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Lloyd Chéry (Vertigéo) : « Notre récit contient une critique des élites. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 30 janvier 2025 
Au printemps 2024, Lloyd Chéry et Amaury Bündgen sortaient Vertigéo, une BD de science-fiction ambitieuse par son univers immersif et ses thématiques fortes. Nous avions alors rencontré les auteurs pour évoquer leur collaboration, leur vision de la SF, et les coulisses de la création de cet album.

À l’occasion de l’exposition Plus Loin - La nouvelle science-fiction, qui se tient à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême du 30 janvier au 16 novembre 2025, et dont Lloyd Chéry est co-commissaire, nous vous proposons de découvrir cet entretien. Notre rédaction est revenu plus en détail sur cet événement, dans un podcast exclusif.

Lloyd Chéry et Amaury Bündgen, votre roman graphique Vertigéo propose une vision apocalyptique avec une conclusion résolument pessimiste. Pourrait-on y voir des relectures du mythe d’Icare et du mythe de Sisyphe ?

Lloyd Chéry : Bien vu.

Quelle est la genèse de ce projet ?

Amaury Bündgen : En fait, tout a commencé à la sortie de mon premier album, Ion Mud. Lloyd Chéry m’avait interviewé dans son podcast C’est plus que de la SF, que je recommande vivement. À la fin de cet échange, il avait proposé qu’on collabore ensemble. À l’époque, il me parlait d’un autre roman, La Guerre des mouches [1], une œuvre de science-fiction française des années 1970. Je ne l’ai toujours pas lu, d’ailleurs.

Puis, il m’a envoyé la nouvelle de Vertigéo, par un ami. J’étais en vacances, et quand je l’ai lue, cela a été un véritable choc. J’ai pris quelques jours pour la digérer, mais c’était énorme ! Elle m’a donné cette sensation rare, un véritable coup de poing dans le bide ! C’est tout ce que j’aime dans les récits : une histoire où, à la fin, on réalise qu’on s’est fait avoir du début à la fin, tout comme les personnages. C’est ce qui m’a convaincu, et je lui ai dit : « Quand tu veux ! »

À partir de là, le projet a mis un peu de temps à se concrétiser. Il a fallu environ six mois de discussions avec différents éditeurs. Nous avons même pris un agent pour essayer de faire monter les enchères. Finalement, nous nous y sommes attelés, et cela a représenté un peu plus d’un an de travail. Voilà comment est née Vertigéo. C’était une envie de Lloyd de se lancer dans l’écriture et, de mon côté, un réel plaisir de collaborer sur ce projet. Si l’histoire ne m’avait pas plu, je n’aurais pas hésité à le lui dire.

Lloyd Chéry : J’ai découvert Vertigéo en 2017, alors que j’écrivais pour Le Point. À l’époque, j’avais réalisé mon premier article sur La Vault, une maison d’édition qui avait publié le recueil Demain le Travail. Ce recueil rassemblait des nouvelles imaginant le travail de demain, et Vertigéo en faisait partie. J’avais été très élogieux à propos de cette nouvelle, au point d’écrire également sur une autre œuvre d’Emmanuel Delporte. Dès ce moment-là, je m’étais dit que Vertigéo serait parfait pour une adaptation en bande dessinée.

J’avais envie de faire de la BD depuis longtemps, mais il fallait trouver le bon projet et la bonne personne. Quand j’ai lu Vertigéo, j’ai tout de suite su que c’était celui-ci. Puis, j’ai découvert le travail d’Amaury Bündgen, que j’ai trouvé exceptionnel. Son style, notamment sa maîtrise des décors et des perspectives, correspondait parfaitement à l’univers graphique de la nouvelle, centrée sur une tour géante. Pour moi, une bonne bande dessinée repose sur l’alchimie entre un projet et son dessinateur, et Amaury était le choix idéal.

Le projet est né ainsi. Nous avons pris un agent et contacté directement l’auteur, qui détenait ses droits. Nous avons procédé à un achat de droits assez classique, puis rencontré plusieurs éditeurs. Casterman s’est rapidement positionné avec une belle offre, motivé notamment par son envie de continuer à travailler avec Amaury, qui avait déjà un historique avec eux. Cela nous a semblé logique de rester chez Casterman. Le contrat a été signé en octobre 2022, et Amaury a terminé l’album en février 2024. En tout, le projet a demandé environ un an et demi de travail.

