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Le milieu de la bande dessinée, tant indépendant et alternatif que généraliste, a été fragilisé par les crises successives de ces dernières années, prix de l’énergie et du papier en tête. En face, les lecteurs et lectrices sont touché(e)s par un affaiblissement considérable de leur pouvoir d’achat du fait de l’inflation durable qu’a pu connaître la France. La baisse conséquente, voire la suppression selon l’âge, du pass Culture en 2025 - surnommé pass Manga par ses détracteurs - laissent entrevoir un cycle vicieux de l’évolution de l’édition jusqu’à une stabilisation des ventes.
D’autant que le manga, véritable locomotive à rendement des maisons d’édition généralistes, a accusé une forte baisse des ventes en 2024. Des évolutions que Didier Pasamonik a analysé avec précision. Dans un environnement hostile aux projets audacieux, nombreuses sont les structures éditoriales qui se retrouvent contraintes d’appeler aux dons et aux achats de B.D. dans l’espoir de traverser vivant la tempête. Si Les Moutons électriques ou Siné Hebdo ont malheureusement dû se résoudre à disparaître, The Hoochie Coochie, Ici Même ou Cornélius sont parvenus à relever la tête grâce aux dons ou achats des lectrices et lecteurs. Quant aux éditions Rouquemoute, elles sont sur la bonne voie puisqu’en date du 07/03/2025, 77 000 euros avaient été récoltés grâce à l’achat massif de bandes dessinées sur un objectif de 100 000 euros.
Depuis peu, c’est donc au tour de la maison historique des Requins Marteaux de solliciter l’appel au dons et aux achats. L’avantage du site Halloasso, sur laquelle se trouve le financement participatif, est que celui-ci ne prend aucune commission sur vos dons, si bien que l’intégralité de vos paiements seront remis à la maison d’édition. The Hoochie Coochie avait sollicité en son temps la même plateforme. Actuellement, 6243 euros ont d’ores et déjà été récoltés, soit 42 % de la somme espérée, tandis qu’il reste encore 34 jours pour participer. Grâce à ces dons, les projets suivants pourront voir le jour : Le langage des oiseaux d’Agathe Halais, ainsi que la suite des titres suivants : Paz et Polly de Juliette Bensimon Marchina, Les silencieux de Camille Lavaud et Bark de Simeon Van den Ende.
Afin de faire la publicité de cet appel aux dons, Les Requins Marteaux ont concocté une vidéo hilarante - que vous pouvez trouver sur leurs réseaux - imaginant que le monde est à la merci des complots des reptiliens.
Motif d’espoir, ceux-ci ont une peur panique de l’édition alternative qu’il s’agirait de veiller à défendre en sauvant la maison d’édition. La structure précise enfin que suite à cette campagne de dons, « Un grand tirage au sort sera organisé [...] À gagner : des dessins originaux, des sérigraphies collectors, des fanzines introuvables et des bandes dessinées (évidemment…) ».
Les Requins Marteaux, un pilier de l’underground français
Fondée en 1991 par Marc Pichelin, Guillaume Guerse et Bernard Khattou, la maison d’édition s’inscrit dans un mouvement de révolution de la bande dessinée française portée par l’Association ou Six Pieds Sous Terre, deux structures fondées la même année.
En 1996, le collectif d’auteurs fonde le magazine de bande dessinée Ferraille. Le temps de 27 numéros - le dernier étant publié en 2006 -, de nombreux grands noms du 9e art y ont fait leurs armes : Winshluss (Fauve d’or à Angoulême et prix Max und Moritz pour Pinocchio en 2009 et 2010, Grand prix Töpffer en 2024), Anouk Ricard (Grand Prix de la ville d’Angoulême 2025, Prix spécial du jury du festival d’Angoulême pour Animan en 2023), Lewis Trondheim (Grand Prix de la ville d’Angoulême 2006), Émile Bravo (prix René Goscinny pour La Réplique inattendue en 2001, prix Max und Moritz pour Boucle d’Or et les Sept Ours nains en 2012, Grand Boum de Blois en 2019), Blutch (Grand Prix de la ville d’Angoulême 2009), Christophe Blain (deux fauves d’or à Angoulême, l’un pour Isaac le pirate (T1) en 2002 et l’autre pour le second volume de Quai d’Orsay en 2013), et Guillaume Bouzard (Prix Jacques Lob au festival BD Boum de Blois et Grand Prix au festival Quai des Bulles en 2014). On peut également citer Charlie Schlingo, Killoffer ou Hugues Micol.
