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Excellent
22 mars 2025
Raphaëlle, 19 ans, débarque à Paris avec ses parents pour prendre possession de son studio d’étudiante. Corps gracile, petite moue et taches de rousseur enfantines, cette jeune provinciale à l’air naïf va se prendre de plein fouet la réalité de la précarité étudiante (il faut dire qu’au coût de la vie parisienne s’ajoute celui du matériel d’art, très cher), à tel point qu’elle devra prendre un petit boulot dans un bar pour subvenir à ses besoins. Mais avec en plus les cours à gérer, cette vie l’épuise.
Pourtant bien entourée par sa nouvelle amie Leïla, son pote Gab et son petit copain Julien, Raphaëlle se laisse tenter par la proposition alléchante d’un architecte plus âgé, rencontré sur une application de rencontres : coucher avec elle contre de l’argent. De l’argent facilement et rapidement gagné, bien plus qu’au bar...
Elle prendra alors le pseudonyme Sibylline (du mot "sibyllin", "dont le sens est caché, obscur, énigmatique"), s’inventera une histoire pour protéger son intimité - mais aussi pour le frisson du mensonge. Être quelqu’un d’autre, une femme puissante, que les hommes veulent, que les hommes doivent payer s’ils veulent la posséder. Raphaëlle prend ainsi sa revanche sur ces précédentes expériences avec les garçons (une première fois volée à l’arrière d’une voiture, notamment) et se sent enfin valable aux yeux des hommes... et un peu d’elle-même. Mais cette recherche grisante du pouvoir et de l’argent la pousse à se mettre en danger, elle et son amie Leïla, qu’elle a embarquée dans son aventure d’escort.
Ce roman graphique flamboyant aborde de nombreuses thématiques, de la précarité étudiante à la prostitution (sans jamais la défendre, ni la blâmer), en passant par la découverte de la vie "adulte", l’amour, le consentement (le personnage d’Elio, notamment, apporte cette douceur plus que bienvenue), le plaisir et l’absence de respect dans les rapports hétérosexuels (avec notamment cette phrase très forte de Leïla : "Au final, j’ai pas trouvé ça pire que coucher avec un mec bourré rencontré dans un bar et qui te rappelle jamais après."). Mais aussi la notion d’âgisme, la glorification de la jeunesse des corps, surtout des corps féminins (qui deviennent vite "périmés"), parfois à la limite de la pédophilie pour ces femmes-enfants isolées et démunies, à la merci de la puissance masculine.
Sibylline, chroniques d’une escort girl, est surtout et avant tout une ode vibrante à la sororité, à ces femmes écrasées par une société patriarcale qui les met sans cesse en compétition les unes avec les autres. Diviser pour mieux régner... Leur seule option pour s’en sortir est de se serrer les coudes, de se soutenir pour contrer ce rouleau compresseur fait de violence, de mépris et de marchandisation de leurs corps.
Et, fait non négligeable, la BD nuance son discours en rendant également hommage à ses hommes qui subissent eux aussi les injonctions de performance et de domination de la masculinité toxique.
Le dessin à l’encre de Chine et au fusain de Sixtine Dano est simple d’apparence et pourtant puissant, très vivant. Les postures et les mouvements des personnages sont si fluides qu’on a l’impression de les voir bouger devant nos yeux (le fait que Sixtine Dano soit issue du cinéma d’animation y est sûrement pour beaucoup). La dessinatrice a su saisir les détails infimes qui permettent d’incarner l’humanité de ses personnages, leur caractère bien défini, en dépit de tous les paradoxes dont ils peuvent faire preuve. Une vraie tendresse entoure les personnages de Sibylline et la jeune autrice a réussi à les décrire dans toute leur imperfection. Le travail sur la lumière, absolument magnifique, achève de rendre ces personnages de papier plus vrais que nature et rend également hommage à l’architecture parisienne.
Enfin, un travail de recherche énorme a été fait de la part de l’autrice pour que son récit soit le plus réaliste et parlant possible. Elle a eu notamment l’opportunité d’échanger avec un Sugar Daddy mais aussi avec sept jeunes personnes qui ont eu recours au sexe tarifé pendant leurs études. Elle leur rend d’ailleurs hommage dans ses remerciements. Sixtine Dano est l’un des prochains grands noms de la bande dessinée, à n’en pas douter.
Un récit profondément humain, bouleversant, qui secoue autant qu’il fait réfléchir. Magistral !
Voir en ligne : Portfolio de Sixtine Dano
Par Perrine LAVOREL
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