Ce mardi 27 février 2025, est annoncé le procès de l’« Affaire Vivès » avec une ouverture prévue à 9h30. C’est dans une petite salle d’une sobriété austère que trois magistrates ont pris place, présidées par Céline Ballerini. Toutes trois sont secondées par un huissier et une greffière. Face à elles, un public modeste - peu de place oblige - installé sur quelques lignes de bancs, ainsi que des chaises. Trois écrans géants sont disposés sur les murs et, de part et d’autre, face à face, siègent l’accusation et la défense. Cette disposition étonnante met en scène la confrontation de manière théâtrale, la joute verbale s’apparentant à un véritable match de tennis.
Le petit théâtre judiciaire
À droite des magistrates, la procureure Déborah Landemarre, qui représente le Parquet, ainsi que l’accusation composée de quatre avocats, chacun représentant une association qui s’est constituée partie civile pour le procès : Fondation pour l’enfance, Face à l’inceste, Innocence en danger et l’Enfant Bleu.
À gauche, dans le box des accusés, Bastien Vivès, enserré par Marion Glénat-Corveler et Vincent Parronnaud. Derrière, trois avocats, dont Me Richard Malka - célèbre avocat de la liberté d’expression ayant défendu Charlie Hebdo dans l’affaire des caricatures du prophète - et Me Marine Viegas. Le premier croise les bras, l’air serein, prêt à en découdre.
Marion Glénat-Corveler affiche un visage fatigué et grave, tandis que Bastien Vivès semble se questionner sur la raison de sa présence avant de fixer l’horizon, perdu dans ses pensées. Quant à Vincent Parronnaud - célèbre auteur d’une revisitation du mythe littéraire de Pinocchio, sous le pseudonyme de Winshluss, aux éditions Les Requins Marteaux, et co-réalisateur de Persépolis -, il est très concentré, les lunettes posées sur la table attenante et sa main allant et venant dans sa barbe blanche parfaitement taillée.
Afin de compléter le tableau, de part et d’autre des boxes, quatre dessinatrices qui scrutent leurs modèles vivants du jour afin de rendre compte au grand public de la tenue du procès. À 9h50, la présidente prend la parole et rappelle les règles qui prévalent dans l’enceinte du tribunal, notamment sur la question du portable et l’interdiction de capter morceau ou totalité du procès. Après l’appel des accusés à se présenter à la barre, puis la mise au point sur la liste des témoins présent(e)s au tribunal, la magistrate indique que la procédure est remise en cause par la défense à laquelle elle donne la parole.
Sus aux censeurs et aux ligues de vertu : dire le droit et non la morale
Me Malka inaugure sa plaidoirie par la volonté de dédiaboliser Bastien Vivès qui est assimilé à un pédophile par une partie de l’opinion. En témoigne sa présence devant la chambre correctionnelle dévolue aux violences sur mineurs, ou la récolte de son ADN et son inscription au fichier des délinquants sexuels lors de sa garde à vue. Il se désole alors qu’on « confond réalité et fiction ». L’avocat affirme que si l’on sait qui est le méchant et le gentil dans la bande dessinée franco-belge traditionnelle, il n’en est rien dans une salle d’audience où le droit, et non la morale ou la vindicte populaire, décide de qui est coupable au sujet de tel ou tel fait.
Rappelant la « mort sociale » de son client, conséquence des accusations à son encontre, Me Malka signifie à la salle qu’en cas de condamnation, la présidente de la cour serait la première magistrate à condamner un artiste en se fondant sur l’article 227-23 du code pénal, qui prévoit notamment que « le fait, en vue de sa diffusion, de fixer, d’enregistrer ou de transmettre l’image ou la représentation d’un mineur lorsque cette image ou cette représentation présente un caractère pornographique est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende ».
Il dénonce alors les parties civiles qu’il qualifie de « procureurs » et de « ligues de vertu » voulant faire de ce tribunal un « juge d’encre et de papier ». Des expressions utilisées à maintes reprises afin de disqualifier l’action en justice des associations de protection de l’enfance jugée « ubuesque ». Pour l’avocat, il est évident que ses clients, Bastien Vivès et les éditions Glénat, n’ont pas à se trouver dans cette enceinte. Il en veut pour preuve qu’en 2019, le même parquet de Nanterre, saisi au sujet de la bande dessinée Les Melons de la colère, autre titre accusé de pédopornographie, n’avait relevé aucune infraction et classé l’affaire sans suite.
« Pourquoi le parquet de Nanterre s’est-il ainsi déjugé » plusieurs années après, s’exclame Me Malka. « Que s’est-il passé entre-temps ? Quel élément nouveau justifie un tel revirement ? ». Nous ne le saurons pas, la procureure se gardant bien de revenir sur ce point lors de sa prise de parole. Il rappelle également que les bandes dessinées mises au banc des accusés n’ont plus d’autorisation de vente depuis plusieurs années et qu’aucun de ces titres n’avait été effectivement vendu par le diffuseur depuis lors.
