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Elizabeth Pich (Fungirl Forever) : « Vous avez le droit de rire ! » [Interview]

Par Colin BESNIER 11 avril 2026 
Cinq ans après son premier album, Elizabeth Pich revient pour un deuxième opus, Fungirl Forever. La Fungirl est effectivement de retour, toujours aussi drôle et délurée. Invitée d'honneur de la galerie Arts Factory, Elizabeth Pich y est exposée jusqu'au 23 Mai 2026. L'occasion pour nous de la rencontrer.

Des débuts sur le web

Avant les comics papiers, il y a les comics en ligne. Elizabeth Pich connaît son premier grand succès grâce à la série de comics à gags War and Peas, qu’elle réalise en collaboration avec Jonathan Kunz, qui sera son binôme créatif. War and Peas devient leur nom d’auteur commun dans cette série de « gags à la Monty Python », publiée sur Instagram. De cette collaboration naîtra en 2021 l’album Des Sorcières et des hommes, chez First Édition.

Elizabeth Pich (Fungirl Forever) : « Vous avez le droit de rire ! » [Interview]

De son côté, Elizabeth sortira son premier album en solo aussi en 2021 : Fun Girl, qui fera immédiatement son succès en tant qu’autrice.

Drôle, déjanté, morbide et sans concession, Fun Girl c’est l’histoire d’une coloc ingérable, accroc au sexe et qui foire tout ce qu’elle entreprend à la manière d’un Lagaffe américain. Irrévérencieux et provocateur, Fun Girl était déjà un cocktail explosif d’humour crasse, un véritable plaisir régressif et - osons le dire - jouissif.

Fun Girl Forever

À l’occasion de la sortie de Fun Girl Forever, Elizabeth était invitée à la galerie Arts Factory à Paris pour une exposition retraçant le parcours de l’album. C’est pas moins de quatre étages qui lui sont dédiés, décorés des planches originales, en couleurs, mais aussi de magnifiques poupées grandeur nature du personnage qu’on retrouve notamment en devanture.

On ne résiste pas non plus à l’envie de vous parler des deux sous-sols : Le premier est décoré d’un superbe cercueil contenant une autre Fun Girl grandeur nature. Pas d’inquiétude : elle n’est pas morte. Elle s’est simplement installée de manière cosy afin d’y regarder sa série préférée, Friends, en mangeant des chips. Le second sous-sol contient quant à lui... Eh bien, on ne peut pas trop en dire, ou l’on risquerait d’intégrer la section adulte du site. Disons simplement que l’ambiance y était tamisée, et les lumières douces et rosées...

L’interview :

Comment fabriquez-vous vos gags ?

Elizabeth Pich : J’ai l’impression que l’humour est étroitement lié au timing. Lorsqu’on écrit une bande dessinée, on travaille toujours avec le format de la page, et on peut avoir envie d’utiliser ça comme une sorte d’interruption rythmique. On peut par exemple voir quelque chose qui attire notre attention en bas de la page, et qui nous fait comprendre que : « Si je tourne la page, il va se passer quelque chose ». J’aime bien faire ça.

Dans cette scène, par exemple, on voit Fungirl pendant son premier jour de travail. Elle vient de décrocher un poste d’assistante dans des pompes funèbres. Son patron Adam essaie de voir comment elle va s’en sortir, et elle est déjà immédiatement distraite. Elle parle, elle n’est pas concentrée pendant qu’elle boucle les cheveux de cette jeune fille décédée. Et Adam essaie de la faire se concentrer en lui disant : « C’est une cliente importante. J’ai besoin qu’elle soit vraiment parfaite. » Et puis, ce qui devait arriver arrive inévitablement avec Fungirl quand elle essaie de faire quoi que ce soit.

Quand j’essaie de créer du chaos, j’essaie d’avoir ces petites réalisations. J’essaie généralement de penser qu’il existe une certaine logique dans l’univers de Fungirl, où les choses peuvent mal tourner d’une manière qui lui est unique. Si vous lisez Fungirl, vous vous dites déjà que ça risque de mal tourner. Évidemment qu’il ne faut pas la laisser sans surveillance dans une scène cruciale avec un client très important. Évidemment que le fer à friser prend feu, c’est inévitable. Bien sûr, elle essaie de régler le problème d’une manière qui ne fait qu’empirer les choses. Parce qu’avec Fungirl, aucune solution ne fonctionne comme ça. En général, ça dégénère en un chaos encore plus grand, parce que c’est comme ça qu’elle fonctionne.

Pour moi, construire une blague, c’est créer un problème, puis faire en sorte que le fait de le régler ne fasse qu’empirer les choses. On assiste à cette catastrophe en direct sans rien pouvoir faire. Le lecteur est impuissant. Il ne peut que se dire : « Oh, mon Dieu ». Pour moi, c’est ça, la blague parfaite. J’aime arriver à un moment où on rit, mais où on se sent coupable de rire. Je veux que vous riiez, même si c’est de mauvais goût. Vous avez le droit de rire. C’est censé être ridicule, même si le sujet est sérieux.