Lloyd Chéry (Vertigéo) : « Notre récit contient une critique des élites. » [INTERVIEW]
Lloyd Chéry et Amaury Bündgen
Photos © DR

Pour l’adaptation, êtes-vous restés fidèles à la nouvelle originale ou avez-vous pris certaines libertés
 ?

Lloyd Chéry : Oui, nous sommes restés très fidèles à la nouvelle originale dans l’adaptation. Ce qui se passe dans la nouvelle se retrouve dans l’album. Cependant, nous avons enrichi l’histoire en ajoutant des rebondissements, des personnages et des détails. Emmanuel Delporte n’avait pas développé certains aspects de l’univers, donc il a fallu l’étendre et raconter comment ces personnages vivaient dans ce monde. Nous avons ainsi intégré de nouveaux éléments, notamment ce que je considère comme la meilleure partie de l’album : le chapitre 5 avec la séquence de la grue.

Cette séquence, qui n’existait pas vraiment dans la nouvelle, a été créée pour l’album. Elle inclut la scène des marionnettes et le moment où le soleil commence à brûler la chair des personnages. C’est, à mon avis, l’une des parties les plus marquantes du récit.

Bien sûr, il y a eu un travail d’adaptation, mais nous sommes restés très proches de la nouvelle. Pour un éventuel second album dans l’univers de Vertigéo, il faudra en revanche se libérer davantage et inventer entièrement une nouvelle histoire. Au final, nous avons réalisé 135 pages sur 136, ce qui a été un exercice amusant en soi.

Amaury Bündgen : L’idée principale était d’enrichir le lore en ajoutant du contenu, d’étoffer l’histoire avec des personnages supplémentaires et des rebondissements. La nouvelle est assez courte, environ 135 pages. On y suit un personnage qui reprend son quotidien, jusqu’à ce qu’un élément déclencheur le pousse à sortir de sa condition et à découvrir la vérité, un peu à la manière d’un héros.

Cependant, en l’état, cela aurait été trop court pour une BD de 48 ou même 64 planches. Notre travail a donc consisté à intégrer de nouveaux personnages, des aventures, et des créatures comme les voraces, qui ne figuraient pas dans la nouvelle originale.

Lloyd Chéry : Vertigéo est structuré comme un roman graphique divisé en sept parties. Ce qui rend l’approche intéressante, c’est que chaque chapitre propose une expérience différente au lecteur. Nous nous sommes beaucoup inspirés des mangas, notamment dans cette façon de travailler par chapitres avec un début, un milieu et une fin, et un rebondissement à la fin de chaque section pour inciter le lecteur à poursuivre l’aventure. Cette construction en chapitres s’est également révélée très utile pour maintenir la tension narrative tout au long du récit.

Vertigéo
Lloyd Chéry & Amaury Bündgen © Casterman

Un côté feuilletonnant, en quelque sorte.

Lloyd Chéry : Oui, tout à fait. L’âge d’or du feuilleton se trouve dans les littératures du XIXᵉ siècle, avec des auteurs comme Victor Hugo, Alexandre Dumas, Zola, Flaubert ou Balzac. Je trouve que le format feuilletonnant reste extrêmement intéressant, d’autant plus qu’on vit dans une époque où il est omniprésent. Les séries TV n’ont jamais été aussi populaires qu’aujourd’hui, et le manga connaît également un succès sans précédent.

Amaury Bündgen : C’est ça, c’est vraiment rentré dans les mœurs...

Lloyd Chéry : Si vous regardez bien, Vertigéo est vraiment conçu autour de la double page. À la fin de chaque page de droite, nous avons travaillé pour créer un effet de suspense ou de “plot” qui donne envie de tourner la page. Cela fait partie intégrante de la construction narrative de l’album.

Peut-on dire que Vertigéo est avant tout un récit politique ? J’y ai perçu une critique sociale, notamment à travers la fin, qui évoque des problématiques comme celles de l’Union européenne ou du mouvement des Gilets jaunes, avec l’idée d’une caste qui exploite les autres. Ma lecture est-elle juste ?

Lloyd Chéry : Oui, Vertigéo contient une critique des élites. Amaury et moi sommes assez sévères vis-à-vis des élites françaises. L’album a d’ailleurs été conçu dans un contexte social tendu, marqué par les grandes manifestations en France autour de la réforme des retraites. Cette période d’attention sociale a clairement influencé notre approche. L’album dénonce une forme de médiocratie dans un pays historiquement très élitiste, et cela nous pousse à réfléchir sur ces dynamiques.