L’enjeu du procès : « ouvrir les portes de l’enfer contre les artistes »
Il soulève ensuite ce qu’il estime être l’enjeu de ce procès : « ouvrir les portes de l’enfer contre les artistes », rappelant opportunément que les États-Unis ont fait retirer de bibliothèques l’œuvre Maus d’Art Spiegelman au prétexte qu’on y voit une jeune souris nue. Une raison irréaliste et fallacieuse qui rejoint la position de Yves Frémion qui dénonçait dans une tribune libre, publiée sur ActuaBD le 13 janvier 2023, celles et ceux qui appelaient le FIBD d’Angoulême à constituer une charte sur « les futures sélections et programmations du festivals » :
« imaginons un instant l’application stricte de leur projet de « charte ». Dénonçons alors l‘ignoble œuvre de ce Yankee nommé Walt Disney. Depuis les années 1940, il inonde les revues pour la jeunesse du monde entier avec ses histoires de « Donald ». Qu’y voit-on ? Un humain animalisé en canard, vêtu humainement, mais dont tout le bas du corps est à poil, bien qu’à plumes, exposé au regard de nos innocents bambins, le cul en l’air, ainsi qu’une humaine animalisée en cane et dévêtue de semble façon. Pire : il y aussi dans ces histoires les trois jeunes neveux de Donald, des enfants animalisés, eux aussi le cul nu ; ils vaquent à longueur d’épisodes devant le héros qui n’est, tenez-vous bien, même pas leur père mais un oncle, espèce parentale qu’on sait fortement encline à la pédophilie familiale ».
Me Malka insiste sur le fait que si Bastien Vivès venait à être condamné, ce serait ouvrir les portes à l’épuration culturelle pour laquelle les associations se tireront la bourre afin de savoir qui obtient le plus de condamnations. Ils n’en auront jamais assez et exigeront toujours plus dans un cycle infernal. Censurer son client reviendrait à retirer des ventes Lolita de Vladimir Nabokov - ouvrage qui, rappelons-le, dénonce la pédophilie, tandis que le film de Stanley Kubrick a fait une interprétation éloignée de l’œuvre originale - ou les œuvres du Marquis de Sade. Dans le monde de la bande dessinée, l’avocat appelle les parties civiles à exiger, en cohérence avec leurs accusations, à la censure de Gotlib qui a dessiné des scènes dans lesquelles des jeunes filles ont des relations sexuelles avec des adultes. La liste serait sans fin. Il en veut pour preuve l’existence d’un signalement qui a été formulé à l’encontre du tome 16 de la série Titeuf de Zep.
La défense dénonce alors la haine et la peur que suscitent chez les parties civiles la révélation de la chair, la détestation farouche de la pornographie et la panique morale qui prend forme face aux questions de sexualité. Me Malka rappelle que la pornographie est interdite avant tout dans des dictatures religieuses et que l’extrême droite étasunienne au pouvoir, qui épure les bibliothèques du pays, ne constituent en rien, au contraire de leurs discours officiels, des parangons de défense de l’enfance, loin s’en faut. Or, veut-on prendre ces pays pour modèle ?
Un tribunal de Nanterre « incompétent »
Au sortir de ce propos liminaire consistant, Me Richard Malka développe des arguments juridiques qui voudraient que ce procès ne puisse avoir lieu pour des raisons de procédure pénale. Est soulevé l’incompétence territoriale du tribunal de Nanterre - un procès doit avoir lieu soit dans le département ou le fait reproché a été commis ou dans le département du lieu d’habitation du prévenu -, rappelant que Bastien Vivès habite à Paris et que le siège social des éditions Glénat est à Grenoble. En ce qui concerne Les Requins Marteaux, l’association siège à Bordeaux. Quant au délit, il ne serait établi par aucune pièce validée par huissier dans le dossier de l’accusation.
Ensuite, l’avocat soulève stratégiquement un possible fait de nullité, accusant les parties civiles de ne pas avoir informé les accusés de la nature précise du délit, ce qui contreviendrait aux droits de la défense. Qu’est-ce qui est jugé, qu’est-ce qui est poursuivi ? 1150 dessins ? Quelles cases sont problématiques ? Sur quoi la défense doit-elle mener sa plaidoirie ? Il accuse les parties civiles de « désinvolture » et indique qu’une association lui a fait parvenir deux pages de Décharge mentale et cinq de Petit Paul. Bastien Vivès doit-il être défendu sur ces quelques cases ?
