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L’envol du Pélican : Ses ailes l’empêchent de marcher

Par Jean-Marc PROUST Très bon 6 mars 2026 
Abordant délicatement un sujet violent, L’Envol du pélican pose un regard à la fois elliptique et sans concessions sur les abus sexuels dont un enfant a été victime et les répercussions que ce viol aura dans sa vie d’adulte. Un roman graphique sensible et pudique.

Nous sommes au Pérou, capitale Lima, à la fin des années 1960. Le jeune Daniel attend à un arrêt d’autobus, le regard soucieux. Le bus s’arrête et repart. L’enfant n’est plus là mais l’adulte qu’il est devenu a pris sa place. Même regard soucieux en gros plan. La planche suivante élargit la focale : seul à cet arrêt d’autobus, l’homme est perdu.

Ce Daniel vit désormais à Paris. Avec son compagnon Lucas, la relation est devenue difficile. Sa vie lui pèse, son travail ne le satisfait pas : il ne se supporte plus. Il pleure, fait des insomnies. Après avoir refusé, il accepte de se rendre chez un psychothérapeute. Progressivement, il se raconte. Ce dialogue rédempteur nous fait entrer dans sa vie.

Son enfance ? Plutôt joyeuse. Elle se déroule dans une pension de famille drolatique, que tient sa mère avec énergie, des fins de mois difficiles et pas mal de débrouille. L’enfant y fait la cuisine ou observe à la dérobée les ébats sexuels des pensionnaires. Il recueille un poussin, qui, devenu grand, sera rôti. Traumatisme classique. Parfois, il se rend chez sa grand-mère, Mamalita, pas forcément très affectueuse. Bien moins en tout cas que son aide-ménagère, Santos, toujours aux petits soins pour le gamin.

Dans cette vie quotidienne sans histoire, voici que surgit une figure nouvelle : Vincente, son cousin. Beau, solaire, séduisant, de quelques années son aîné, il est venu à Lima pour étudier la médecine. Il emmène l’enfant boire un verre, lui demande s’il a des petites copines, lui parle en adulte. L’admiration se mue vite en séduction.

Une nuit, puis d’autres, la vie de Daniel bascule.

Aussitôt, une double page presque entièrement noire cache et montre à la fois ce qui sera longtemps tu.

Dans ce récit, le suspense n’a pas lieu d’être. Tout nous a préparés à cette figure du prédateur sexuel, évidente dès l’arrivée de Vincente. C’est un autre cheminement qui est en jeu : la réminiscence douloureuse, les souvenirs qui peinent à surgir et que Vincente contient avec peine mais qui irriguent toute sa vie et la dénaturent.

Il faut la force d’un scénario (co-écrit par Rudy Ortiz et Sophie Révil) où alternent séquences muettes et dialogues, la finesse d’un dessin (Antonia Bañados) où beaucoup passe par le regard de l’enfant. Travail d’autant plus réussi que le dessin est d’une grande expressivité alors même qu’il est presque schématique : aplats plus ou moins ombrés, soulignés en contours à grands traits. L’alternance des coloris où le mauve côtoie tour à tour le jaune, le bleu, le brun… en autant d’atmosphères, de lieux, d’époques. L’omniprésence de ce mauve doucereux tirant vers le rose accentue progressivement un sentiment de malaise.

Il s’en dégage une fausse naïveté et beaucoup d’amertume. Jusqu’à la résolution de sujets en suspens (l’arrêt d’autobus, l’envol métaphorique du pélican) et la réconciliation finale de Daniel avec son passé qui passe par une voie et une tendresse inattendues.

Par Jean-Marc PROUST

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Code EAN : 9791040806646
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