Bonjour Justine Sow. En Belgique francophone, vous êtes avant tout connue comme journaliste, notamment à la télévision. Pourquoi avoir choisi de vous lancer dans la bande dessinée ? Qu’est-ce qui vous a motivée à explorer ce médium ?
Justine Sow : En réalité, je dessinais beaucoup lorsque j’étais enfant, puis j’ai complètement arrêté. Et, par un concours de circonstances, je me suis remise au dessin sur le tard. Le fait d’apprendre à dessiner à l’âge lorsque j’avais la trentaine m’a fait prendre conscience de la force et de l’importance du dessin. Apprendre à dessiner, c’est avant tout apprendre à observer le monde, à regarder le réel autrement. Je ne sais pas exactement ce qui s’est passé, mais cela a déclenché quelque chose de très fort en moi. Le dessin est devenu une véritable obsession. À un moment donné, je ne faisais plus que ça. Je m’éloignais de mes amis, de ma famille… Tout ce qui comptait, c’était de dessiner. Même lors de soirées, mon seul désir était de rentrer chez moi pour dessiner. C’est devenu frénétique.
Et puis, j’en voulais toujours plus, sans comprendre au départ ce qui me motivait. J’ai fini par réaliser que j’adorais non seulement le dessin, mais aussi les questions de scénario, de rythme, de montage… Quand je regarde un film, c’est ce qui me passionne. Petit à petit, j’ai compris que ce que je voulais, au fond, c’était raconter des histoires. Tout cela se rejoint dans un seul médium : la bande dessinée.
C’est ainsi que j’ai décidé de me tourner vers la BD, alors même que je n’étais pas, à la base, une grande lectrice de ce genre. Je me suis renseignée et j’ai découvert qu’il existait, en Belgique, des écoles où l’on pouvait apprendre à faire de la bande dessinée. J’ai choisi Saint-Luc, à Bruxelles. J’ai donc repris des études en cours du jour, en académie, tout en travaillant à mi-temps — là, je viens de terminer mon Master — c’est ce chemin qui m’a conduite à la bande dessinée. Aujourd’hui, je peux le dire : c’est, selon moi, le meilleur médium qui existe au monde.
Votre premier album s’intitule Wax Paradoxe. Aviez-vous déjà réalisé d’autres projets avant de vous lancer dans cette création, ou est-ce un défi dans lequel vous vous êtes engagée directement ?
Lorsque Bayard Graphic m’a contactée, ce que j’ai envoyé, puisque j’étais encore novice, ce sont les bandes dessinées réalisées durant mes études. Il s’agissait d’autopublications, des fanzines — de petits livrets agrafés — mais que j’avais pris très au sérieux. Je les avais menés jusqu’au bout, avec un réel souci du détail. J’avais travaillé longuement le scénario, le dessin, la cohérence du récit… et j’ai bien fait, car cela a plu à l’éditeur. Ce n’était pas un simple travail d’étudiante laissé à moitié fini, c’était abouti. Cela lui a permis de découvrir mon univers. C’est donc principalement ce travail réalisé dans le cadre de mes cours, en photo et en bande dessinée, que j’avais à montrer à ce moment-là.
Dans Wax Paradoxe, vous vous intéressez au tissu wax, un symbole fort pour de nombreuses cultures africaines. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer cette thématique ? Est-ce une proposition venue de l’éditeur ou un sujet qui vous tenait déjà à cœur ?
Honnêtement, cette thématique est venue de l’extérieur. Ma relation au wax a véritablement commencé avec cette bande dessinée. Mon père est Guinéen, il est Peul, et dans sa famille, le wax n’est pas particulièrement présent. De plus, je suis née et j’ai grandi à Bruxelles, loin des femmes de ma famille qui auraient pu m’initier au wax ou aux tissus africains de manière générale. Je suis donc un peu l’exemple type de l’afrodescendante relativement éloignée de ses racines africaines, qui doit entreprendre tout un travail de réappropriation pour se sentir à l’aise avec cette culture, pour construire son identité et savoir qui elle est. Je pense que nous sommes nombreux dans ce cas, et cela concerne aussi des personnes adoptées à l’international ou issues de familles aux origines éloignées.
Pour la petite histoire, c’est le Musée de l’Homme à Paris qui a lancé ce projet. Ils préparaient une grande exposition sur les migrations et souhaitaient y inclure un volet sur le wax. Des contacts existaient avec Bayard, et ensemble, ils ont décidé de proposer non pas un simple livre d’exposition, mais une bande dessinée. Bayard Graphic était alors à la recherche de nouveaux collaborateurs. Mon nom est ressorti au cours d’une conversation avec Loo Hui Phang (lauréate du prix Goscinny 2021, NDLR), scénariste de bande dessinée et mon ancienne professeure de scénario, elle connaît donc bien mon travail. Elle a estimé que je conviendrais parfaitement au projet, d’une part parce que je suis journaliste depuis quinze ans — et la ligne éditoriale de Bayard reste très ancrée dans des récits proches du réel —, et d’autre part parce qu’ils cherchaient quelqu’un capable de mener une enquête tout en apportant un véritable regard d’autrice.