Afin d’appuyer son propos, l’avocat invoque le procès intenté à Gustave Flaubert pour son œuvre Madame Bovary, dans laquelle on lui reproche d’avoir fait « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs ». En dressant un parallèle implicite sur l’accusation des parties civiles, qui reposerait sur la morale et non sur le droit, Me Malka cite un passage de la plaidoirie de son lointain confrère, Me Senard : « Maintenant, le ministère public a aperçu dans tout cela, par-dessus tout, la couleur lascive. S’il m’était possible de prendre le nombre des lignes du livre que le ministère public a découpées, et de le mettre en parallèle avec le nombre des autres lignes qu’il a laissées de côté, nous serions dans la proportion totale de un à cinq cents, et vous verriez que cette proportion de un à cinq cents n’est pas une couleur lascive, n’est nulle part ; elle n’existe que sous la condition des découpures et des commentaires ».
Autrement dit, reproche est fait d’avoir extrait des passages d’une œuvre, ce qui les décontextualise et par là-même induit une interprétation erronée. De la même manière, les bandes dessinées de Bastien Vivès ne sauraient être comprises dans leur intention par un découpage malhonnête mais bien par une appréhension globale de l’œuvre.
Des associations moralistes et proches de l’extrême droite ?
Afin de clore ce tableau, Me Richard Malka et Me Marine Viegas entreprennent de dénoncer ce qui seraient les motivations réelles et politiques de ces associations, soulevant alors leur possible irrecevabilité devant le tribunal. Accusées de « procédure-bâillon », d’accointance avec l’extrême droite - Innocence en danger ne le conteste pas -, qualifiées de « braqueurs de musées et de librairies », rappel est fait des nombreux procès dans lesquels celles-ci se sont constitué partie civile afin de censurer des œuvres culturelles.
Par exemple l’« affaire Rose Bonbon » pour laquelle Fondation pour l’enfance et L’Enfant Bleu s’étaient manifestées en 2002. À l’époque, elles dénonçaient l’ouvrage Rose Bonbon de Nicolas Jones-Gorlin, qui raconte la vie d’un pédophile assassin dont le contenu a été perçu comme une apologie et une incitation au passage à l’acte.
Innocence en danger et Face à l’inceste, elles, s’étaient constituées parties civiles dans l’« affaire du Palais de Tokyo » en 2023. Six associations de protection de l’enfance réclamaient qu’une œuvre de Miriam Cahn soit retirée de l’exposition. La raison ? Intitulé Fuck abstraction, le tableau représente une scène de fellation forcée entre un homme et une frêle silhouette que les associations affirment être un enfant. À l’époque, Richard Malka, avocat du Palais de Tokyo, affirme que « Les requérants font une lecture littéraliste et fondamentaliste du code pénal comme ils font une lecture littérale et fondamentaliste d’une œuvre d’art ». La requête des associations avait été alors rejetée. Quant à l’œuvre, une explicitation de son sens est venue s’ajouter, tandis que l’exposition est déconseillée aux scolaires. La preuve pour l’accusation que l’œuvre est problématique
L’accusation : « L’art n’est pas au-dessus des lois »
Avant même le début du procès, Me Laure Boutron-Marmion, avocate de l’association Face à l’inceste, prenait la parole devant les caméras et les micros des médias qui lui réclamaient de détailler l’enjeu du procès : « C’est assez dommage que la défense veuille réduire le procès d’aujourd’hui à la « cancel culture » alors qu’il y a là un débat juridique à avoir, à savoir que, est-ce que les BD de Bastien Vivès, qui ont été diffusées à très large échelle par tous les sites de distribution en ligne, par les maisons d’édition, constituent ou non des images à caractère pédopornographiques qui tombent sous le coup de la loi pénale. Pas plus que ça ».
L’avocate dénonce alors le contenu des œuvres accusées : « Il y a déjà eu des auteurs qui ont pu faire des dessins à caractère pédopornographiques, qui n’ont pas posé de problème, parce qu’il existait un message qui entourait aussi l’œuvre. Aujourd’hui, nous n’avons que de la scène pédopornographique sans consentement, des scènes de viol entre mineurs et majeurs ». […] Il faut avoir conscience que les pédocriminels utilisent aussi cette voie-là pour abuser les enfants. C’est un moyen de dire « c’est cool ! Regarde ! Même les BD en parlent ». Ce n’est donc pas le débat de savoir si on a envie ou non, associations de protection de l’enfance, de fermer la bouche artistique de tous les auteurs de dessin français ».
