La dernière danse, Grand Prix de Belgrade 1939 – Par Youssef Daoudi – Ed. Glénat

Par Damien BOONE Très bon 8 avril 2026 
Début septembre 1939, alors que l’Europe est au bord du gouffre, deux écuries allemandes, Auto Union et Mercedes, se positionnent aux premières places pour le départ du Grand Prix de Formule 1 de Belgrade. Entre mascarade macabre et ultime exhibition provocatrice de la supériorité technologique allemande, la compétition symbolise une inexorable course effrénée vers l'abîme.

Après des années au cours desquelles l’Allemagne a multiplié les marques d’hostilité sans que la communauté internationale ne réagisse, l’armée nazie, sans déclaration de guerre préalable, envahit la Pologne le 1er septembre 1939 et entraîne les pays européens dans le conflit. Le 3 septembre, la France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à l’Allemagne. Ce même jour, presque comme si de rien n’était, se dispute une autre bataille : sur le redoutable circuit de la forteresse de Belgrade, les voitures s’apprêtent à en découdre. Parmi elles, les « flèches d’argent » : ce sont les bolides allemands de Mercedes et d’Auto Union, qui dominent outrageusement la compétition. Chacune d’elles est représentée par deux pilotes. Comme en 1936, l’Allemagne compte bien utiliser la course comme moyen de soft power : à travers ses deux moteurs, il s’agit de montrer que la puissance du pays est tout autant militaire que sportive.

Youssef Daoudi signe un one-shot court (48 pages) mais dense. Passionné d’automobile (on lui doit déjà Ring, Sebring 70 ou les anthologies 24 Heures du Mans), il ne l’isole pas des enjeux de son temps : loin de faire de la course un moment suspendu ou une parenthèse de liberté, il en restitue avec précision le contexte historique, les enjeux de la propagande nazie et la manière dont les protagonistes y réagissent. D’ailleurs, seules cinq voitures sont au départ : derrière les quatre autos allemandes, seul un pilote yougoslave sur Bugatti fait de la figuration. Les autres écuries, quant à elles, ont tôt fait de rapatrier pilotes et machines après l’envahissement de la Pologne.

Le dessin de Daoudi trouve un terrain de jeu idéal. Son trait donne une énergie folle aux bolides, qui foncent et font vibrer les pavés à chaque page. Surtout, l’événement est largement perçu à travers la psychologie des pilotes, prisonniers d’enjeux qui les dépassent. Deux pilotes allemands (Hermann Lang, Mercedes, et Hermann Müller, Auto Union) oscillent entre contrainte patriotique, loyauté envers leur écurie et gêne évidente face à l’instrumentalisation de leur talent. L’Italien Tazio Nuvolari (Auto Union) représente, contre vents et marées, la croyance que la course est un dernier espace de liberté. Quant à Manfred von Brauchitsch, lui aussi Allemand (Mercedes), il incarne une dimension plus tragique : neveu d’un haut général allemand, on le voit en proie à un désespoir presque suicidaire. Le matin même de la course, il tente de rejoindre la Suisse, mais est intercepté in extremis, de force, par son directeur sportif Alfred Neubauer, figure froide attachée à entretenir une image de normalité du Reich.

Entre dimensions historique, sportive et psychologique, les grands formats dynamiques alternent avec des plans plus serrés, intimes, sur les visages des pilotes ou des officiels : regards fuyants, silences lourds, mains crispées sur le volant et une passion du pilotage qui s’efface derrière des gestes mécaniques. Les couleurs (Brice Follet) renforcent l’ambiance crépusculaire : cases entourées de noir, noirs profonds, onomatopées d’un rouge sanglant, voitures gris acier… Dans cette ambiance orageuse, les moteurs vrombissent, les pneus crissent, les pilotes tentent de s’échapper mais tournent en rond. Et derrière le drapeau à damiers d’une course sans vainqueur, un autre monde.

Par Damien BOONE

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Code EAN : 9782344059616
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