui construit beaucoup de ses planches comme des storyboards ciné, avec les personnages qui se précipitent vers le lecteur et des pages qui évoquent directement des affiches de cinéma des années 60-70. On retrouve aussi beaucoup de plans statiques semblables aux final-frame d’un épisode de soap, on entend presque une musique épique à la Sergio Leone monter doucement alors que la caméra se tourne vers le couchant.
Le travail de Sean Murphy sur Zorro peut se résumer en une phrase : confronter un héros du passé à des enjeux modernes, auxquels il doit s’adapter sans trahir son essence. C’est un projet d’équilibriste, qui aurait pu être foireux si l’auteur n’avait pas su assumer et sublimer la part de kitsch de son héros.
C’est une leçon donnée à tous les producteurs et « créatifs » qui ne jurent que par la nostalgie. Pensez aux reboots de Ghostbuster, Indiana Jones, Star Wars, et toutes les licences cultes du passé qui sont remises au goût du jour par l’industrie du divertissement pour n’être au bout du compte que des hommages balourds (au mieux) ou des pathétiques parodies d’elles-mêmes.
Sean Murphy est à la fois trop fan et trop doué pour succomber à cette tendance. Le résultat est donc une authentique réinvention de son personnage, respectueuse et pertinente qui enrichit le mythe sans chercher à réveiller une flamme depuis longtemps éteinte, et sans se reposer sur les lauriers collectés par ses prédécesseurs. « Chapeau » l’artiste !
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
"Zorro : d’entre les morts" - par Sean Murphy - Urban Comics - 21/06/2024 - 128 pages - 19€.
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