Enfin, quand on lui demande s’il est possible de tout dessiner ou reproduire, sa réponse est catégorique : « Il me semble que non. La société attend aussi que l’art l’éclaire. L’œuvre artistique est le miroir d’une société. Une société qui aujourd’hui, de fait, a avancé sur les sujets de violences sexuelles. Il faut savoir que les violences sexuelles contre les enfants sont extraordinairement invisibilisées, encore plus en ce qui concerne l’inceste. Le fait d’avoir fait une œuvre comme celle-là, à longueur de page, c’est aussi banaliser l’inceste ».
Dans l’enceinte du tribunal, nombre des arguments avancés ci-dessus connaissent un écho par la voie des quatre avocats des parties civiles. L’avocate de la Fondation pour l’enfance dénonce la volonté de la défense d’empêcher la tenue de ce procès en se fondant sur des arguments procéduraux, évitant ainsi d’avoir un débat sur le fond, pourtant réclamé par la défense.
Me Laure Boutron-Marmion insiste sur le fait que la maltraitance peut être théorique et doit être attaquée afin d’éviter une traduction dans les faits, de la même manière que le racisme ou l’antisémitisme. « L’image n’est pas qu’une image, elle constitue aussi un tremplin pour le passage à l’acte ». L’accusation affirme alors que « l’art n’est pas au-dessus des lois », que « les privilèges ont été abolis depuis longtemps », avant de se désoler : « où est la dénonciation ? » dans les œuvres incriminées.
Dans le box de l’accusation, on s’indigne de comparer ce procès à un crime de papier car celui-ci aurait des conséquences réelles sur de vrais enfants. D’où la nécessité, selon les associations, de réfléchir à proportionner la liberté d’expression aux nécessités de l’intérêt supérieur de l’enfant. Dans le cas contraire, cela reviendrait à promouvoir « une forme de déresponsabilisation » affirme Me Laure Boutron-Marmion.
L’Enfant Bleu, en la personne de son avocat, Me Jean-Christophe Boyer, aussi avocat dans la sordide « affaire Le Scouarnec », affirme qu’« aucune des libertés n’est absolue ». Il ajoute également être choqué par la formule « crime de papier », utilisée par la défense : « Je suis choqué d’entendre la même défense que l’on entend lorsqu’il s’agit de personnes poursuivies pour détention et diffusion d’images pédopornographiques. Elles ne parlent pas d’infraction de papier mais d’infraction de pellicule. Dans les deux cas, derrière, il y a des représentations d’enfants qui sont soit suggérées, soit réelles ».
À la fin de la matinée, alors que la séance est levée, l’avocate de la Fondation pour l’enfance rétorque devant les journalistes qu’il ne s’agit à aucun moment d’ouvrir « les portes de l’enfer » pour les artistes : « Les artistes, bien sûr, nous les chérissons tout autant. Il ne s’agit pas de ça, mais de l’application d’un article du code pénal, de dire que l’infraction est caractérisée dans des conditions précises, ce qu’a rappelé madame le procureur. Il y a un élément matériel, un élément intentionnel. Ce qui compte avant tout, c’est quand même l’intention de l’artiste. C’est la raison pour laquelle, vous verrez, nous ne poursuivons pas toutes les expositions. C’est faux de dire ça. C’est un show organisé. C’est complètement absurde ».
Fiction et réalité : « Il n’y a pas de continuum entre la consommation d’œuvres culturelles et le passage à l’acte »
Par les différentes déclarations devant les journalistes, les avocats de chaque partie, ainsi que le propos liminaire de Me Malka, ont finalement posé les jalons du débat : la question de la différenciation entre la réalité et la fiction et la question de l’intention.
Pour la première question, par souci de cohérence, il est difficile de soutenir l’accusation. Au-delà du fait qu’il n’existe aucune preuve scientifique d’un continuum entre l’exposition à une œuvre culturelle et un passage à l’acte, cela reviendrait à supprimer de toute œuvre culturelle tout ce qui serait matière à inciter à un comportement négatif, moral ou en droit : violence - quelle qu’elle soit -, alcool et drogues, gourmandise et repas gargantuesques, jeux vidéo - une potentielle addiction très forte -, mensonge, infidélité conjugale, guerre, films d’horreurs, polars…
Des incitations qui pourraient tout à fait toucher les adultes, jeunes comme plus âgés, pas seulement les enfants. Ce n’est pas aux créateurs de publicités, dont la fonction est d’inciter à passer à l’acte d’achat, que l’on fera dire le contraire. Ce serait revenir, en pire, aux accusations du Dr Wertham qui dénonçait la nocivité des comics sur la jeunesse et qui pouvaient inciter, selon lui, tour à tour, au meurtre, à l’homosexualité ou au suicide. En a découlé le fameux Comics Code Authority en 1954 qui a censuré le milieu de la bande dessinée étasunienne des décennies durant.