Amaury Bündgen : Le problème des élites, c’est la manière dont elles accèdent à leur position. Si elles sont sélectionnées sur la base du mérite ou du talent, c’est une chose. Mais lorsque cela repose sur du copinage ou des arrangements entre cercles fermés, on obtient des élites qui deviennent nuisibles, voire néfastes, pour la bonne gouvernance d’un pays.

Lloyd Chéry : On ressent clairement une forme de malaise face à certaines décisions. Et je pense que nous ne sommes pas les seuls à le percevoir. Prenez les actualités françaises : on est souvent abasourdis par certains choix. Regardez la gestion des Jeux Olympiques à Paris, par exemple. Ce qui devait être une grande fête populaire devient une source de frustration. En tant que Parisien, je constate que des décisions comme le doublement du prix du ticket de métro posent de vraies questions. Que dire des personnes qui ne peuvent pas quitter Paris, qui n’ont pas d’autre choix que de subir ces augmentations ? Cela révèle beaucoup sur notre société.

Avec cet album, il y a une critique sociale évidente, déjà présente dans la nouvelle. C’est d’ailleurs ce qui nous a touchés, Amaury et moi, cette critique des élites. Nous nous inscrivons aussi dans une tradition de la science-fiction qui est intrinsèquement critique. Nous sommes très influencés par la SF des années 70-80, l’esprit Metal Hurlant et la New Wave SF, avec des auteurs comme John Brunner ou J.G. Ballard. Pour nous, la meilleure science-fiction est celle qui dit quelque chose sur le monde. Cela dit, nous ne sommes pas là pour faire la morale au lecteur. Ni Amaury ni moi n’apprécions les récits moralisateurs, et ce n’est pas le but de Vertigéo.

Vertigéo
Lloyd Chéry & Amaury Bündgen © Casterman

Vous inscrivez-vous dans un courant spécifique avec les codes que vous avez choisis d’adopter ?

Lloyd Chéry : L’album regorge de références assumées à des œuvres emblématiques comme Akira, Gunnm ou L’Incal. Par exemple, la couverture rend hommage à John Difool. Ces clins d’œil reflètent notre passion commune pour la science-fiction, et nous savons que le lecteur les repérera tôt ou tard. Amaury, de son côté, a intégré une vue inspirée de la 17ᵉ compagnie des Exterminateurs, un clin d’œil à Exterminateur 17 de Jean-Pierre Dionnet et Enki Bilal, publié chez Casterman. Nous assumons pleinement ces influences dans cet album.

Amaury Bündgen : Il y a même une séquence où j’ai dessiné John Difool. L’album contient deux ou trois easter eggs que nous invitons nos lecteurs à découvrir. C’est assez amusant !

Lloyd Chéry : Nous assumons pleinement nos références. Nous savons que le public cible de Vertigéo est composé de lecteurs qui apprécient le noir et blanc, des amateurs d’œuvres comme La Tour ou Le Transperceneige. L’album rend d’ailleurs hommage à ces classiques.

Parlons du dessin. Quelle a été votre méthode de travail sur cet album ? Avez-vous changé vos habitudes ou vous êtes-vous senti à l’aise dès le départ ?

Amaury Bündgen : C’est un peu complexe sur le plan technique. Je suis autodidacte et cela ne fait que cinq ans que je travaille dans la bande dessinée. J’alterne entre projets numériques et traditionnels, et Vertigéo a été réalisé en numérique. Je n’ai pas encore de style défini, je suis toujours en phase de recherche. Quand je démarre un projet, j’essaie de mettre de côté mes lacunes, même si je sais qu’il y en a encore beaucoup sur lesquelles travailler. Ce qui m’anime, c’est l’enthousiasme de me lancer dans une nouvelle histoire.

Je ne peux pas dire que j’ai établi une véritable routine de travail. Par exemple, sur Ion Mud, ma première BD de 300 pages, je réalisais une planche par jour, avec des planches plus petites et moins détaillées. Pour Vertigéo, je prenais plutôt deux à trois jours par planche, avec davantage de détails. Je suis encore en train d’explorer et de m’adapter à chaque projet. Mais ce qui reste constant, c’est l’envie de donner vie à une belle histoire, même si des difficultés se présentent au fil du récit.

