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- Pourquoi ce passage à la BD, et quelles sont les différences entre le manga et la BD ?
– Tout a commencé par un postulat simple : je voulais essayer de dessiner une BD en couleurs. Les mangas japonais sont généralement en noir et blanc, et lorsqu’on travaille pour un magazine hebdomadaire, on n’a que quatre ou cinq occasions par an de faire de la couleur. Ça représente peut-être dix pages sur l’année. Du coup, on a peu d’occasions de s’entraîner à faire de la couleur. Et même si on s’améliore, on a rarement l’occasion de l’utiliser. Mais je voulais absolument réaliser ce souhait, alors j’ai parlé avec mon rédacteur en chef, à l’époque où je travaillais sur Tenjho Tenge. Il m’a présenté Christel (Hoolans NDLR.) de Kana, et ça a commencé comme ça. J’ai tout de suite compris que la méthode de travail était radicalement différente entre le manga et la BD. J’ai commencé à dessiner les « Nêmu », les storyboards, mais je n’arrivais pas à progresser. Il m’a fallu environ trois ans de travail avec Christel pour les finaliser. Une différence fondamentale avec les mangas hebdomadaires, c’est l’importance de la popularité de l’œuvre. Le manga doit être populaire pour continuer. Ensuite, je dessinais en prenant en compte les attentes des lecteurs et en discutant avec mon éditeur. Sauf que cette approche ne fonctionne pas du tout pour faire une BD. Je me suis alors retrouvé face à un obstacle inédit. J’ai donc commencé par redéfinir mes envies, entamer un nouveau départ. Cette bande dessinée est ma première, et j’avais vraiment l’impression de devenir une nouvelle personne, de repartir de zéro.
- Comment avez-vous travaillé cette mise en couleurs ?
– Pour faire un manga, on a une semaine, couleur comprise, donc on a très peu de temps. Je dois donc faire tout le travail de couleur en une semaine, avec peut-être 2-3 jours supplémentaires. Il faut être très efficace. Mais pour cette bande dessinée, j’ai essayé de dessiner ce que je voulais. Je partais d’une idée précise de ce que je voulais illustrer, et ça a donné une approche totalement différente de ce que j’avais fait jusqu’à présent. Alors, au lieu de me dire qu’il fallait terminer un projet dans un délai fixe, j’ai abordé cette BD sous un angle complètement différent. Je me suis beaucoup demandé ce que j’avais envie de faire. Le temps n’était donc plus mon ennemi, et au lieu de lutter contre lui, je me suis surtout battu contre moi-même. Toutes ces réflexions ont fait que j’ai fini par prendre beaucoup de temps. Au final, cette œuvre m’aura pris environ dix ans.
- Dans le scénario de Smoke, vous dépeignez une société de l’efficacité. Est-ce que c’est lié à ce travail de mangaka que vous avez dit être difficile ?
– Oui. [Rires] Maintenant que vous le dites, c’est peut-être vrai, je ne l’avais jamais vraiment vu comme ça. C’est vrai, et je pense que vous le savez : les mangakas ne font que dessiner tous les jours, quasiment sans aucune liberté. Et d’une certaine manière, oui, c’est l’efficacité incarnée. Et c’est vrai, je travaille encore comme ça, et ce depuis plus de trente ans. Quant à savoir si c’est perçu comme une dystopie totale, je ne sais pas. Personnellement, je suis heureux dans ma vie. Je ne sais pas trop quoi penser lorsqu’on me dit que c’est dystopique.
- Vous avez cité comme références dans vos œuvres Ken le survivant et Miyazaki. Est-ce que pour Smoke, vous avez des références de BD européennes ?
– Personnellement, j’ai été influencé par Shirow Masamune et Katsuhiro Otomo, ainsi que par d’autres artistes qui étaient sûrement de grands fans de BD. Mais je suis né à la campagne, où les bandes dessinées n’étaient pas vendues. Et dans les rares cas où elles l’étaient, elles étaient importées telles quelles, sans traduction, donc je ne pouvais pas les lire. Comme je ne pouvais pas lire les histoires, je ne regardais que les dessins. En ce sens, j’ai une grande admiration pour les illustrations, et je reconnais l’influence que le genre de la bande dessinée a eu sur moi, indirectement. Cependant, pour être honnête, je n’ai jamais vraiment pris le temps d’identifier les artistes que j’aimais ou des œuvres marquantes. Mais par exemple, je lisais le magazine Animage, et je pense qu’il m’a fortement influencé.
- Que pensez-vous de l’utilisation de l’IA Générative dans l’art ?
– Le terme d’« IA » est déjà bien implanté dans notre société, et je pense que ce sera l’un des facteurs de sa transformation. Donc ce serait absurde de refuser de reconnaître son existence, et même si je le faisais, je serais impuissant. Je pense donc qu’il est certain que l’IA finira par trouver une place dans les domaines artistiques. Ce n’est que mon avis personnel, mais pour moi, l’IA est un nouveau genre artistique, et je vois les outils d’IA comme de nouveaux artistes. Je peux envisager la naissance d’un nouvel artiste qui s’appellerait l’IA. La relation entre l’IA et nous est similaire à celle que j’entretiens avec les autres artistes que j’ai côtoyés jusqu’à présent. Je pense que c’est le type de relation que nous avons, une où on peut aussi bien s’apprécier que s’affronter.
- Dans Smoke, vous opposez l’IA aux émotions. Est-ce que c’est une forme d’espoir ?
– Oui, exactement. Je pense que les humains éprouvent d’abord des émotions, et ensuite y ajoutent de la raison. Nous essayons souvent de réprimer nos émotions par la raison, mais je crois que les émotions ont une histoire bien plus longue et importante, qu’elles se sont développées pendant les milliards d’années de l’histoire de la vie.
Tous les animaux ont des émotions, c’est un mécanisme de survie. Face à l’imprévu, nous essayons de penser rationnellement, mais c’est souvent trop tard. Alors, ce sont nos émotions qui prennent le relais et décident quand éprouver de la colère, de la peur, de la joie. Pour moi, les émotions sont le fruit de trois milliards d’années d’évolution, et probablement plus importantes qu’on ne le croit.
J’ai aussi le sentiment que les émotions sont une force fondamentalement humaine et que l’IA prétend seulement les comprendre, sans y parvenir réellement. Après tout, nous utilisons des outils comme ChatGPT au quotidien, mais pas pour des tâches créatives. Dans ces cas-là, l’IA joue un rôle utile, n’est-ce pas ? Et parce qu’elle ne fait qu’agir et non ressentir, elle ne peut pas comprendre la véritable essence humaine.
Nous autres, humains, nous voyons avec nos yeux, nous entendons avec nos oreilles, mais je pense que c’est probablement lorsqu’on touche quelque chose qu’on ressent le plus. La quantité d’informations transmises par le toucher est énorme, et le simple fait de toucher un objet est incroyablement puissant. La sensation de la peau lorsque deux personnes se touchent, c’est extraordinaire. C’est une immense force humaine que l’IA ne sera jamais capable de comprendre. En ce sens, je pense qu’il existe encore un fossé immense entre l’IA et les humains : le contact émotionnel et la joie qui en résulte. Je n’en suis pas certain bien sûr, mais j’ai l’impression que l’IA ne rattrapera jamais son retard là-dessus, même dans 100 ans.
Par Kelian NGUYEN Colin BESNIER
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Smoke - Par Oh ! Great - Ed. Kana
Propos recueillis par Colin Besnier et Kelian Nguyen
Traduction par ActuaBD : Akira Oikawa