On peut également arguer qu’il n’est que folie d’avoir autorisé de nouveau la vente libre de Mein Kampf ou d’autoriser encore Le petit livre rouge et beaucoup d’autres ouvrages tristement célèbres. Les adultes, au même titre que les enfants, peuvent être influencés négativement par des ouvrages de culture. Où doit-on placer le curseur ?
En 2002, dans l’« affaire Rose Bonbon », Michel Tubiana, président de la Ligue des Droits de l’Homme d’alors, ne disait pas autre chose : « aborder la pédophilie dans une fiction ne peut être [...] considéré ni comme une apologie, ni comme une légitimation de ce crime. […] [sinon] il faudra interdire toute œuvre évoquant la drogue, le racisme, la violence, le crime, motifs qui sont tous, s’ils sont abordés dans une publication, un motif de sanction selon la loi de 1949, sans qu’il soit nécessaire d’ailleurs qu’ils soient présentés de façon apologétique ». À l’époque, les éditions Gallimard prirent la décision de vendre le livre sous cellophane avec l’avertissement suivant : « « Rose bonbon » est une œuvre de fiction. Aucun rapprochement ne peut être fait entre le monologue d’un pédophile imaginaire et une apologie de la pédophilie ».
Dans un tout autre registre, on peut se souvenir des accusations de racisme qui avaient été portées à l’encontre du sémiologue, philosophe et écrivain italien, Umberto Eco. Son ouvrage publié en 2010, Le Cimetière de Prague, avait été qualifié d’« antisémite » par ses détracteurs. Certains jugeaient que l’intellectuel s’était montré complaisant avec son personnage principal, un odieux antisémite à qui il attribue, de manière fictionnelle, la création des Protocoles des Sages de Sion. Un ouvrage réel et créé de toute pièce à la fin du XIXe siècle par les services secrets russes de l’époque, qui était censé exposer au monde la preuve d’un complot juif pour le contrôle de la Terre.
À la sortie de l’audience, Me Malka s’exprime au sujet de la distinction nécessaire entre réalité et fiction : « Il faudrait quand même que l’on comprenne que la représentation, ce n’est pas l’approbation. Il y a une différence. Un artiste est là pour parler de tous les sujets. En aucun cas pour inciter, en aucun pour faire l’apologie. Au contraire, le rire désamorce, la distance est importante. C’est toute l’histoire de l’art. Sinon on enlève les tableaux des musées, on enlève tous les polars, on interdit Philippe Roth. C’est la fin de la liberté d’expression et de création. […] Je crois qu’on utilise parfois la cause de l’enfance pour empêcher de réfléchir, de penser dans la complexité, dans la nuance, parce qu’on ne veut pas voir ».
L’intention de l’auteur dans l’art
La seconde question est celle de l’intention. Elle prête davantage à interprétation que la première. Lors de l’audience, la procureure n’a pas nié la nécessité de ne pas extraire des cases, « l’ouvrage doit être apprécié dans sa globalité ». Les parties civiles acquiescent. Un discours qui fait exulter Me Malka lorsque la défense reprend la parole : « vous venez de me faire gagner ! ». Il rappelle que jusqu’ici, le parquet comme les associations avançaient que toute représentation impliquant des mineurs et des adultes devait être censurée. Une évolution qui semble donc avoir surpris la défense qui affirme que non seulement « Il n’y a pas de continuum entre la consommation d’œuvres culturelles et le passage à l’acte », mais que les œuvres de Bastien Vivès relèvent bien de la caricature et de l’humour absurde - l’hypertrophie sexuelle étant citée.
Pour l’auteur de bande dessinée Fabrice Neaud, l’interprétation est claire : « Petit Paul, par exemple, n’est que la représentation de Vivès lui-même se projetant/fantasmant en enfant/jeune puceau rêvant d’être l’objet sexuel des femmes à la Russ Meyer sur lesquelles il fantasme par ailleurs, et non par un mineur sur lequel il aurait fantasmé ».
Bastien Vivès lui-même s’explique au sortir de l’audience : « Cela fait 40 ans que je vis en France, je suis français, je connais la limite. La limite, c’est l’incitation et l’apologie. Je n’ai pas fait un livre militant pour montrer aux gens certaines pratiques pédopornographiques. Non, je n’ai pas fait ça. J’ai fait une histoire qui est dans la tradition de la bande dessinée humoristique. Je veux bien comprendre que tout le monde n’a pas lu énormément de BD et n’a pas forcément une culture là-dedans, qui n’a pas été éveillé avec Reiser et Wolinski, mais je pensais que ces gens-là avaient compté depuis Charlie. Je pensais que c’était important et je trouve ça fou qu’on les balaie... »
Les parties civiles contestent ces diverses interprétations, arguant qu’il s’agit là de paravents à l’expression de fantasmes coupables et à la mise en scène d’actes pédopornographiques délestés de tout message.