Lloyd Chéry : À l’origine, nous avions signé pour un album de 136 pages. Avec le recul, je pense qu’il nous aurait fallu plutôt 150 ou même 160 pages pour vraiment développer l’histoire. Ce projet nous a permis d’apprendre, et pour une prochaine collaboration, nous envisagerions plutôt un format de 150 à 180 planches. Nous aimons laisser l’histoire respirer, et un format plus long nous offrirait cette liberté.

Vertigéo
Lloyd Chéry & Amaury Bündgen © Casterman

La longueur de 136 pages vous semblait-elle adaptée au récit, ou auriez-vous préféré un format plus court ou plus long ?

Amaury Bündgen : Il est vrai que j’ai du mal à imaginer comment on peut réaliser un album en seulement 67 planches. Je ne sais pas comment nous aurions pu le faire. Entre-temps, d’autres formes de narration se sont imposées. Par exemple, le manga n’hésite pas à consacrer 20 pages à des détails anecdotiques, simplement parce que c’est agréable à regarder.

Amaury, ce livre a-t-il été réalisé en crayonné au niveau du dessin ?

Amaury Bündgen : Non, c’est entièrement numérique. Le prologue, en revanche, a été réalisé en lavis. Initialement, nous avions envisagé de faire tout l’album dans ce style, mais je me suis rapidement rendu compte que cela serait très compliqué à gérer sur la durée, notamment à cause des nombreuses architectures, perspectives et autres éléments techniquement exigeants. Nous avons donc décidé de passer en numérique.

Nous nous sommes tout de même interrogés sur l’impact de ce changement de style. Finalement, nous avons estimé que c’était acceptable, car un prologue dans un style différent est souvent perçu comme une transition vers une autre époque ou un autre récit, ce qui fonctionne bien ici. Une fois cette décision prise, nous avons opté pour le numérique jusqu’à la fin.

Au départ, je souhaitais travailler en couleur, mais j’ai rapidement admis que ce n’était pas mon point fort. J’ai déjà deux albums en noir et blanc chez Casterman, et je ne me sentais pas à l’aise avec la couleur. Nous avons discuté de l’idée de colorer certaines parties, notamment le final, mais le manque de temps nous a contraints à faire appel à une coloriste pour cette étape. Cela a ajouté une petite péripétie au projet.

En ce qui concerne la routine de dessin, je suis encore en phase d’apprentissage. Chaque projet me pousse à découvrir de nouvelles dynamiques et modes de fonctionnement. Par exemple, travailler avec un scénariste était une expérience inédite et très enrichissante pour moi.

Vertigéo
Lloyd Chéry & Amaury Bündgen © Casterman

Pensez-vous que les contraintes et les aléas rencontrés lors de la création nourrissent l’imaginaire et enrichissent le récit, même si cela implique parfois de s’éloigner de l’idée initiale ?

Amaury Bündgen : Travailler sous contrainte est un stimulus incroyable. À une époque, je faisais partie d’une association appelée Arcade, où nous faisions de l’infographie au moment où cette discipline commençait à émerger. C’était un peu un esprit punk : on se lançait sans trop de préparation, puis on improvisait. Dans ces moments de stress, on trouve une énergie et une motivation qui transcendent souvent les délais ou les conditions matérielles. C’est là que j’ai compris que l’urgence pousse à être créatif.

Sur Vertigéo, nous n’étions pas complètement submergés, mais la fin du projet a été assez intense. La séquence finale est colorisée, ce qui nous a obligés à livrer les planches pour la coloriste avant d’avoir finalisé les précédentes. Cela a créé une situation un peu rock’n’roll, où il fallait parfois travailler sur les planches dans un ordre inhabituel et dans un délai très court.

Lloyd m’envoyait des suggestions, et il y avait un échange constant, comme un match de ping-pong. J’ai proposé des modifications qu’il a très bien accueillies, et cela nous a permis d’avancer efficacement malgré les contraintes.

Lloyd Chéry : Ce qui est intéressant, c’est de voir comment Amaury réagit sous pression. Quand l’album devait être finalisé, il était vraiment stressé, surtout avec les délais serrés et les ajustements à faire. Cela a donné lieu à des moments assez particuliers. Par exemple, les planches de Vertigéo comptent généralement entre 3 et 9 cases, avec une moyenne autour de 6 cases par planche. Mais à un moment, sous l’effet du stress, Amaury a produit une planche avec 17 cases, ce qui est très inhabituel. Il y avait un surdécoupage évident, et c’est quelque chose d’assez rare chez les auteurs. Cela reflète bien la tension qu’il ressentait à ce moment-là.

