Crassier est votre premier album. Vous avez toujours voulu faire de la BD ? Quelles ont été vos influences ?
Oui, j’ai grandi dans un environnement de fan de BD, avec mon père en particulier. Il y avait beaucoup de choses à la maison, des albums, des revues… qui m’ont inspiré bien entendu.
Gamin, plutôt les grands classiques comme Astérix, Lucky Luke, Tintin, et puis surtout ado, où Bilal a été un choc. Et puis Boucq, Max Cabanes, Francis Masse, des auteurs que mon père lisait et que j’aimais beaucoup. Et, jeune adulte, j’ai beaucoup lu les auteurs de l’Association, Sfar, Trondheim, Blain...
Donc oui, j’ai toujours voulu faire de la BD. Aux Beaux-arts j’ai réalisé quelques planches pour mon plaisir personnel, j’ai participé à un fanzine qui s’appelait Golgoth, génération Goldorak oblige. Il y avait plein de jeunes auteurs stéphanois qui y participaient. Nous n’avions pas de titre, c’était un fanzine à thème. Par exemple, on choisissait « Oreille » et on faisait tous des planches sur ce thème.
Mais bon, la BD n’était pas très bien vue aux Beaux-arts, c’était un art mineur. J’ai envoyé quelques projets à des éditeurs, mais ça n’a pas marché.
Je me suis tourné vers le jeu vidéo où j’ai trouvé du travail. Aujourd’hui, je suis « game director » pour une boite qui se trouve à Lyon.
Même si je n’ai plus envoyé de projet, j’ai toujours dessiné, sur des carnets. J’en ai d’ailleurs publié un chez Zanda éditions, sur mes déambulations dans différents quartiers de Saint-Etienne [1].
Et en mars 2020 il y a eu le premier confinement. J’ai dessiné tous les jours, histoire de me faire une sorte de défi, comme beaucoup d’autre dessinateurs d’ailleurs. Je racontais mes journées de télétravail avec ma famille, où ce n’est pas toujours facile de se concentrer. Des anecdotes marrantes de confinement. J’ai fait aussi quelques strips en quelques cases et ça m’a donné envie de dessiner plus régulièrement.
J’ai presque réussi à tenir comme ça tout le confinement. À la fin, j’avais assez de matière pour un petit album, une cinquantaine de pages, format carré, que j’ai auto-édité, titré Une histoire de confinement. Un autre auteur stéphanois, Zac Deloupy, a fait la même chose et a publié Covidland aux éditions Jarjille. J’aime beaucoup son travail.
Il ne reste qu’un pas à franchir pour la naissance de Crassiers.
Voilà. Je les vois tous les jours, ces crassiers stéphanois, et j’ai eu envie d’y monter. Sur l’un des deux qui se trouve derrière le puits Couriot. Ce sont les plus hauts et parmi les plus connus de la ville. J’ai pensé que ce serait sympa de le raconter. J’ai commencé a publier quelques dessins sur mes réseaux et Deloupy, justement, me contacte pour me dire que son éditeur aimerait bien publier mon récit.
Rappelons que monter sur les crassiers stéphanois, c’est de l’Urbex, donc officiellement interdit, même si pas mal de gens le font, en particulier le week-end. Vous êtes très attaché à cette image ouvrière et minière de Saint-Étienne...
Je ne suis pas descendant de mineur mais j’ai toujours été passionné par cet univers-là.
C’est aussi un plaisir esthétique. J’aime beaucoup l’architecture industrielle. Lorsque je vois une usine désaffectée, je trouve que c’est très riche visuellement.
Lorsque j’étais jeune, pendant les vacances, j’ai bossé dans les usines pour me faire un peu d’argent. Et ensuite, aux Beaux-arts, j’allais dessiner dans les usines désaffectées des vieux engins de chantier. Donc j’ai toujours été très attiré par cet univers industriel.
Si on revient sur le puits Couriot, la tour, qui est la machinerie de l’ascenseur pour descendre dans les mines, je trouve ça magnifique. Et cet univers fait appel à des valeurs du monde ouvrier qui me parlent : solidarité, communisme...
L’album est aussi l’occasion de combattre quelques clichés qui ont la vie dure...
C’est certain, et c’est un Stéphanois qui vit à Lyon qui peut en parler ! Les Lyonnais ont une image déplorable de Saint-Étienne, comme étant une ville morte, noire, où il ne se passe jamais rien, extrêmement pauvre… Ce n’est pas vrai. Il y a une vie culturelle riche, un réseau associatif dense… Il se passe beaucoup de choses, tout en étant une ville populaire. Moins riche que Lyon, c’est certain, avec sans doute un sentiment de domination de la part des Lyonnais, mais ça ne veut pas dire qu’il ne se passe rien en-dehors de Lyon, et en particulier ici.