Si l’art est là pour faire réfléchir, Bastien Vivès conteste d’avoir à jouer un rôle moral : « Je suis un artiste. L’art n’a pas un rôle moral à jouer. Je ne suis pas là pour dénoncer. Je suis là, dans mes BD à caractère humoristique, pour interroger des zones grises, pour donner à réfléchir. Je ne suis pas là pour être militant, pour telle ou telle cause ». Puis d’ajouter face à la question d’avoir franchi une ligne rouge : « Dépasser la ligne rouge, je ne pense pas. Qu’elles aient pu choquer certaines personnes, oui, comme l’humour, comme l’art. L’art est là pour provoquer des réactions. Cela, je l’entends. C’est pour cela que ces BD-là étaient vendues sous blister, à un certain public, interdites au moins de 18 ans, qui est capable de comprendre l’humour qu’il y a dedans, la farce. Me retrouver ici, je trouve ça aberrant ».
La fin de l’affaire Vivès ?
« C’est la fin, provisoire en tout cas, d’un procès en sorcellerie, déclare Me Malka au sortir de l’audience. C’est une décision d’incompétence territoriale extrêmement sévère pour le Parquet de Nanterre qui a donc utilisé des ressources policières et judiciaires pendant deux ans et demi pour... rien ! C’est une décision d’incompétence qui arrive après une décision de classement sans suite du même Parquet de Nanterre. Donc, aujourd’hui, il n’y a plus aucune « Affaire Vivès » ! ».
Marion Glénat-Corveler abonde : « Je trouve cela assez désolant qu’après deux ans et demi d’enquête et quasiment une journée bloquée au tribunal, celui-ci déclare une incompétence. C’est clairement une grande victoire pour la liberté d’expression, la liberté de création et la sécurité juridique des auteurs. Je m’en réjouis ».
Bastien Vivès s’exprime également : « On a une prise de conscience aujourd’hui de certaines choses, mais je ne pense pas que cela soit en interdisant des bandes dessinées que vous arriverez à sauver des enfants. Cela n’a absolument pas de rapport. Si on ne peut plus interroger, on ne peut plus donner à réfléchir sur les tabous de la société, que les artistes ne sont plus libres pour exprimer un tas de choses ou d’idées, c’est la mort. Cela veut dire qu’il y a des sujets sur lesquels on n’aurait plus le droit de s’exprimer. Alors qu’on établisse une règle, une liste des choses que j’ai le droit ou pas le droit de représenter, mais que cela soit clair ».
Quel est l’avis du milieu de la bande dessinée ?
Dans le n°1714 de Charlie Hebdo, en date du 27 mai 2025, la journaliste Lorraine Redaud a publié un article peu amène avec le milieu assorti d’un titre sans équivoque : Procès Bastien Vivès. Le monde de la BD chie dans son froc. Elle dénonce la radioactivité qui entoure désormais l’auteur : « Avec le procès au tribunal de Nanterre ces 27 et 28 mai, Vivès est désormais un nom qui brûle les lèvres lorsqu’on le prononce sans le répudier immédiatement en guise d’expiation ». Pour preuve, de nombreux médias refusent désormais de l’interviewer.
Ce qui est certain, c’est que le procès Vivès est de ces affaires qui fissurent la société, créant des camps irréconciliables qui s’invectivent souvent sans nuance et qui ont cessé de s’écouter de longue date. Chacun s’arcboute sur ses positions et caricature son adversaire, jusqu’à la radicalité. Au-delà d’un conflit qui peut prendre des allures d’affrontement générationnel, les opposants à Bastien Vivès ont pour thématique principale la question des violences sexuelles, quand les soutiens de l’auteur se focalisent sur la question de la censure qui gangrènerait inévitablement l’art en cas de condamnation. Le cœur du sujet n’est donc pas le même selon l’appartenance aux soutiens ou aux détracteurs des œuvres incriminées. D’où le débat de sourd qui traverse les parties prenantes du débat.
Dans le milieu de la bande dessinée, une tribune de plus de 500 autrices et auteurs, éditrices et éditeurs, des militant(e)s d’associations et des personnalités politiques avaient signé une tribune suite à l’annulation de l’exposition de Bastien Vivès au FIBD d’Angoulême. Le titre ? Les Raisons de la colère, une référence au titre de la bande dessinée de l’auteur.
