Très bon
29 janvier 2025
Chloé est infirmière en Centre médico-psychologique (CMP). Elle ne fait donc pas partie des soignantes que l’on applaudit chaque soir du confinement, à 20h. Les malades psychologiques, tout le monde s’en fiche.
Pourtant, elle se dévoue corps et âme à sa fonction : elle brave le manque de matériel, la peur de contaminer les patients, l’angoisse de laisser tomber ses collègues déjà en sous-effectif, la nécessaire « improvisation » suite au manque de consigne des premières semaines de confinement. Rien ne lui sera épargné, pas même les mots de ses sympathiques voisins : « Nous savons où vous travaillez, veuillez déménager le temps de la pandémie pour ne pas nous contaminer ».
Si Chloé est le personnage central de cette chronique sociale, les autres membres de la famille nous permettent aussi de nous remémorer d’autres aspects de ces confinements. Serge, son mari et prof d’histoire-géographie au collège, essaie de garder un contact avec ses élèves. Pour ce qui est de leurs enfants, leur fille Zoé est une étudiante en master culturel et une aide à domicile ; tandis que Ju, lycéen confiné lui aussi, qui essaie de s’occuper comme il peut.
Yann Madé nous livre un album éminemment intimiste. Son épouse est infirmière en psychiatrie et son fils était un jeune professeur, lors des confinements. Les situations décrites sont donc vécues. Il a d’ailleurs tenu un carnet pendant ces mois d’inactivité forcée, comme nombre de dessinateurs. Mais plutôt que de nous livrer une énième journal, il a choisi de construire un récit fictionnel à partir de faits réels.
Les scènes sont fortes. On voit une Chloé totalement épuisée mais toujours debout pour ses patients, jusqu’à mettre sa santé en jeu, face à une institution démunie qui laisse faire les bonnes initiatives. Le tout, en réduisant le personnel - les professionnels de santé âgés et les non vaccinés restent chez eux. Étant au bout du rouleau, elle préfère revenir de ses congés au bout de deux jours, parce qu’elle culpabilise d’avoir « abandonné » ses collègues. On a également un passage où Zoé prend conscience que sa place est auprès des personnes qu’elle accompagne et pas dans un théâtre, même si elle reconnaît toute l’importance de la culture dans notre société en crise.
Le style de Yann Madé ne plaira pas à tout le monde. Son trait est rapide, sa mise en page en gaufrier assez simple. Mais il faut s’y plonger, c’est un album à lire, absolument. Pour se souvenir de ces mois que nous avons tous vécu de manière très différentes, mais aussi pour constater à quel point la dégradation de notre service de santé, dans sa globalité, impacte la société. Et pour toucher du doigt la variété des patients et de ce qu’ils vivent.
Le travail de la jeune coloriste Ju Ch’Ay est intéressant, avec des tons doux qui laissent toute la place à la sensibilité du récit. Il est tout de même dommage de ne pas voir son nom figurer sur la couverture.
Un album poignant et parfois édifiant, pour se souvenir, pour honorer ces engagements individuels et pour réfléchir sur l’héritage que nous ont laissé ces trois confinements sur notre société.
Par Jérôme BLACHON
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