Très bon
17 avril 2025
Dorian Leith voit les fantômes. Mais ça ne s’arrête pas là : il leur parle, les écoute, et surtout, il les aide à régler leurs problèmes et préoccupations, afin d’éventuellement leur permettre de rejoindre l’au-delà et de reposer en paix. Le jeune homme est ainsi un thérapeute pour spectre. Fraîchement débarqué dans la ville de Bois-Corbeau, ce don fait de lui un paria, un marginal incompris, voire moqué par les habitants, voire même les exorcistes. Pourtant, c’est à lui que revient la lourde tâche de rétablir l’équilibre, lorsqu’un jour, la clé de la “Porte de la Mort” est dérobée. Ainsi, les fantômes se manifestent encore plus dans le monde des vivants, ne pouvant plus accéder à l’au-delà.
Heureusement, Dorian n’est pas seul : il est épaulé par l’esprit de sa mère-grand, une ancienne star au caractère bien trempé, pas toujours "facile à vivre", et par Brody, son hôte à Bois-Corbeau. Et surtout, il va faire la rencontre fortement touchante d’une jeune fillette fantôme.
Avec Le passeur d’âmes, Johanna Taylor signe un récit aux allures de conte gothique contemporain, original et chargé d’émotions. Le personnage de Dorian, optimiste et bienveillant malgré les épreuves, évoque à la fois un thérapeute pour fantômes et une sorte d’anti-Ghostbuster, préférant le dialogue et l’apaisement à l’exorcisme violent et ravageur.
Le passeur d’âmes et plus précisément son protagoniste Dorian Leith, fait directement référence à l’écrivain irlandais Oscar Wilde. Le prénom de Dorian semble inspiré de l’œuvre de Wilde Le Portrait de Dorian Gray. Aussi, certaines caractéristiques physiques partagées entre l’auteur et le personnage, tout comme leur homosexualité, renforcent cet hommage. Mais Johanna Taylor va plus loin dans la référence : l’ombre de la nouvelle Le Fantôme de Canterville d’Oscar Wilde plane sur toute l’œuvre, notamment avec cette dé-diabolisation en quelque sorte des esprits. Ici, les fantômes ne sont pas des monstres avec pour but de terroriser le monde, mais de simples humains sans enveloppe charnelle qui attendent de reposer en paix.
Le regard de Dorian, qui a littéralement un de ses yeux qui perçoit l’invisible – devient un puissant symbole : celui de la compréhension et de l’acceptation de l’inconnu. Car c’est bien de cela qu’il est question tout au long de la BD : de la peur de ce qu’on ne comprend pas, de la douleur des autres, et de la nécessité de faire le deuil. Et pas seulement chez les vivants : les morts aussi doivent apprendre à faire leur propre deuil.
L’univers de cet album est riche, complexe et inspiré. Taylor y déploie un univers propre, avec ses règles, en reprenant des valeurs sûres de différents folklores connus. Plusieurs points de vue se croisent : celui de Dorian, bien sûr, idéaliste courageux et doublé d’une grande bonté malgré l’isolement. Celui de M. Connal, plus âgé et expérimenté, partageant le même don que Dorian et des similitudes dans son parcours de vie, mais avec bien plus de cynisme, de distance et de haine. Celui des exorcistes, radicaux, usant de techniques expéditives pour se débarrasser des esprits. S’ajoutent les différents points de vue des fantômes de tous âges et de toutes époques.
Chaque personnage apporte ainsi sa propre “vision” de l’univers des morts, enrichissant le récit d’une grande densité psychologique. Les relations – notamment celle, d’un amour assez tendu, entre Dorian et sa grand-mère – sont empreintes d’une complexité profonde. L’album ne se concentre pas sur deux camps diamétralement opposés, loin du schéma des « gentils » et des « méchants ». Chacun dévoile, à sa manière, une part d’ombre et de lumière, ses forces et ses faiblesses. Ce qui contribue à un récit fantastique plus mature et complexe.
Avec sa pagination très généreuse (près de 300 pages), Le passeur d’âmes prend son temps. Parfois trop, pourrait-on trouver, tant certaines scènes se montrent presque redondantes. Mais cette lenteur contribue aussi à installer une ambiance immersive, presque cinématographique. Dans ce récit ô combien captivant, l’action pure et dure alterne avec une forme de tendresse poétique.
Par moments, l’œuvre s’enfonce dans des visions cauchemardesques et oniriques avec un graphisme particulièrement audacieux. Le récit n’épargne pas les lecteurs : il évoque des deuils brutaux, des regrets déchirants, des existences brisées. Quelques plans peuvent être particulièrement choquants. C’est dur, mais pas pour autant gratuit.
Tout cela amenant vers un final explosif où l’autrice se dépasse pour nous offrir un spectacle grandiose.
Un album philosophique et psychologique aussi touchant qu’intelligent.
Par Rémi BARNAULT
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Le passeur d’âmes est en vente aux éditions Jungle pour 16,95 €.