Cette tribune, en date du 17 décembre 2022 et publiée sur Mediapart, dénonçait ce qui leur semblait être l’inversement des rôles dans cette affaire : « Une fois n’est pas coutume dans les affaires de violences sexistes et sexuelles, les rôles sont inversés : les personnes détenant le pouvoir (ici, un artiste, des éditeurs et des institutions) se placent en martyrs face à celles et ceux qui soulèvent les problèmes et celles et ceux qui en sont les réelles victimes. Des récriminations qui répètent presque mot pour mot celles des détracteurs du mouvement #metoo en 2017. Est-ce le signe que le temps est venu pour le monde de la bande dessinée de faire tomber les masques ? […] Il n’est plus acceptable de mettre à l’honneur des artistes faisant la promotion de la culture du viol ».
Les signataires affirment également qu’un mouvement de fond traverse l’ensemble de l’œuvre de l’auteur qui ne saurait être réduit aux quelques albums de la collection BDCul : « il met en scène des enfants dans des scènes explicitement sexuelles et promeut une vision misogyne des corps féminins, hypersexualisés, stéréotypés, sans désir propre ».
L’ampleur des failles qui traversent le milieu se mesure aux nombreuses personnes qui sont signé la tribune. Pour rappel, Jim Bishop, Cy, Max de Radiguès, Stéphane Fert, Alix Garin, Sophie Guerrive, Gaëlle Hersent, Elizabeth Holleville, Yoann Kavege, Salomé Lahoche, Libon, Maedusa, Mirion Malle, Isabelle Maroger, Jeremie Moreau, Nylso, Blanche Sabbah, Anne Simon, Marzena Sowa, Tamos, Thierry Van Hasselt, Chloé Wary, Zelba, Alex Baladi, Léa Mazé et Mathieu Bablet ont signé. Pour beaucoup des noms qui ont une résonance dans le milieu de la bande dessinée.
À l’époque, peu d’auteurs ou d’autrices défendent publiquement Bastien Vivès. Le 1er février 2023, d’autres grands noms du 9e art prennent finalement la plume pour dénoncer sur Le Monde « un climat de peur menaçant la liberté de création, celle des artistes, des écrivains, des peintres et des cinéastes, bien au-delà de la seule bande dessinée et de l’auteur concerné ». Parmi eux : Dominique Bertail, Enki Bilal, Blutch, Florence Cestac, Coco, Brigitte Findakly, Lorenzo Mattotti, Riss, Eric Salch, et Lewis Trondheim.
« Il faut bien invoquer de nobles causes pour limiter les libertés. […] Si l’on décide d’interdire la représentation du mal plutôt que combattre le mal lui-même, sans s’interroger sur l’œuvre globale de l’artiste et ses intentions réelles, alors la liste des auteurs à condamner, des expositions à déprogrammer et des classiques à brûler sera longue ». In fine, on retrouve dans chaque camps les arguments déployés lors du procès.
Sur les réseaux sociaux, notamment Facebook, plusieurs autrices et auteurs s’expriment à ce sujet, fin 2022 et suite à la tenue du procès de 2025 :
« Je suis comme la majorité de mes collègues, contre la censure de ses livres. On ne peut pas faire des livres et être pour la censure, les autodafés. La liberté d’expression est sacrée en France, c’est vrai. Mais on peut lui opposer des limites. La loi le fait. À elle d’en juger ». Théa Rojzman, autrice, victime d’inceste et de pédophilie (13 décembre 2022)
« J’ai l’impression d’avoir été le seul à m’être élevé contre ce lynchage 2.0. Il a dit des conneries indéfendables, il a dessiné aussi des obscénités, dont on peut être scandalisé. On peut aussi interdire ses livres, si ils sont contraires à la loi. Mais maintenant, à cause de ce déchaînement sans nuance et surtout sans possibilité de défense, Bastien Vivès est vu comme un pédophile ». Jean-Marc Rochette (16 décembre 2022)
« [On] voudrait que la bande dessinée soit maintenant encadrée par un manuel du politiquement responsable, en d’autres termes ça s’appelle une surveillance de l’édition par des commissaires politiques. Je ne pense pas que les gens qui répandent un tel concept répressif savent de quoi ils parlent, ni des dangers que cela représentent pour la création, c’est la seule et maigre excuse qu’on peut leur trouver ». Jean-Marc Rochette (19 décembre 2022)
« Dans tout puritanisme suinte la phobie non seulement du sexe mais celle du corps lui-même, qui hante depuis des centaines d’années tous les censeurs de l’univers : « Il faut détourner l’esprit des images corporelles » paniquait déjà au IVe ou Ve siècle un certain Augustin dont l’Église a fait un « saint ». C’est bien ce dont il s’agit ici, dans cette vision asexuée de l’enfance qui ravirait les militants de la Manif pour tous, et cette terreur de sexes trop visibles à leurs yeux effarés ». Yves Frémion (13 janvier 2023) sur ActuaBD.
