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2 décembre 2025
Bienvenue à Santa Mondega, la ville la plus isolée du monde où il se passe des choses étranges depuis toujours. Ce n’est pas Sanchez, tenancier du Tapioca, le bar de la ville, qui dira le contraire. Enfin, moins il en dit, mieux il se porte, telle est sa philosophie. Et puis, qui le croirait s’il racontait qu’un type à capuche a commis un massacre dans son bar cinq ans plus tôt après avoir avalé du whisky, un bourbon cul sec, ne laissant que deux survivants : lui et Jessica, qui vient tout juste de se réveiller de son coma ? Ou que deux moines férus d’arts martiaux viennent de débarquer dans son bar à la recherche d’une pierre de lune à la valeur inestimable que le baron du crime local El Santino veut également récupérer ?
Sûrement pas Somers et Jensen, le flic de la ville et l’agent du FBI spécialisé dans le surnaturel, plus intéressés par le tueur en série qui élimine les lecteurs d’un mystérieux livre sans nom. Peut-être son pote Elvis, tueur à gages et sosie officiel du chanteur du même nom mais il n’est pas là pour ça. Elvis vient pour l’aider à venger la mort de son frère brutalement assassiné... Vraiment, qu’est-ce qui pourrait mal se passer ?
Le livre sans nom, le roman par lequel tout a commencé pour Anonyme et Sonatine
Résumer Le livre sans nom et la saga du Bourbon Kid qu’il inaugure est juste impossible. Depuis sa première publication sur une page Internet en 2006, l’auteur ayant été refusé par toutes les maisons d’édition, l’univers développé par le mystérieux Anonyme - écrivain dont la seule information à peu près sûre est qu’il est britannique et qu’il est toujours inconnu après plus de dix ans de succès en librairie - s’étoffe davantage à chaque volume et part dans tous les sens, au point de le rendre inclassable et unique en son genre.
En publiant Le livre sans nom en France en 2010, deux ans après sa création, Sonatine, jeune maison d’édition spécialisée dans le polar et le roman noir, a pris un pari qui s’est avéré gagnant : le roman a connu un succès fulgurant, la couverture noire mate avec un visage caché ou une silhouette sombre devenant une signature artistique forte de la série, reconnaissable entre mille et inchangée depuis.
D’autres romans ont ensuite paru, à raison d’un titre tout les un à deux ans : L’œil de la Lune et Le cimetière du Diable en 2011, Le livre de la mort en 2012, puis Psychokiller en 2013, Le Pape, le Kid et l’Iroquois et la nouvelle Sanchez, un conte de Noël en 2015, Bourbon Kid en 2017, Que le diable l’emporte en 2019, Santa Mondega en 2021, Kill the rich en 2023 et enfin Noir comme l’enfer, le tout dernier tome, sorti le 6 novembre 2025 et qui fait jouer rien de moins qu’Hitler et Jack l’Éventreur !
Mélange de thriller, surnaturel, fantastique, gore, trash et comédie tragique, la saga dans son ensemble est un hommage totalement déjanté à la pop culture des années 1980 à nos jours, dans la même veine que ce que propose Quentin Tarantino au cinéma. Une vieille rumeur veut d’ailleurs que le cinéaste américain et Anonyme soient une seule et même personne !
Organisée autour du Bourbon Kid, un tueur aux pouvoirs mystérieux et aux multiples identités, les intrigues rocambolesques de chaque roman sont alimentées par de nombreux personnages à qui il arrive tout un tas de péripéties en très peu de temps, rendant la lecture des romans particulièrement addictive et le travail de sélection de Koe’ et Yello d’autant plus compliqué pour ce premier tome très riche en informations.
L’auteur, la fan et la novice
Avec un tel succès depuis toutes ces années, une adaptation en BD était bien sûr attendue des fans, la scénariste Koe’ faisant partie de ceux de la première heure qui ont été bercé par les aventures du Bourbon Kid pendant leur adolescence.
Plutôt versée dans la création originale, elle s’est lancée dans l’aventure de l’adaptation du Livre sans nom en entraînant avec elle Yello qu’elle a rencontrée lors de ses études, et qui ne connaissait pas du tout la série. À elles deux, elles représentent toute la dualité du projet : satisfaire les fans historiques tout en renouvelant le public avec un seul et même support. Koe’ résume très bien ce positionnement :
Notre motto sur cette BD, c’était de faire quelque chose qui ouvre à une nouvelle génération de lecteurs la première saga originelle qui n’est pas forcément connue des jeunes. On voulait quelque chose qui soit un nouveau point de départ pour des gens qui ne l’ont pas connue à l’époque et en même temps, que les personnes qui ont lu les romans reconnaissent les personnages et prennent plaisir à les retrouver.
Le projet est également complexe, car au-delà de l’attente des fans de la première heure et de la pression qui l’accompagne, il faut surtout résumer 500 pages de roman avec beaucoup de personnages, de pensées intérieures et de fils d’intrigues en 200 pages ! Comme l’explique Koe’ :
Adapter Le livre sans nom, c’est quand même quelque chose. C’est un des bouquins qui a lancé Sonatine, tout le monde y tient énormément, il y a une grosse fan base et on se dit « Comment adapter cette histoire le mieux possible ? ». Dans un 46 pages [1], c’est impossible et si on avait fait 200 pages couleur, cela aurait représenté trois ans de travail. Donc il y a aussi un côté très concret : il faut une BD où il y a beaucoup de pages, où il y a de la place pour exposer les personnages, leurs personnalités, tous les fils de l’intrigue dans un format facile à dessiner et qui rende bien aussi le côté noir de l’histoire.
