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3 septembre 2024
Une mère d’une trentaine d’années s’occupe seule de ses deux filles et de la maison pendant que son mari, absent la plupart du temps, travaille et profite de la vie extérieure. Pourtant, elle souhaite être bien plus que la mère de ses enfants et la femme de son mari.
Voici le plus célèbre titre de cette éminente autrice qui marque également la première parution en France d’un de ses travaux. Il rejoint la collection Sensei de Kana qui a fait fort en sortant cette œuvre fondatrice qui mérite depuis longtemps d’être mise en avant.
Vous pourrez en apprendre plus sur Murasaki Yamada et l’importance de son travail grâce à la postface de Ryan Holmberg qui lui est consacrée à la fin du manga. Ce sont quarante pages qui retracent ses pas. Une démarche intelligente et pertinente pour bien appréhender cette artiste. Attention, la lecture de ce texte se fait en sens de lecture française contrairement au one-shot qui est dans le sens de lecture japonaise.
Revenons au sujet principal. Beaucoup de tendresse se dégage de l’amour maternel que porte l’héroïne à ses enfants. Les gestes, les paroles et son implication vis-à-vis de ses filles le prouvent. Malgré tout, il lui arrive d’être à bout de force comme n’importe quel parent, surtout qu’elle se débrouille seule pour les élever. L’un des chapitres partage un de ces moments où la colère de la jeune femme envers sa fille ressort dans ses pensées et dans le dessin, qui la présente sous l’image d’une ogresse. Ce passage affirme son humanité et ses faiblesses sans pour autant qu’elle laisse éclater sa mauvaise humeur face à sa fille. C’est un aperçu de ce que tout parent peut vivre même s’il n’est pas évident d’en trouver les mots pour en parler.
Et le père dans tout ça ? Absent. Enfin les rares apparitions qu’il fait nous fatiguent autant qu’il épuise sa femme. Avoir le moins de contact avec ses filles, voilà la stratégie qu’il adopte. Mal à l’aise avec elles, il considère que s’occuper d’elles est une tâche pénible et l’évite. Lui-même se comporte comme un enfant et le revendique en plus ! Yamakawa doit, dans les faits, gérer trois enfants, dont un (son mari) particulièrement capricieux. Il s’avère bien plus difficile que ses filles.
D’ailleurs, lorsqu’il intervient dans l’éducation de ses enfants, cela est contreproductif. En effet, son épouse, tentant de responsabiliser sa fille sur ses affaires personnelles, est critiquée par son mari qui lui reproche de ne pas avoir fait les choses à la place de sa fille.
Pour en rajouter une couche, il prend son épouse pour une servante. « Apporte-moi ça » « fait ça », il s’adresse à elle sans la moindre politesse pour lui donner des ordres comme à un robot, une comparaison elle-même énoncée par la femme qui met mal à l’aise le mari. Il s’avère, de surcroît, qu’il n’a aucune connaissance de sa partenaire la voyant seulement comme une « personne du genre féminin » tandis que cette dernière, en revanche, sait tout de lui. Sa conjointe est la seule à s’impliquer à la fois dans leur foyer et dans leur relation. Il donne l’impression de se pavanner en étranger ne faisant que dormir dans la maison. L’ensemble trahit des soucis intrinsèquement liés au patriarcat.
Ce qui rend cette mère très touchante sont les efforts qu’elle déploie constamment pour être une bonne mère. Mais chacun de ses gestes est scruté et peut mener à des remontrances à son égard contrairement à son partenaire.
À force d’être enfermé derrière ses murs, l’héroïne prend conscience qu’elle s’est oubliée et qu’elle n’est pas perçue en tant qu’individu. Comme ses congénères, elle est réduite à son statut de femme mariée et de mère contrairement à son mari qui existe hors de la sphère familiale. L’indépendance de l’homme n’est pas accessible à son épouse qui s’en aperçoit et qui tente de la regagner tout en continuant à s’occuper de ses filles.
Petit à petit, la protagoniste exprime ses mécontentements et prend des initiatives telles que retrouver un travail qui lui donne un nouvel élan. Elle entame ainsi le chemin vers l’émancipation. Et oui, la libération se produit par l’argent, ce qui inquiète son mari réticent à cette idée, comme cela est souvent le cas dans ce genre de dynamique relationnelle. Elle affirme de plus en plus ses envies et ses pensées face à son mari et pointe du doigt ce qui ne va pas. C’est un plaisir en tant que lecteur que de la voir reprendre sa liberté, d’agir et de tenir tête à son époux. Notons qu’à travers ces réflexions, la mangaka partage ses idées sur la condition de la femme et ses questionnements sans que cela soit réalisé avec violence, mais plutôt avec calme et maturité.
Cette tranquillité et cette douceur se dégagent du dessin très épuré et minimaliste. L’élégance du trait se remarque et n’est pas comparable au style traditionnel du manga féminin. L’ambiance visuelle transpose à merveille l’univers de Yamakawa, qui elle-même est une personne bienveillante et affectueuse. On ressent aussi une certaine nostalgie qui peut être perçue comme un reflet des sentiments de Yamakawa concernant sa vie passée.
Si ces courts chapitres reflètent avec justesse le vécu d’une femme typique de cette époque, c’est justement car Murasaki Yamada s’inspire de sa vie. Elle, qui a été confrontée à un premier mariage très compliqué dont elle a eu deux enfants, a connu la désillusion de la vie conjugale que traverse également son personnage féminin.
Murasaki Yamada raconte avec adresse et de façon critique la condition féminine, bien loin des fantasmes qu’on retrouve dans le shôjô. En effet, elle livre un récit centré sur les problèmes conjugaux et sur le foyer sans l’embellir du voile de la romance. Les saynètes de vie illustrent à merveille les hauts et les bas d’une mère, quelque chose d’intemporel. Elle dépeint également avec réalisme la condition de la femme du Japon des années 80 et les difficultés qu’elle rencontre dans son foyer. Les problématiques abordées sont encore loin d’être résolues et dépassent les frontières nippones, même si des progrès ont été faits. Cet aspect actuel est à la fois captivant et frustrant par son réalisme. C’est une œuvre féministe qui reste moderne et vaut le détour à lire.
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