Loo Hui Phang s’est portée garante de mon travail, et j’ai eu beaucoup de chance qu’elle parle de moi. Sans cela, la connexion n’aurait sans doute jamais eu lieu. Après, cette mise en relation ne fait pas tout : il faut qu’il y ait un véritable « match » avec l’éditeur. Quand j’ai envoyé mes travaux, cela leur a plu, et c’est ainsi que la collaboration est née.
La commande portait donc bien sur une bande dessinée consacrée au wax. Mais j’ai souhaité aller plus loin. L’histoire du wax est en soi passionnante, mais j’ai voulu l’entrelacer à la complexité identitaire d’un personnage métis. Cela me permettait aussi d’assumer pleinement mon point de vue et de mettre en scène un personnage qui, comme moi, découvre cet univers et doit apprendre à le comprendre. Cela m’évitait de fantasmer un personnage africain éloigné de ma propre expérience, ce que je n’aurais d’ailleurs pas été à l’aise de faire. Par exemple, raconter l’histoire à travers une Nana Benz togolaise aurait pu être un angle intéressant, mais cela aurait nécessité un travail d’imprégnation très long, des voyages, des rencontres... Ce n’était ni réalisable dans les délais impartis, ni envisageable en termes de moyens. Nous devions respecter la deadline fixée pour l’exposition. La création de cette bande dessinée s’est donc déroulée dans un laps de temps très court.
Au-delà du wax, vous abordez également des thèmes comme les cheveux, la diversité des tissus africains et toute la complexité culturelle qui entoure ces éléments. Étiez-vous à l’aise avec ces sujets, ou cela a-t-il représenté un défi particulier pour vous ?
J’étais plutôt à l’aise pour aborder ces sujets. En revanche, il y a une thématique qui me paraissait plus délicate : celle de l’appropriation culturelle. Je me suis beaucoup interrogée : est-ce que je devais en parler ou non ? Et si oui, de quelle manière ? Qu’avais-je réellement à apporter de pertinent ou de nouveau sur cette question ? Honnêtement, je ne pensais pas pouvoir dire quelque chose de véritablement original ou intelligent à ce sujet, car beaucoup de choses ont déjà été dites.
Mais en découvrant le mouvement « No Wax » — qui consiste à délaisser le wax au profit des tissus traditionnels africains, considérant que le wax éclipse ces tissus locaux —, j’ai trouvé ce positionnement intéressant. Cela me permettait, de manière détournée, d’aborder la question de l’appropriation culturelle, ou du moins celle de la mainmise historique de l’Europe sur l’Afrique. Finalement, derrière cette question, n’est-ce pas le rapport de domination qui est en jeu ?
Dans votre album, vous soulevez une réflexion intéressante sur les mouvements identitaires et la place des artistes d’origine étrangère dans la société. Vous montrez que lorsque des artistes belges vandalisent la statue du roi des Belges Léopold II, cela peut être perçu comme un geste artistique ; mais lorsqu’il s’agit d’artistes noirs, leur légitimité est questionnée. Plus largement, selon vous, jusqu’où peut-on aller, en tant que personne issue de l’immigration, dans la critique politique ou historique des sociétés occidentales ?
C’est une question complexe et importante. Dans les questions identitaires, la difficulté réside souvent dans la façon dont on se définit. Dire « je suis » — par exemple « je suis Bruxelloise » — peut vite devenir limitant, car cela ne reflète pas toute la complexité identitaire. On peut dire plutôt « je me sens ceci » ou « je me sens cela », mais il y a aussi la question de la perception : comment les autres nous voient, et enfin comment on est traité. Ce sont trois niveaux différents qui s’entremêlent. Et lorsqu’on est métis, cette complexité prend encore plus de relief. Selon les situations, on peut bénéficier du privilège blanc à certains moments, puis être confronté au racisme à d’autres. Parfois, ce sont des membres de votre famille qui subissent ces discriminations plus fortement que vous. Cette ambivalence et cette alternance entre différentes réalités font partie intégrante de l’expérience métisse, et cela influe fortement sur la manière dont on vit et ressent la question identitaire.
Dans votre album, vous jouez avec les apparences et les préjugés, que ce soit dans les relations intimes ou familiales. Par exemple, vous déconstruisez le cliché du père démissionnaire en révélant les véritables raisons de son départ. Qu’est-ce qui vous a donné envie de déconstruire ces clichés et de proposer cette complexité ?
