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14 novembre 2025
Un récit en miroir : Welles par lui-même
D’emblée, « Orson Welles, l’artiste et son ombre » se présente comme un objet hybride, à l’image de son sujet. Ni biographie linéaire ni fiction pure, la BD emprunte à la structure fragmentée de Citizen Kane pour composer un portrait kaléidoscopique. Le scénario, nourri des archives et des légendes wellsiennes, joue des ellipses et des symboles : Welles y est tour à tour matador terrassé par sa propre bête (le système hollywoodien), illusionniste manipulant les apparences, ou encore metteur en scène prisonnier de ses propres décors. Les dialogues, souvent empruntés à ses interviews ou à ses films, résonnent comme des échos lointains – « À ce jour, je sens que j’ai fait rougir mes cheveux », lance-t-il, rappelant son génie précoce et son goût pour l’autodérision.
L’album signé Youssef Daoudi ose une narration non chronologique, où se mêlent les époques : le jeune prodige du théâtre Mercury côtoie le réalisateur vieillissant, hanté par ses projets avortés (Don Quichotte, The Other Side of the Wind). Cette superposition des temps reflète la manière dont Welles lui-même jouait avec la temporalité, notamment dans La Splendeur des Ambersons ou Mr. Arkadin. Ici, la BD devient un palimpseste, où chaque strate révèle un peu plus les contradictions de l’homme : son arrogance et sa vulnérabilité, son amour pour Shakespeare et son mépris pour les producteurs, son génie visionnaire et ses compromissions.
Un style graphique : l’expressionnisme au service du mythe
Mais c’est sans doute par son dessin que cette bande dessinée marque le plus. Le trait, nerveux et anguleux, évoque les gravures expressionnistes allemandes (comme celles de Le Cabinet du Dr. Caligari), en parfaite adéquation avec l’univers wellsien, où les jeux d’ombres et de lumières sont rois. Les planches utilisent un contraste saisissant entre le noir profond et des jaunes soufrés, comme pour illustrer la dualité de Welles : le noir pour les zones d’ombre (ses films inachevés, ses déceptions), le jaune pour l’éclat de sa gloire (les projecteurs, les cigares, l’or de Citizen Kane).
Les personnages sont souvent déformés, presque grotesques, rappelant les masques du théâtre grec ou les caricatures de Daumier. Welles lui-même est représenté avec une tête disproportionnée, un clin d’œil à son physique imposant et à son ego légendaire. Les machines et les animaux symbolisent ses combats : la mécanique hollywoodienne qui broie les rêves, la bête sauvage qu’il tente de dompter (son talent, ses démons). Certaines cases semblent directement inspirées des story-boards de Welles, avec des cadrages audacieux et des perspectives déformées, comme dans la scène du hall des miroirs de La Dame de Shanghai.
Une bande dessinée qui "définit le cinéma"
Martin Scorsese disait de Welles qu’il « définit à lui seul le cinéma ». Cette BD, par son approche visuelle et narrative, tente de relever le même défi : définir Welles par la bande dessinée. Elle y parvient en adoptant une esthétique résolument cinématographique. Les pleines pages fonctionnent comme des plans-séquences, les cases serrées évoquent un montage rapide, et les silences (les cases sans texte) rappellent les ellipses du montage wellsien. Même la typographie des phylactères varie, passant du gras au tremblé, comme pour imiter les intonations de la voix grave et théâtrale de Welles.
L’album joue aussi avec les codes de la BD franco-belge et du comic book américain, comme pour souligner l’entre-deux culturel dans lequel Welles a évolué : entre l’Europe (ses adaptations de Kafka ou de Cervantes) et l’Amérique (Hollywood, la radio). Les influences sont multiples : on pense à Little Nemo de Winsor McCay pour les déformations oniriques, à Sin City de Frank Miller pour les contrastes noirs et jaunes, ou encore à Maus d’Art Spiegelman pour la dimension métaphorique des animaux.
Points faibles : quand le génie étouffe le récit
Si la BD est une réussite visuelle, elle pèche parfois par excès. Le foisonnement des références (à ses films, à sa vie, à ses obsessions) peut perdre le lecteur peu familier de l’œuvre wellsienne. Certains passages, trop cryptiques, semblent réserver leur pleine compréhension aux initiés. De plus, le choix d’un récit non linéaire, bien que cohérent avec le sujet, rend parfois la lecture ardue.
Par ailleurs, l’album peine à donner une vraie place aux figures féminines de la vie de Welles (Virginia Nicolson, Rita Hayworth, Paola Mori), réduites à des apparitions furtives. Dommage, quand on sait l’importance de ces femmes dans sa carrière et sa mythologie personnelle.
Une œuvre à la hauteur de son sujet ?
« Orson Welles, l’artiste et son ombre » est une bande dessinée ambitieuse, presque démesurée, comme son modèle. Elle réussit le tour de force de capturer l’essence d’un artiste insaisissable, en utilisant les armes mêmes de Welles : le mélange des genres, le jeu avec les apparences, et une esthétique baroque où chaque détail compte.
Si elle n’est pas toujours accessible, elle mérite d’être lue et relue, comme on revisite les films de Welles : pour y découvrir, à chaque fois, de nouveaux éclats de génie. En cela, elle honore parfaitement la mémoire de cet homme qui, comme le dit une réplique de la BD, « a brûlé aussi joyeusement qu’il a vécu ».
Par Jessy LEMESLE
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Orson Welles, l’artiste et son ombre - Par Youssef Daoudi - Edition Delcourt/Mirages, 28,95 €
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