Avant de monter sur le crassier, vous faites deux repérages.
Oui mais c’est un peu mis en scène. C’est surtout l’occasion de balades. Et puis de repérer le chemin, discuter avec des gens qui sont déjà montés. Mais mon épouse n’a pas voulu que je monte seul. Donc elle m’a accompagné. Elle a une relation plus compliquée à la ville que moi. Elle est née à Saint-Etienne, y a grandi, de grands-parents auvergnats, polonais et italiens, qui sont venus ici pour travailler à la mine, justement. Pour autant, elle n’a pas d’affinité particulière avec le passé industriel de la région. Ca ne lui parle pas. Et elle voit davantage les défauts de la ville que moi, car aucune ville n’est parfaite ou idéale. Et puis quand on a vécu 40 ou 50 ans au même endroit, on a peut-être envie d’aller voir ailleurs, en idéalisant cet ailleurs.
Pour rester un peu sur Saint-Étienne, je suis en train de lire un bouquin super-intéressant sur la sociologie de la ville [2]. Je pense que la ville s’est embellie, visuellement, mais certains quartiers se sont appauvris. Mais j’ai l’impression que c’est le cas de beaucoup de grandes villes.
J’ai aussi l’impression que la mixité sociale, qui existe toujours, s’est transformée. Il y a moins de mixité, c’est davantage cloisonné, avec un développement du communautarisme. Mais là encore, ce n’est pas propre à cette ville.
Votre album a reçu le prix Lucien Neuwirth [3] lors de la dernière fête du livre de la ville. Est-ce que cette publication doublée de ce prix constitue un aboutissement, un rêve d’enfant réalisé, et sera sans lendemain côté BD ou est-ce qu’au contraire, cela a ouvert une porte ?
Recevoir ce prix pour ma première BD, c’est beaucoup d’honneur. C’est un prix qui récompense un auteur local et c’est la première fois qu’il est décerné à un auteur BD, je suis donc ravi ! Si cela peut inciter les gens à lire ce média, c’est parfait !
Et bien entendu, j’aimerais continuer à publier des albums ! Jarjille a un projet de création d’un nouveau label, nommé « La belle 42 », dans lequel la maison d’édition aimerait publier quatre albums par an qui parleraient de Saint-Étienne ou de la région stéphanoise, ou des thèmes associés à cette histoire. Par des auteurs locaux ou pas, d’ailleurs. Nous avons déjà fait une réunion pour préparer ce label, en réunissant des scénaristes et des dessinateurs, et des thèmes ont été évoqués.
Il y en a un qui me plaît particulièrement, c’est Ravachol, anarchiste terroriste, né à Saint-Chamond (à 20km de Saint-Étienne), condamné et guillotiné en 1892 pour avoir posé des bombes à Paris.
Sur ce projet comme sur n’importe quel autre, je veux continuer à tout faire, scénario et dessin.
Éventuellement travailler avec un coloriste, même si j’aime beaucoup le noir et blanc qui dégage une force incroyable.
J’ai commencé à faire des recherches documentaires, sur les costumes, l’architecture… Mais aussi sur l’anarchisme, dont je ne connaissais rien. Et je trouve que la pensée qui a créé ce mouvement politique est proche du communisme avec, dans les deux cas, la volonté pour la classe ouvrière de s’émanciper de la classe dirigeante qui l’écrase. Mais avec une finalité différente.
Comment est-ce que vous travaillez ?
Traditionnellement : au feutre-pinceau sur papier, je scanne, gomme quelques aspérités, et un peu de mise en couleurs à l’ordi. À défaut du noir et blanc, j’aime aussi beaucoup la bichromie.
Je sais que c’est moins « grand public », moins « vendeur » mais j’ai la chance d’avoir un autre métier à côté. La BD est un plaisir, je n’en attends pas qu’elle me fasse vivre. Donc que j’en vende 10 ou 1000, ça ne change pas grand-chose, si ce n’est pour mon ego et pour mon éditeur, qui a cru en moi. Je serais déçu pour lui.
Par Jérôme BLACHON
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[2] Vincent Beal, Nicolas Cauchi-Duval, Georges Gay, Christelle Morel Journel, Valérie Sala Pala : Sociologie de Saint-Étienne, Ed. La découverte, 2020.
[3] 1924-2013. Résistant durant la Seconde Guerre mondiale, il s’engage en politique dans le mouvement gaulliste et est député de 1958 à 1981. Il est principalement connu pour avoir défendu la Loi Neuwirth pour l’autorisation de l’utilisation de la contraception orale en 1967. Par la suite, il devient sénateur de la Loire et s’intéresse à la prise en charge de la fin de vie.