En 2010, la maison d’édition inaugure la collection « BD Cul » qui prendra par la suite son indépendance. En attendant, la collection attire de nombreux auteurs et autrices et renouvelle un genre habituellement destiné aux marges. Aude Picault, Florence Cestac, Guillaume Bouzard, Anouk Ricard, Ugo Bienvenu, Geoffroy Monde, Willem, Coco ou Chloé Wary participent à l’aventure, donnant régulièrement à lire d’excellentes bandes dessinées pour un public averti.
Un catalogue d’exception à (re)découvrir
Conséquence d’une ligne éditoriale audacieuse, le catalogue des éditions des Requins Marteaux est d’une grande richesse et nous ne pouvons que vous encourager à acheter les titres ci-dessous, en plus de faire un don, si cela vous est possible.
Parmi les excellents titres à (re)découvrir, le Pinocchio de Winshluss est fondateur. En 2018, à l’occasion d’une édition anniversaire, notre chroniqueur Frédéric Hojlo écrivait alors que « Dans cette version modernisée de Pinocchio, la marionnette n’est plus de bois. Elle devient sous les crayons de Winshluss un androïde invincible et surpuissant, une machine de guerre échappant à tout contrôle - ou presque, puisque Jimini Cafard s’est installé dans sa boîte crânienne. L’insecte soûlard et vulgaire profite évidemment de la situation et Pinocchio se retrouve par monts et par vaux, selon la trame écrite par Collodi à la fin du XIXe siècle mais revue corrigée - dans tous les sens du terme - par Winshluss. À la fois délirant et cohérent, sombre et drôle, graphiquement très libre, varié et virtuose dans son genre, le Pinocchio de Winshluss n’a pas pris une ride ».
Autre titre signé Winshluss : In God We Trust (2013). Vincent Gauthier s’exprimait ainsi à propos de cette autre œuvre indispensable de l’auteur : « Guidé dans les méandres de l’Ancien et du Nouveau Testament par un certain saint Franky (tiens donc...), le lecteur révise les mythes fondateurs du livre saint. Mais la recette de l’auteur de Monsieur Ferraille contient plus d’alcool et de baston que tout autre ingrédient. Absurde et provocateur, cette relecture des personnages bibliques est la bienvenue - un Dieu séducteur timide, alcoolique et blasé, Jésus en loser dépressif, et autre Pierre physionomiste du Paradis -, met en avant une humanité violente et criarde. Piochant dans les moments les plus illustres, c’est un véritable déluge qui nous est raconté, inspiré et graphique. On retrouve dans ce délire punk et providentiel tout le talent de Winshluss. Encore une fois, il navigue avec facilité dans les diverses pratiques graphiques : gravures, pastels, aquarelles, épures ou parodies d’affiches publicitaires. Sans oublier le comics et ce duel fracassant entre Dieu et Superman ».
Au registre des titres à succès, que nous vous invitons à (re)découvrir, est inscrit La vie souterraine de Camille Lavaud Benito, récompensé par le Fauve Révélation du Festival d’Angoulême 2022. Hugues François et Frédéric Hojlo avaient pensé le plus grand bien de cet album, tandis que Thomas Figueres l’interviewait :
« Alors que le conflit touche à sa fin, après le Débarquement de Normandie en juin 1944, certains responsables sentent le vent tourner et donnent à la Résistance les moyens de régler ses comptes en réalisant le braquage le plus important du XXe siècle. Il s’agit d’attaquer le train opérant un transfert de fonds pour la Banque de France. Acte de brigandage ou fait de guerre ? La répartition d’un butin aussi important n’est pas sans susciter des interrogations, d’autant qu’après la Libération, des doutes subsistent sur la manière dont une partie de l’argent a été utilisée. […] La composition des planches traduit la complexité de ces parcours, de leur enchevêtrement au gré des pérégrinations des protagonistes, des lieux et des moments. Leurs cheminements tortueux sont portés par une structure graphique parfois touffue, où les cases se croisent, se rencontrent et invitent à quitter la surface. Ces choix graphiques, alliés à une diversité de techniques utilisant le noir et blanc, contribuent à nous remettre dans l’ambiance de l’époque, sentiment d’immersion renforcé par les ambiances musicales explicitement mises en avant par l’autrice ».