Amaury Bündgen : Je ne me rappelle pas ça. C’était laquelle ?

Lloyd Chéry : En fait, c’était une planche à 17 cases, puis Amaury l’a réduite à 14 après coup. Je lui ai dit : « Amaury, tu ne peux pas faire ça, ce n’est pas possible ! » C’est intéressant, car ce surdécoupage était lié au stress. Alors que souvent, quand les auteurs sont en retard, ils ont tendance à simplifier leurs planches, Amaury, lui, a fait l’inverse. C’était pour vraiment appuyer son propos.

Cette planche est devenue une sorte d’anomalie dans l’album. On aurait dit une BD des éditions Delcourt des années 90, avec une multitude de cases compactées. Cela donne un contraste surprenant par rapport au reste du récit.

Amaury Bündgen : C’est parce que j’étais limité. J’avais un nombre précis de cases pour raconter tout ce que nous avions à transmettre.

Lloyd Chéry : C’était rigolo, mais cela nous a aussi servi de leçon. Pour une prochaine collaboration, nous savons qu’il faudra prendre plus de temps.

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Lloyd Chéry & Amaury Bündgen © Casterman

Peut-on dire que vous vous êtes trouvés artistiquement et que vous envisagez de poursuivre votre collaboration à l’avenir ?

Amaury Bündgen : C’est amusant, car pendant trois jours à Montpellier, j’ai souvent donné la même réponse. J’ai accepté ce projet en partie pour voir si je pouvais travailler avec un scénariste, puisque mes deux précédents projets étaient réalisés en solo. Finalement, je ne sais pas tellement plus sur ma capacité à collaborer avec un scénariste en général, mais ce que je sais, c’est que je peux travailler avec Lloyd. Et c’est vraiment agréable !

Tous les scénaristes ne sont sans doute pas aussi cool que lui. Il m’a laissé prendre le lead sur beaucoup de choses, tout en insistant sur certains points qui lui tenaient à cœur. Avec un scénariste plus difficile, je ne sais pas comment ça se passerait. Il faudra que je tente l’expérience pour le découvrir.

Lloyd Chéry : Il y a eu beaucoup d’évolutions dans le milieu. Aujourd’hui, on voit de plus en plus d’auteurs complets, et le duo scénariste-dessinateur, qui était très courant dans les années 80 et 90, tend à disparaître. Le rôle du scénariste a aussi changé : il ne s’agit plus seulement d’écrire un scénario, mais aussi de s’occuper de la communication, du marketing, et d’accompagner réellement le dessinateur tout au long du processus. Cela place le scénariste dans une position différente.

Pour moi, une BD reste avant tout une collaboration entre deux personnes. Sur un projet qui s’étale sur un an et demi ou plus, il est essentiel d’avoir une bonne entente. Si l’on est en désaccord, cela peut vite devenir compliqué. Je connais des scénaristes qui auraient refusé qu’on modifie une ligne de dialogue ou un détail du scénario. Mais une BD, c’est avant tout un travail d’équipe et de confiance.

De plus, je pense qu’être à deux, c’est un véritable atout, notamment face à l’éditeur lorsqu’il s’agit de négocier financièrement. Ensemble, on est plus forts que seuls.

Amaury Bündgen : Si je peux préciser, Lloyd est quelqu’un de très enthousiaste. Il me proposait souvent des idées inspirées par son immense culture en science-fiction, avec des références aux classiques qu’il voulait intégrer. Mais parfois, il fallait que je le recadre un peu, en lui expliquant qu’on n’avait pas toujours la place pour tout. Par exemple, lorsqu’on évolue dans un univers confiné, certaines de ses propositions, aussi chouettes soient-elles, ne collaient pas toujours à la thématique.
Ce qui était génial, c’est que Lloyd acceptait très bien ces ajustements. Son enthousiasme, bien que parfois un peu débordant, était contagieux et nous poussait tous à nous surpasser.

Lloyd Chéry : La différence entre nos approches réside dans notre manière de construire une séquence. Amaury a besoin de suivre tous les aspects d’une scène de A à Z pour qu’elle reste crédible et cohérente, sinon cela nuit à sa lecture. De mon côté, je suis plutôt adepte des ellipses.