J’y tenais vraiment, à renverser ce cliché du père africain peu fiable et infidèle, que l’on retrouve souvent dans les séries, les films ou la littérature. Ce n’est pas le sujet central de la bande dessinée, mais en tant qu’autrice, c’est intéressant de pouvoir jouer avec la mise en scène et le scénario pour proposer autre chose. Je n’irais pas jusqu’à dire quelque chose d’innovant — ce serait sans doute un peu présomptueux —, mais en tout cas, offrir un regard différent, plus nuancé. C’est d’ailleurs venu assez naturellement, presque inconsciemment. Mais je savais que ce que je voulais, c’était apporter de la nuance, de la complexité, et surtout éviter le manichéisme — les gentils d’un côté, les méchants de l’autre. Cette volonté s’appuie aussi sur un ancrage dans le réel. J’ai beaucoup écouté des témoignages, que ce soit ceux de mes proches ou de personnes que je ne connais pas mais que j’ai entendues dans des podcasts. Et ces récits montrent bien que la nuance existe, qu’elle est précieuse, et qu’elle se perd parfois dans la fiction lorsque des personnages sont simplement fantasmés.
C’est justement ce que je voulais éviter. Dans la fiction, il est important de se demander qui écrit et au sujet de qui. Lorsqu’on voit des personnages afrodescendants systématiquement représentés comme violents ou incapables de s’intégrer, il faut s’interroger : qui sont les personnes qui écrivent ces histoires ? D’où parlent-elles ? Pour ma part, quand je mets en scène un père afrodescendant, je pense d’abord à mon propre père.
Sur le plan graphique, quelles sont vos principales influences ?
Waouh, bonne question ! Je dirais que mes influences viennent sans doute des auteurs que je lisais lorsque j’étais enfant, même si ce ne sont pas forcément les meilleurs — du moins, pas en termes de scénario ou de représentation. Je me souviens notamment d’une bande dessinée que je lisais beaucoup et que je recopiais souvent. Peut-être que cela m’a marquée inconsciemment. Il s’agissait de Julie, Claire et Cécile du dessinateur Sidney et du scénariste Bom.
J’aimais bien cette série lorsque j’étais ado. Elle paraissait dans Tintin...
Oui, mais c’était quand même très sexiste, c’est justement ce que je voulais dire. En termes de dessin pur, je ne dirais pas que c’est une influence consciente, mais j’ai l’impression que lorsque l’on dessine étant enfant, on intègre certains styles sans même s’en rendre compte. Cela reste quelque part en nous. Aujourd’hui, les auteurs et autrices que j’admire vraiment sont Delphine Panique — qui n’a pourtant pas du tout le même style que moi, avec un dessin très graphique et non réaliste — et Brecht Evens, également très éloigné de ce que je fais, mais que j’adore !
Comment avez-vous travaillé le dessin pour cet album ? Avez-vous privilégié une technique traditionnelle, au crayon et à l’encre, ou bien le travail sur tablette graphique ?
Habituellement, je réalise mon découpage au crayon, puis je le photographie et je retravaille les dessins à la tablette graphique, ce qui me permet de gagner du temps. Mais pour cet album, j’ai sauté l’étape du crayon et j’ai travaillé directement sur la tablette, notamment parce que le délai était extrêmement court. Nous avions à peine un peu plus d’un an, ce qui est vraiment très court pour imaginer les personnages, écrire le scénario, faire le découpage et finaliser les dessins.
J’ai donc tout réalisé sur tablette graphique, en m’appuyant sur de nombreuses références photo. C’était important pour que le wax soit parfaitement fidèle et immédiatement reconnaissable, et qu’on ne le confonde pas avec un tissu d’inspiration orientale ou sud-américaine. J’ai également modifié les couleurs pour le récit, mais sans dénaturer le wax. Il fallait absolument conserver ce côté vibrant, avec l’utilisation des couleurs complémentaires qui caractérisent ce tissu. Si les motifs s’étaient trop éloignés de la réalité en plus des couleurs modifiées, cela n’aurait pas fonctionné. C’est pourquoi je me suis appuyée sur beaucoup de photos pour respecter cette authenticité.
Avez-vous déjà de nouveaux projets BD en préparation, ou des envies précises pour la suite ?
J’ai effectivement un autre projet qui mûrit beaucoup dans mon esprit en ce moment. Je n’ai pas encore arrêté mon choix d’éditeur, mais j’ai déjà reçu des marques d’intérêt, ce qui me rend très heureuse. Normalement, cela devrait aboutir. Ce n’est pas encore signé, donc je préfère rester discrète pour l’instant. C’est une histoire à laquelle je pense depuis très longtemps, et j’ai vraiment hâte de m’y mettre. Mais, pour le moment, je me concentre sur la promotion de Wax Paradoxe afin de ne pas tout mélanger dans ma tête. D’ici quelques mois — trois mois maximum —, je pense que je commencerai à travailler sur les dessins.
Votre prochain projet s’inscrira-t-il également dans une démarche d’enquête ou de reportage, comme cela a été le cas pour Wax Paradoxe ?
Je crois que c’est une déformation professionnelle (rires) !
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En médaillon : Justine Sow
Photo © Christian Missia Dio
Agenda :
Du 5 février au 7 septembre 2025
Musée de l’Homme
17 place du Trocadéro
75016 Paris, France
À lire sur ActuaBD.com :
Wax paradoxe - Par Justine Sow - Bayard Éditions, coll. Bayard Graphic’. 278 x 215 mm. 136 pages couleurs. 22,00 €. Album paru le 5 février 2025.
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