Nous citerons encore de nombreux autres titres dont
– Grip de Lale Westvind : « Grip, qui pourrait se traduire par "la poigne", est un conte initiatique de 160 pages. Lale Westvind signe un récit muet halluciné et hallucinant, vif d’esprit et de couleurs. Il faut vivre cet instant de lecture magique où des mains prennent leur indépendance, déclenchant tout un tas de situations baroques » (La Bibliophage)
– Vermines de Marc Pichelin et Guillaume Guerse : « L’univers de Vermines n’est pas celui des étoiles qui brillent sous les feux de la rampe dans un univers aseptisé. Avec un propos chargé d’ironie, les auteurs nous content une société faite de bassesses individuelles, de faiblesses personnelles, des espoirs naïfs des uns trahis par les ambitions des autres. Une atmosphère unique, tirant sur le glauque, reflet de la noirceur des âmes et des pulsions, se dégage de l’univers de Vermines, dans lequel rien n’est noir ou blanc mais tire plutôt du gris au gris foncé ». (Hugues François)
– Fungirl d’Elizabeth Pich : « Avec son col Claudine et ses chaussettes bicolores, Fungirl a de faux airs d’Olive Oyl et ressemble à une ado attardée en porte-à-faux avec le monde qui l’entoure. Elle partage une colocation avec son ex, Becky, devenue sa meilleure amie, laquelle s’est attachée à Peter, un garçon sensible et doux que Fungirl prend un malin plaisir à enquiquiner. « Peter, tu es tellement sain... C’est répugnant ». Son job, elle le trouve par hasard aux pompes funèbres, et avec Fungirl en activité dans le monde du silence, de funèbre, il ne reste que le nom. Simuler l’érection d’un cadavre avec un concombre collé à la glu, faire de la corde à sauter avec un intestin... On l’a compris, l’imagination trash de Fungirl pour provoquer les situations les plus scabreuses est no limit. » (Nadine Riu)
– Retenez-nous ! Ou on fera un malheur de Willem : « Willem déteste toujours l’arrogance des puissants et les extrémismes religieux. La connivence des riches, la violence militaire, la xénophobie, la surconsommation, les trahisons à la liberté d’expression, la bêtise à tous les étages et portée aux nues sont ses cibles préférées, invariablement » (Frédéric Hojlo).
Divers ouvrages, que nous n’avons pas encore cités, ont été récompensés ces dernières années : Stupide Mâle blanc de Salch (Prix Schlingo 2023) et Mean Girls Club de Ryan Heshka (Elvis d’or 2025).
On vous invite également à découvrir d’urgence Ratiche. Pour seulement dix euros, procurez-vous ces albums brochés, inspirés par la tradition des BD de gare et des fumetti italiens. Pour chaque numéro, un scénariste se voit confier la rédaction de l’ensemble d’un mini-album. Ensuite, intervient une équipe de dessinateurs. Sur le premier album, Marc Pichelin et Guillaume Guerse (deux des cofondateurs des Requins Marteaux), ainsi que B-Gnet, James, Louise Collet et Tangui Jossic ont participé à l’aventure.
Servi par un dessin absolument réjouissant, cet univers animalier a pour personnage principal Ratiche, qui vit à Chams City, « une ville souterraine peuplée de rats, de minets, de clébards et autres bestioles plus ou moins fréquentables » (Les Requins Marteaux). 72 pages en couleurs, entre lesquelles s’intercalent des jeux et des rubriques dans l’esprit d’un Picsou Magazine ou d’autres magazines jeunesse.
Enfin, pour lecteurs avertis, la collection « BD Cul » propose de grands moments de rire (PlanPlan Culcul d’Anouk Ricard, La bibite à bon Dieu de Guillaume Bouzard, récompensé par le prix Schlingo 2013), de réflexion (Déesse d’Aude Picault, B.0 comme un Dieu d’Ugo Bienvenu), voire de poésie (Comtesse d’Aude Picault), que nous vous recommandons chaudement.
Si vous en avez la possibilité, soutenez Les Requins Marteaux ! Faites un don (ici !) qui sera reversé à cette maison d’édition indépendante et procurez-vous ces petits bijoux narratifs et graphiques qui parsèment son catalogue depuis plus de trente ans. Entre rires, extase graphique et scenarii brillants, chacun et chacune sera en mesure de trouver une bande dessinée à adorer. « Mourir ? Plutôt crever ! » disait Siné.
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Par Romain GARNIER
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– Choses vues à Angoulême 2025 : l’Elvis d’or 2025 à Mean Girls Club : la vague rose de Ryan Heshka, de Didier Pasamonik
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– Grip - Par Lale Westvind - Éd. Les requins Marteaux, de La Bibliophage
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– Le grand retour de "Vermines" de Marc Pichelin et Guillaume Guerse [PODCAST], de Hugues François
– Fungirl - Par Elizabeth Pich - Les Requins Marteaux, de Nadine Riu
– "Retenez nous ! Ou on fera un malheur" : Willem, toujours aussi percutant, de Frédéric Hojlo
– In God We Trust - Par Winshluss - Les Requins Marteaux, de Vincent Gauthier
– Pinocchio (édition anniversaire) - Par Winshluss - Les Requins Marteaux, de Frédéric Hojlo
– Monsieur Ferraille - Par Winshluss et Cizo - Editions Les Requins Marteaux, de Morgane Aubert
– Le Jardin d’Émile Bravo - Par Émile Bravo - Les Requins Marteaux, de Vincent Gauthier
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