L’enjeu pour nous était donc de trouver un juste équilibre. Moi, j’aime l’idée qu’on puisse utiliser une double page pour commencer une narration dans un tout autre contexte, tandis qu’Amaury préfère qu’on explique pourquoi et comment on en est arrivé là. Cela demandait de jongler entre nos deux visions pour concilier les besoins narratifs et les attentes de lecture.

Amaury Bündgen : C’est ça, c’est un mix de nos deux personnalités.

Vertigéo
Lloyd Chéry & Amaury Bündgen © Casterman

Quels sont vos prochains projets ?

Amaury Bündgen : En ce moment, je travaille sur un projet de fantasy très épuré, avec un style graphique tranché et minimaliste. Même au niveau de l’histoire, c’est assez linéaire. Cela ressemble un peu au film coréen The Raid, où un personnage gravit les étages d’un immeuble pour affronter des ennemis, avec une touche d’Enter the Dragon de Bruce Lee, où il affronte des boss de fin à chaque niveau. C’est dans cet esprit, mais dans un univers fantasy. Mon éditeur est très intéressé, et le projet est en voie de concrétisation. Cela devrait représenter environ un an et demi de travail.

Lloyd Chéry : Avec Amaury, nous réfléchissons à retravailler ensemble, peut-être sur une suite de Vertigéo ou sur un album situé dans le même univers. Nous avons vraiment aimé explorer cet univers, et y travailler a été un grand plaisir.

Nous avons également envie d’adapter un autre roman qu’Amaury doit encore lire. Ce serait une sorte de polar, un mélange entre American Nightmare (ou La Purge en version française) et une intrigue se déroulant dans la Babylone antique. Je pense que cela pourrait vraiment bien fonctionner.

De mon côté, j’ai aussi un projet avec Olivier Ledroit. Nous sommes en discussion pour réaliser un one-shot de fantasy.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans la bande dessinée, bien que vous ne veniez pas de ce milieu ?

Lloyd Chéry : Pour moi, il est essentiel de réaliser ses rêves. À un moment donné, il faut arrêter d’être spectateur de sa vie et devenir acteur, se fixer des objectifs et les atteindre. Faire de la bande dessinée, c’était un rêve que j’avais depuis 20 ans, depuis mon adolescence. Ça a pris du temps, car il est compliqué de percer dans ce milieu sans avoir de nom ou de reconnaissance. J’ai dû passer par plusieurs étapes : devenir journaliste, écrire pour Le Point, lancer un podcast de science-fiction, qui est aujourd’hui le premier en France avec 20 000 auditeurs, et publier un beau livre qui a été un succès, vendu à 23 000 exemplaires. Cela m’a permis de devenir crédible et de me lancer au bon moment, avec la bonne personne, Amaury.

Pour moi, réaliser ce rêve était essentiel, car la vie est trop courte. Mais la vraie question aujourd’hui n’est plus de parvenir à être publié : c’est de durer. Le marché de la BD est saturé, avec 7 000 nouveautés par an. On ne peut pas sortir un album dans l’indifférence. Il faut que chaque album soit un événement, soutenu par une stratégie de communication et de marketing réfléchie. Je refuse d’entrer dans une logique de surproduction, comme certains auteurs qui publient entre 5 et 8 bandes dessinées par an. Même si je comprends leur besoin de vivre de leur travail, ce n’est pas mon objectif. Je ne veux pas vivre de la BD, mais je veux respecter les lecteurs.

Quand quelqu’un dépense 22 EUR pour un album, surtout en période d’inflation, cela représente un véritable engagement. C’est important de respecter cela en proposant des projets soignés et bien préparés. Pour moi, la qualité et la réflexion doivent primer sur la quantité.

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Lloyd Chéry & Amaury Bündgen © Casterman

Dans un contexte où il est souvent difficile de vivre de la bande dessinée, surtout pour les auteurs, qu’est-ce qui vous a guidé dans ce choix, malgré le fait que vous ne veniez pas de ce milieu ?