« Criminaliser la représentation DESSINÉE de "mineur·es" comme une sorte d’objet ou de sujet relevant d’une sacralité telle qu’elle ne pourrait être DESSINÉE (ou peinte, comme ce fut le cas avec le peintre Stu Mead, procès similaire du Dernier Cri), c’est valider qu’on puisse, au nom de cette sacralité supposée, « expliquer/excuser » que des tarés décident de prendre les armes pour aller buter un dessinateur, exactement comme ce fut le cas avec Charlie Hebdo et la figure du « Prophète » (et on peut supposer qu’en d’autres temps, la représentation « blasphématoire » de Jésus aurait pu produire les mêmes délires et crimes de cintrés armés ». (Fabrice Neaud) (29-05-2025)
« Je me garderai de plastronner comme l’auraient sûrement fait tous les petits lyncheurs qui voulaient la peau de Bastien Vivès si le Tribunal de Nanterre avait rendu une décision inverse, mais le fait qu’un artiste innocent de tout acte délictueux concret se retrouve devant une cour spécialisée dans la délinquance sexuelle et pédocriminelle ne méritait rien de mieux que cette auto-déclaration d’incompétence ». Jean-Luc Fromental (27 mai 2025)
« Le calvaire judiciaire n’est pas fini pour Bastien Vivès, mais dans l’épisode d’aujourd’hui le parquet s’est ridiculisé et a donné l’occasion à Me Richard Malka d’énoncer quelques principes que le monde du 9e Art, assez frileux et peu solidaire dans cette affaire, devrait méditer ». Gilles Ciment (27 mai 2025)
« Les gens qui s’intéressent au féminisme le savent bien. Parce que la pédocriminalité et l’inceste font partie du « socle patriarcal » qui gouverne notre société. […] ça n’est qu’une partie du problème que notre société entretient, de manière plus large, avec le corps des femmes et sa fascination pour les corps infantiles, principalement féminins, sexualisés… Triste passion qu’il partage avec le Japon, dont j’espère qu’un jour on questionnera la représentation du corps des femmes en mettant les mangas concernés (et ils sont légion) sur la sellette parce que c’est un vrai problème, et autrement plus important, en termes de personnes « contaminées », que le cas Vivès… ». David Chauvel (14 décembre 2022)
Un débat de société non tranché
Si la défense l’a emporté sur la forme, qu’en est-il du devenir du fond ? « Cela doit se passer, je pense, dans les écoles d’art, dans les festivals, dans des discussions de manière ouverte » (Bastien Vivès). « La justice n’a pas encore été rendue » conteste Me Laure Boutron-Marmion.
À présent, seuls deux choix s’offrent au parquet de Nanterre qui peut décider de la suite de la procédure : classer le dossier sans suite ou saisir une autre juridiction. Pour les détracteurs de l’auteur et de ses œuvres, l’« affaire Vivès » est donc loin d’être close. Impossible de se fonder sur une simple remise en cause de compétence territoriale pour trancher un débat aussi fondamental.
Pour ses soutiens, l’objectif stratégique est d’obtenir un jugement devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris, spécialisée dans les délits de presse et la liberté d’expression, où la chance de l’emporter est grande. Bastien Vivès en a conscience : « autant attendre un an ou deux de plus et être jugé dans de meilleures conditions. Aussi pour les autres auteurs qui seront attaqués ».
L’affaire Vivès est loin d’être terminée.
Par Romain GARNIER
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L’Affaire Vivès sur ActuaBD
– Tribunal de Nanterre : deux éditeurs et Bastien Vivès dans le box des accusés, de Didier Pasamonik
– Le FIBD annule la carte blanche à Bastien Vivès, de Kelian Nguyen
– Le cas Vivès, de Marlène Agius
– Le MeTooBD est en marche..., de Marlène Agius et Kelian Nguyen
– TRIBUNE LIBRE : Dans la foulée de l’affaire Bastien Vivès, 500 dessinateurs-trices exigent l’interdiction des BD de Walt Disney !, de Yves Frémion
– Angoulême 2023, le rendez-vous de la colère, de Didier Pasamonik
– Angoulême : Le Spin-Off, débats studieux, étudiants spiritueux & Hergé le fou, de Marlène Agius
– AEDAN DUJARDIN (directeur adjoint de l’EIMA) : Affaire Vivès : réflexions d’une école de manga,
– La Déferlante n°10 : le dossier #MeTooBD qui tombe à pic, de Kelian Nguyen
– L’exposition Bastien Vivès "Héritages" chez Huberty & Breyne relance la polémique [INTERVIEW], de Charles-Louis Detournay
– Exposition Bastien Vivès à Bruxelles : une inauguration sous tension, de Charles-Louis Detournay
En médaillon, dessin de Zorro dans Charlie hebdo.
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