Très bon
3 décembre 2025
Dès les premières cases, la bande dessinée Frédéric Ozanam : La Charité en actes (éditions Plein Vent) frappe par son refus du cliché. Pas de nimbe doré, pas de miracles tape-à-l’œil : le dessinateur Davide Perconti, sous l’œil aguerri de l’autrice Coline Dupuy, a choisi de représenter son héros avec des traits anguleux, un regard fiévreux et des mains souvent crispées sur un livre ou une pièce de monnaie. Ce n’est pas un saint en prière qu’on nous montre, mais un homme en lutte — contre la misère, contre les préjugés, contre sa propre tuberculose.
Un saint en couleur : la force d’un récit sans concession
Le scénario, fidèle aux archives, restitue les tensions d’une époque où la foi et la raison s’affrontent comme des duellistes. Lyon, 1831 : les canuts se soulèvent, les salons bourgeois frémissent, et le jeune Ozanam, étudiant en droit, observe tout cela depuis sa fenêtre de la rue Pizay. « La question qui agite le monde n’est ni politique ni religieuse, c’est une question sociale », murmure-t-il dans une case où l’encre semble trembler d’indignation. Le ton est donné : cette BD ne sera pas une hagiographie, mais le portrait d’un homme déchiré entre son siècle et son idéal.
L’un des moments les plus forts de l’album survient lorsque, dans un amphithéâtre de la Sorbonne, un étudiant saint-simonien lance à Ozanam : « Le christianisme a fait des prodiges autrefois, mais aujourd’hui, il est mort. Que faites-vous, vous autres catholiques ? » La réponse ne viendra pas en discours, mais en actes : la fondation de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, ces « conférences de charité » où des jeunes gens, souvent incroyants, visitent les taudis parisiens. L’autrice nous fait ainsi découvrir la première génération des catholiques sociaux et les débuts de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, qu’Ozanam fonde en 1833, aujourd’hui présente dans le monde entier.
Brillant professeur, journaliste et homme de lettres, Frédéric Ozanam est un précurseur de la doctrine sociale de l’Église — que le pape Léon XIII développera quelques années après sa mort — et un pionnier du rôle social des laïcs et de la démocratie chrétienne, avec Charles de Montalembert.
Au fil des pages, son destin croise celui de personnages célèbres comme Lamennais, Chateaubriand, Lacordaire, Montalembert, Armand de Melun ou Sœur Rosalie Rendu. En arrière-plan, d’autres personnalités soucieuses des plus pauvres traversent cette période romantique, telles que Madame Swetchine ou Victor Hugo.
Un trait qui parle : entre gravure du XIXe siècle et modernité graphique
Le style visuel de l’album est un hommage aux estampes de l’époque, mais avec une touche contemporaine qui évite l’effet « musée ». Les décors sont minutieusement documentés : les traboules lyonnaises, les salons de la rue Saint-Sulpice, les barricades de 1848. Pourtant, le dessinateur évite le piège du réalisme froid. Les visages, notamment celui d’Ozanam, sont stylisés, presque expressionnistes : ses yeux cernés trahissent ses nuits blanches, et ses mains fines, toujours en mouvement, symbolisent son incapacité à rester inactif.
Ce qui frappe, à la lecture de cette BD, c’est à quel point les questions soulevées par Ozanam résonnent aujourd’hui. « Passons aux barbares ! », lance-t-il en 1848, appelant l’Église à quitter les salons bourgeois pour rejoindre le peuple. Deux siècles plus tard, alors que les inégalités se creusent et que les institutions religieuses peinent à trouver leur place, son message semble étrangement actuel.
L’album ne cache pas les contradictions de son héros : ce catholique libéral, ami de Lamennais, qui refuse à la fois le cléricalisme et l’athéisme militant ; ce professeur de la Sorbonne qui doit sans cesse justifier sa foi dans un milieu hostile ; ce marié tardif, rongé par la tuberculose, qui écrit à sa femme : « Aimons-nous, car nous n’avons pas de temps à perdre ». Ou qui affirmait « La charité ne consiste pas à donner ce qui nous reste, mais à partager ce qui nous est nécessaire. »
Une œuvre qui dépasse le cadre religieux
Si cette bande dessinée s’adresse naturellement aux fidèles — notamment aux membres de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, toujours active aujourd’hui —, elle dépasse le cadre du récit édifiant. En montrant Ozanam comme un intellectuel engagé, un précurseur de la démocratie chrétienne, elle parle à tous ceux qui croient que la foi et l’action peuvent aller de pair.
Le dernier chapitre, où l’on voit Ozanam mourir à Marseille en 1853, est d’une sobriété bouleversante. Pas de pathos, pas de miracle : juste un homme qui s’éteint — entouré des siens, après avoir tout donné — dans la pudeur, sentiment de réserve respecté par les auteurs, qui choisissent volontairement de ne pas le représenter. « Seigneur, vous qui avez souffert, apprenez-moi à souffrir », écrit-il dans une dernière lettre…
À l’heure où les débats sur la laïcité, la précarité et le rôle des religions dans la société font rage, cette BD rappelle que la sainteté n’est pas une affaire de miracles, mais de choix. Ceux d’Ozanam en font un modèle pour tous ceux qui refusent de séparer la tête et le cœur.
Par Jessy LEMESLE
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Frédéric Ozanam, la charité en actes, Coline Dupuy, Editions Plein vent, 15,90 €