Amaury Bündgen : Je pense qu’au départ, il faut être passionné. Personnellement, je suis un lecteur de bandes dessinées depuis l’âge de 7 ou 8 ans. Même s’il y a eu des périodes où j’ai dû ralentir, faute de budget ou de plaisir à lire, j’ai toujours été un passionné. J’aimais dessiner, mais j’avais abandonné l’idée de devenir auteur, car cela me semblait trop exigeant. À l’époque, il n’y avait pas YouTube, je ne connaissais personne dans le milieu, et il fallait monter à Paris pour présenter ses planches, ce qui me paraissait improbable. D’ailleurs, je n’avais même pas de planches à montrer, car je détruisais tout ce que je dessinais.

Je pense que sans passion, il est difficile de se lancer dans ce domaine. Être lecteur, dessinateur ou simplement consommateur passionné me semble une base incontournable, même si je peux me tromper. Pour moi, tout a commencé avec cette envie de devenir un acteur de ma vie, comme le disait Lloyd, de réaliser quelque chose qui me paraissait infaisable. Avec le bon timing, le bon projet, un peu de chance et un coup de pouce du destin, c’est finalement possible.

Lloyd Chéry : Ce qui est intéressant avec Amaury, c’est que Vertigéo est son troisième album, et c’est celui qui bénéficie d’un véritable engouement. Cela montre qu’il faut du temps pour se faire une place. Amaury a dû sortir deux albums avant d’être réellement identifié, et aujourd’hui, il peut compter sur le soutien des libraires, ce qui est essentiel pour des auteurs comme nous. Quand on n’a pas de budget marketing colossal pour mettre en avant un album, ce sont les libraires et les lecteurs qui font la différence.

Cela illustre bien que la bande dessinée, et plus largement l’édition, s’inscrit dans le temps long. On peut avoir un coup de chance avec un premier projet, comme ce fut mon cas avec mon livre sur Dune, mais l’enjeu principal est de durer. Pour cela, il faut être cohérent avec ses projets et ne pas se précipiter. Le succès se construit aussi avec le temps.

Amaury Bündgen : Pour moi, l’intégrité est essentielle : il faut faire ce qu’on a envie de faire sans se compromettre, sans céder aux effets de mode ou aux tendances politiquement correctes. Même si cela peut offrir une visibilité à court terme, je pense que sur le long terme, c’est préjudiciable. Cela conduit à une uniformisation, où tout le monde finit par produire la même chose.

L’important, c’est de créer des œuvres qui nous représentent vraiment. Quand un auteur reste fidèle à lui-même, cela se ressent : les lecteurs identifient sa voix, son style. Pour l’instant, j’ai eu la chance de réaliser des albums qui sont vraiment les miens, comme Vertigéo, sans jamais renier mes convictions ou faire des concessions. Je ne pourrais pas m’engager dans un projet auquel je ne crois pas, simplement parce qu’il est demandé ou sécurisant. Pour moi, l’authenticité est fondamentale.

Vertigéo
Lloyd Chéry & Amaury Bündgen © Casterman

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782203257313

Agenda : Angoulême 2025

Amaury Bündgen sera en dédicace sur le stand Casterman

  • Le jeudi 30 janvier de 10h30 à 12h30 et de 17h à 19h
  • Le vendredi 31 janvier de 10h à 11h30 et 13h30 à 15h (Cité de la BD)
  • Le samedi 1er février de 14h à 16h et 18h à 20h

Expo “Plus loin. La nouvelle science-fiction”

Du 30 janvier au 16 novembre 2025, la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême accueille Plus Loin - La nouvelle science-fiction, première grande exposition consacrée à la BD de science-fiction en France. Avec près de 150 auteurs et autrices à l’honneur, cette scénographie immersive revient sur 40 ans de création, entre cyberpunk, dystopies et space opera. Co-commissaire de l’exposition, Lloyd Chéry nous invite à explorer les nouveaux imaginaires du 9ᵉ art.

À lire sur ActuaBD.com :

Vertigéo, par Lloyd Chéry et Amaury Bündgen d’après la nouvelle de Emmanuel Delporte - éditions Casterman. Album paru le 15 mai 2024. 136 pages, 24 x 32 cm. 22 euros.

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[1] La Guerre des mouches est un roman français de Jacques Spitz, affilié au merveilleux scientifique, a été publié en feuilleton en 1937 dans la revue Regards avant de paraître en format relié chez Gallimard en 1938. Après une version remaniée en 1970 par les Éditions Marabout, il est désormais réédité dans sa version originale, NDLR.

Casterman ✍ Lloyd Chéry ✏️ Amaury Bündgen à partir de 16 ans Adaptation littéraire Post-apocalyptique France Paris Montpellier
 
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