Est-ce le juste milieu entre le rire et la honte de rire ?

Elizabeth Pich : Je pense que oui. Pour moi, l’humour est étroitement lié à une réaction spontanée. En général, j’essaie de ne pas trop analyser lorsque je regarde ou que j’écoute des choses drôles, car si on en fait trop, ça devient un défaut. J’ai tendance à trop réfléchir quand je regarde des choses drôles. Je pense qu’il est quand même important d’analyser pourquoi je trouve quelque chose drôle. Je suis attirée par l’humour un peu gras parce que je n’aime pas trop glorifier les choses.

Je sais que beaucoup de gens pourraient me reprocher des blagues de mauvais goût parce qu’elles parlent de la mort, et qu’on n’a pas le droit de se moquer de la mort. Mais je pense que, si les gens disent qu’on n’a pas le droit de se moquer de quelque chose, il est important de se demander pourquoi. Évidemment, il y a des sujets que je n’aborderai jamais parce que je n’ai personnellement aucun lien avec eux. Je trouve que c’est une source de soulagement ; l’humour a quelque chose de très apaisant quand on parle de deuil ou de perte.

Vous vous considérez comme très analytique. Est-ce que Fungirl a justement été créée comme une opposition à votre caractère ?

Elizabeth Pich : Oui, c’est l’un des aspects les plus amusants lorsqu’on écrit un personnage impulsif qui ne réfléchit pas avant d’agir. Je l’envie presque, parce qu’il y a ce conditionnement moderne qui nous pousse à être une bonne personne. On passe sa journée à être un membre productif de la société, à être gentil avec tout le monde, à payer ses factures, à être un bon partenaire, un bon ami, un bon parent, un bon enfant, peu importe. Je trouve ça très fatigant. Fungirl est une libération de tout ça, parce qu’elle est un véritable tourbillon de chaos. On ne voudrait pas être comme elle, mais en même temps on l’envie, parce qu’elle ne ressent jamais le moindre remords.

Elle fait toutes ces choses que j’aimerais pouvoir faire, mais en même temps, je suis contente de ne pas être comme elle. C’est une expérience amusante à regarder. Comme ces vidéos de presses hydrauliques, c’est amusant à regarder, mais je ne voudrais pas en avoir une dans ma propre cuisine. Je ne voudrais pas vivre avec Fungirl, elle me rendrait folle.

Pensez-vous que l’humour est culturel, qu’il diffère entre les pays ?

Elizabeth Pich : Je pense effectivement qu’il existe des différences régionales en matière d’humour. J’ai grandi aux États-Unis jusqu’à mon adolescence, et je pense que cela a beaucoup influencé mon sens de l’humour. Quand j’ai déménagé en Allemagne, j’ai réalisé que l’humour y était différent, mais intéressant à sa manière.

Lorsque j’ai commencé à écrire Fungirl et que je me suis rendue plus souvent en France, j’ai retrouvé un humour que j’avais connu plus jeune. En France, on apprécie beaucoup l’humour « underground » et « trash ». En Allemagne, c’est moins le cas. Je pense que l’humour y fonctionne un peu différemment. Mais j’essaie encore de comprendre ça. C’est un vaste sujet, car l’humour est aussi étroitement lié aux thèmes que les gens connaissent. Si je fais des références, les lecteurs doivent connaître à quoi je fais allusion pour les comprendre. Parfois, je cache des détails dans mes bandes dessinées qui ont du sens pour moi, et ceux qui connaissent la référence les comprendront. Mais si vous ne les comprenez pas, ce n’est pas grave. Vous ne repérez peut-être tout simplement pas les petits clins d’œil que je cache ici et là.

Une autrice sensible

On s’attendait à tout en rencontrant Elizabeth. Et si elle était comme son personnage ? Bien entendu, il n’en est rien. Nous avons trouvé à la place une personne sensible, drôle et pleine de gaîté. Elle nous raconte en off son amour des animaux, notamment des tortues : « Aucune tortue n’a été blessée durant la réalisation de cet album ! ». Elle révèle aussi d’un ton rieur qu’elle compte bien continuer à faire évoluer l’univers de Fun Girl, avec des titres reprenant la nomenclature des différents films Batman. Après Fun Girl Forever, on trouvera peut-être Fun Girl Begins, ou bien Fun Girl Rises. Dit sur le ton de la blague, la véracité de ces révélations reste à déterminer

Après la lecture de l’album, une chose est claire : Elizabeth Pich ne veut plus faire « de la suite de gags », et propose cette fois-ci une histoire encore plus suivie, prenant plus de temps pour le développement des personnages et de leurs relations. C’est une réussite à ce niveau, même si on regrette peut-être que l’album soit, de fait, un peu moins drôle. Néanmoins ça ne l’empêche pas d’être encore plus barré que le précédent : évasion de prison, mafia de tortues, sérum de jeunesse, expérience extra-conjugale...

Un récit pas tout en finesse, mais tout en cœur.

Par Colin BESNIER

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Code EAN : 9791094442548

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