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La Dementia 21 de Kago Shintaro contaminera-t-elle le FIBD 2025 ?

Par Gaëlle BEDIS Favori de la rédaction 13 janvier 2025 
Le pari des éditions Huber de financer, par crowfunding, la publication de l’œuvre loufoque de Kago Shintaro est largement gagné ! Trois ans plus tard, le second et dernier tome de Dementia 21 est distingué par le Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême (FIBD), qui l'inscrit dans la sélection officielle de sa 52ème édition. L'honneur n'est pas volé, bien au contraire. Avec le sujet pour le moins risqué et à priori peu attractif des personnes âgées, le mangaka réussit le tour de force magistral de nous faire rire, rêver, cauchemarder et réfléchir. Le tout en dénonçant l'absurdité du monde dans lequel évolue son héroïne Yuki, sorte de Wonder Woman des temps modernes. Une pépite démentielle à découvrir absolument !
La Dementia 21 de Kago Shintaro contaminera-t-elle le FIBD 2025 ?
Dementia 21, volume 1, de Kago Shintaro
© Kago Shintaro

Yuki Sakai est une jeune aide soignante à domicile extrêmement douée, qui travaille pour Green Net, une société d’aide aux personnes âgées. Ses compétences et son talent sont tels qu’elle est systématiquement désignée comme employée du mois, au grand dam d’une de ses collègues qui use de sa relation avec le directeur de l’établissement pour se débarrasser de Yuki. Et ce, en l’envoyant chez des clients tous plus fous, dangereux ou étranges les uns que les autres.

Dementia à tous les étages !

Mais sous ses airs d’enfant, Yuki est une véritable machine et a la passion de son métier chevillée au corps. Elle va donc successivement aider à gérer différents cas : une dame dont les pertes de mémoire font disparaître les êtres et les évènements dont elle ne se souvient plus, un grand-père dépassé par sa descendance chaque année plus nombreuse, un homme ayant un "dentier intelligent" bien trop sophistiqué, un super-héros géant à la retraite, une belle-mère harceleuse au-delà des limites imaginables, un mangaka dessinant un manga au pouvoir surprenant, une femme obsédée par ses rides, une autre dont les rides amènent dans d’autres dimensions spatiales et bien d’autres encore.

Dementia 21, volume 2, de Kago Shintaro
© Kago Shintaro

L’imagination débridée de Kago Shintaro se lâche encore davantage dans le volume 2, où il fait vivre à son héroïne des aventures complètement délirantes, indépendantes les unes des autres et sans rappel du prétexte scénaristique du premier tome. Yuki se retrouve ainsi résistante dans une guerre entre couches et humains (oui, vous avez bien lu), archéologue en l’an 12013 ou encore assistante mangaka. Elle devient même simple figurante ou personnage secondaire dans certaines histoires, comme celle de la résistance des personnes âgées au mochi, des zombies aide-soignants ou de l’absence de lutte contre le vol à l’étalage des seniors.

L’épisode où la descendante de Yuki (ou Yuki elle-même, le lectorat est libre de décider ce qu’il veut et voit) est archéologue du futur est particulièrement savoureux et drôle. Elle interprète la signification d’artefacts et de situations de notre époque avec une vision distanciée et déformée qui nous fait rire. Il est par exemple question d’un organe "d’eaupulence" dont seraient dotés les mâles du 3è "edge" et qui attireraient à eux les femelles humaines. Le 3è "edge" est vu comme une espèce différente des humains bipèdes, mais pouvant se reproduire avec eux et autour de ce noyau gravitent des "pitizenfants" nés par symbiose de la "prunelle des yeux".

Une dénonciation par l’absurde

La démence chez Kago Shintaro est donc plurielle. C’est celle des personnes âgées, l’axe principal autour duquel tourne ses histoires, mais c’est aussi celle d’une société, d’un monde et souvent même de son héroïne Yukie à qui il arrive des aventures... démentielles. Le mangaka joue avec le concept et tord la réalité jusqu’à l’absurde, pour mieux dénoncer le ridicule de nombreuses situations existant de nos jours au Japon.

De la dentition aux rides en passant par la sénilité, la perte de mémoire, l’aigreur de belle-mère ou encore la fin de vie, Kago Shintaro se fait donc une joie d’exploiter et de détourner tous les clichés liés à la vieillesse. Ce qui met en avant la situation des seniors et des aides soignants au Japon, au travers de son mélange d’humour absurde mâtiné d’horreur grinçante. Tout le monde en prend pour son grade, même Yuki.

La grande force du mangaka est de faire appel à des situations anodines ou de détails banals et de les faire partir complètement en vrille, jusqu’à une conclusion souvent invraisemblable. Le tout sans perdre l’attention de son lectorat grâce à des dialogues percutants, un humour absurde, une construction cohérente et un dessin au cordeau. Junji Ito utilise presque les mêmes matériaux, mais là où il nous laisse avec un sentiment de peur et de stress intense après avoir lu un de ses ouvrages, Kago Shintaro livre une horreur absurde qui détend. Dément, non ?

Un graphisme tout aussi délirant que son mangaka

Les couvertures des deux tomes de Dementia 21 donnent aussi le ton. On va rentrer dans une œuvre décalée et loufoque qui ne nous laissera presque aucun répit visuel. Sur le plan graphique, Kago Shintaro parvient à trouver systématiquement le juste équilibre entre cases épurées et planches fourmillant de détails. Mais même ses dessins les plus simples comportent des détails, qui prennent tout leur sens quelques cases plus loin. C’est comme cela qu’il parvient à captiver l’attention avec l’épisode du bingo, alors qu’on n’y voit quasiment pas de personnages et absolument pas ceux qui jouent au bingo en question. Quand on vous dit que cette œuvre est démente !

Chaque histoire est rythmée par une pleine page, représentant très souvent Yukie dans des situations abracadabrantesques : plusieurs Yuki qui se déversent du cerveau d’une Yuki plus grande, une pelote de Yuki, Yuki avec un cerveau qui se déroule comme une épluchure de pomme, etc. Les jeux sur les nuances de gris, les pleins, les vides et les textures sont particulièrement impressionnants.

Véritable prouesse visuelle et narrative, Dementia 21 est donc un must-have pour tout fan de manga d’horreur et de manga tout court. Le FIBD ne s’y est pas trompé, en sélectionnant pour sa 52ème édition le tome 2 de cette duologie. Par ailleurs, la version française aurait pu ne jamais voir le jour, sans l’obstination des éditions Huber et la ferveur du public qui ont assuré le succès du crowfunding Ulule destiné à financer le projet.

Par Gaëlle BEDIS

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Code EAN : 9782492042096

Dementia 21, volume 1 - Paru le 10 février 2023 - 280 pages - Édition collector disponible en 399 exemplaires
Dementia 21, volume 2 - Paru le 23 février 2024 - 280 pages - Edition collector également disponible.

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