Un format original et surprenant, comme la saga.
La solution du support s’est donc rapidement portée vers un format hybride dont le choix n’est pas non plus anodin et correspond au côté décalé et inclassable du roman. Avec ce médium ni manga, ni comics, ni BD, Yello a pu laisser s’exprimer ses influences tirées du manga et du cinéma d’horreur qu’elle affectionne particulièrement, tout comme Koe’.
Le choix du noir et blanc est volontaire. Au-delà de l’esthétique pour Le livre sans nom, au niveau BD, je travaille principalement en noir et blanc parce que je préfère jouer sur l’encrage. La couleur c’est plus pour le plaisir de quelques planches. (Yello)
En vraie cheffe d’orchestre, Yello applique les ombres et les lumières avec un talent impressionnant et joue sur le noir et blanc avec une facilité déconcertante. Son trait à la fois souple, précis et parfois naïf, croque en quelques coups l’essence des personnages, à commencer par celui autour de qui tourne la saga, le Bourbon Kid, pourtant à peine présent dans ce premier tome :
[Représenter le Bourbon Kid], c’était un peu le nerf de la guerre, on a passé beaucoup de temps à y réfléchir. On voulait un personnage qui plaise à la fois à un public féminin et masculin c’est-à-dire un personnage qui ne soit pas trop propre sur lui mais qui reste un peu beau gosse, un peu bourru. (Koe’)
Très réussi pour l’instant même si (ou parce que ?) on ne voit encore que le bas de son visage, le Bourbon Kid est entouré d’une multitude d’autres personnages tout aussi importants et bien croqués visuellement.
Sanchez qui tient le bar de Santa Mondega est bien moins « sale » que dans le roman mais garde quand même ce côté malpropre qui fait son identité. C’est aussi le personnage qui a été le plus difficile à trouver pour Yello et Koe’, et qui divise le plus les fans, entre ceux qui le trouvent trop beau et ceux qui auraient voulu qu’il soit plus laid !
Les deux moines Kyle et Peto par qui le malheur arrive correspondent à leur description au mot près, les planches représentant Elvis sont de purs bijoux visuels, Dante et Kacy sont adorables et les flics Somers et Jensen sont également fidèles à ce que l’on peut lire dans le roman.
Une adaptation riche et prometteuse.
Quand bien même il y ait de la place dans le format choisi pour l’adaptation graphique, impossible de tout développer alors même que Le livre sans nom est le tome d’exposition du lore du Bourbon Kid et de sa très fournie galerie de personnages. La technique de Yello pour arriver à trier l’important du superflu ? Privilégier les personnalités et les moments clés du roman :
Dans une BD, on doit vraiment choisir les moments du roman qui nous marquent le plus. Surtout au niveau du dessin : lequel sera le plus impactant visuellement, lequel raconte vraiment beaucoup sur un personnage.
Heureusement pour elle, l’écriture du roman est déjà très cinématographique, ce qui a facilité son travail :
Adapter des romans en BD, c’est très très difficile à faire parce qu’il y a tellement d’éléments visuels, tellement de personnages, au moins dix actions par page mais je trouve que sa façon d’écrire Le Livre sans nom fait déjà pré-découpé quelque part. Quand j’ai lu le roman, j’ai été assez choquée de voir à quel point il était cinématographique et très BD aussi. (Yello)
C’est ce découpage très cinématographique qui rend la lecture de l’adaptation unique et intéressante, même si elle peut paraître décousue de prime abord. Les changements de points de vue entre les personnages (Sanchez, Jessica, Kyle/Peto, Jensen/Somers, Dante/Kacy) et les quelques flash backs aident à construire les décors et les intrigues de fonds qui auront leur importance par la suite.
Mais on regrette déjà que le tome 2 ne soit pas sorti en même temps que le 1, comme cela se fait parfois. En effet, le premier tome du Livre sans nom se termine sur un cliffhanger magnifique de brutalité qui correspond à une scène clé située environ à la moitié du roman. Cependant, même si la saga a énormément de matière, rien n’est officialisé quant à d’éventuelles adaptations au-delà du tome 2 qui correspondrait à la suite et fin du Livre sans nom dont la sortie n’est pas encore annoncée.
Mais avec un auteur impliqué, disponible et actif sur les réseaux sociaux (et toujours anonyme, ce qui n’est pas anodin !) et un duo d’autrices investies et des plus motivées, on ne peut qu’espérer que cette aventure graphique dure aussi longtemps que sa grande sœur romanesque.
Par Gaëlle BEDIS
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Le livre sans nom, T.1 - Par Koe’ et Yello, d’après Anonyme - Editions Sonatine - Paru le 06/11/2025.
Les propos cités ont été recueillis le 21/11/2025 à Lyon dans la librairie Expérience par Gaëlle Bédis.
[1] Le format BD classique