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Quoiqu’en penseraient de nombreux lecteurs, c’est dans le Journal Tintin (et non pas dans Spirou !) que Marc Degroide publie ses premières planches en 1977. Ce n’est pas vraiment une surprise car ce Bruxellois, né en 1951, a commencé sa carrière au Studio Graton dont les créations sont publiées dans le magazine des Editions du Lombard, à commencer par Michel Vaillant.
Amateur passionné de la culture japonaise, Marc Degroide s’y consacre dès son premier récit de quatre pages avec Les 47 Rô-ninns scénarisé par Yves Duval (1977), lequel met en scènes une authentique bande de ronins qui vengent en 1703 l’assassinat de leur ancien maître. Toujours dans Le Journal Tintin, celui qui endosse définitivement le pseudo de Michetz en 1979 revient avec un second récit court intitulé Mutsuro scénarisé par Bermany (voir ci-dessous). Et il contribue la même année au numéro 8 de la revue Spatial de l’éditeur bruxellois Michel Deligne avec le récit Hito le banni (voir ci-contre).
Par la suite, il rencontre le scénariste Bosse qui partage comme lui l’attrait pour la culture nippone. « J’avais ça en tête depuis longtemps, explique Michetz. Pratiquant le kendo et le judo, l’idée m’est venue de mettre un samouraï en bande dessinée. Ma rencontre avec Bosse, lui aussi intéressé par le Japon, a été décisive, et nous sommes très vite tombés d’accord. » [1] Ensemble, ils créent donc le personnage de Nakamura Kogaratsu, un jeune samouraï, amoureux de la nièce du Shogun, qui finit par quitter ses terres pour devenir un rônin, un guerrier errant déchu de son titre de samouraï. « Sur le plan personnel comme professionnel, on s’entend très bien, mais j’aimerais développer d’avantage l’aspect humain de Kogaratsu, alors que Bosse privilégie l’action. » [2], explique Michetz à cette époque.
Deux éléments importants contribuent au succès presque immédiat de Kogaratsu. Tout d’abord, une évocation forte et passionnée dans chaque case, grâce à un graphisme ultra-soigné et sans concession. Le tout est également porté par le destin de ce jeune samouraï entraîné dans un conflit trépidant.
Il y a là tout l’attrait d’un Japon médiéval inconnu du grand public. Cela semble négligeable actuellement, alors qu’une bande dessinée vendue sur deux est un manga et que l’on baigne dans la culture nippone, mais nous en sommes loin en février 1983 ! Certes, des animés sont parvenus jusqu’au public francophone, mais cette avant-garde ne détaille pas encore les us et coutumes japonaises. Sans omettre Ugaki de Gigi qui n’avait pourtant pas la force du personnage de Kogaratsu, il faut se rappeler que Jacques Glénat ne publiera Akira en français qu’en 1990. Quant à l’adaptation télévisuelle de Shogun avec Richard Chamberlain, sa diffusion ne débute qu’en juillet 1983, soit trois mois après la prépublication des premières aventures de Kogaratsu au sein du Journal de Spirou.
En effet, si les premières planches datent de 1981, il a fallu attendre le 3 février 1983 pour que les lecteurs découvrent le début du premier tome intitulé Le Mon au lotus de sang. La suite de la série suivra ce même rythme de production, comme s’en expliquait alors Michetz lui-même : « Il n’y a pas de secret : je dessine lentement. Il m’arrive en effet de rester très longtemps devant une case vide avant de me décider à l’attaquer. Je crois que cette hésitation est le reflet d’une contradiction entre mon caractère impatient et la conception perfectionniste que j’ai de mon travail. De plus, dessiner une bande dessinée sur le Japon médiéval est un défi, car il est très difficile de réunir une documentation correcte sur le sujet. » Et lorsqu’on lui demande à l’époque les qualités pour être un bon dessinateur, la réponse fuse, qui va forger son caractère pour les dizaines d’années à venir : « Ne jamais être content de soi. C’est la seule manière de bouger et de trouver les motivations qui font progresser. » [3]
Le samouraï-dessinateur de papier
Avec cette mini-interview publiée en mai 1985 en prémices de la prépublication de la seconde aventure de Kogaratsu intitulée Le Trésor des Eta, Michetz affiche déjà une personnalité au caractère bien trempé mais contrasté. Le lecteur va pouvoir s’en faire une idée encore plus concrète avec une autre série aux antipodes et est publiée à partir du 17 févier 1987 : Le Gang Mazda. Ce qui en apparaît en définitive comme l’une des premières bandes dessinées autobiographiques francophones présente le quotidien de trois auteurs : Bernard Hislaire (Yslaire), Christian Darasse et Michetz. Sans rentrer dans les détails, résumons-en le pitch à la création de ce studio de travail commun entre les trois auteurs en 1985 et tout ce qui s’en suivit.
Les premières histoires et gags de cette série sont inspirés de cette rocambolesque association. Le lecteur se fait donc progressivement une image assez marquée de la personnalité de Michetz. Pas vraiment éloignée de la réalité d’après Christian Darasse : « Fasciné par son sabre et les arts martiaux, Marc était rapide, très travailleur, soupe au lait et perfectionniste. Je l’ai par exemple vu arracher le papier peint qu’il venait de poser pour recommencer en utilisant un fil à plomb, comme je l’ai raconté dans un gag. Ou encore travailler à poil, entre deux draps humides absorbant la poussière, alors qu’il ponçait un nouveau fourreau pour son katana. Un jour, après s’être cogné l’orteil dans un fauteuil, il a démoli ce dernier ! J’en ai fait là encore un gag, mais où Marc usait de son sabre plutôt que ses poings. » [4]
Voici sans doute la planche de cette période qui représente le mieux l’aspect ultra-investi et à la fois imprévisible de Michetz :
Si la série du Gang Mazda dure dix ans jusqu’en 1996, assurant l’omniprésence de Michetz dans Le Journal de Spirou par le biais de son avatar de papier, le réel auteur n’est depuis longtemps plus aux côtés de Christian Darasse et Bernard Hislaire (devenu entretemps Yslaire) ; après six mois de cohabitation, il a mis les bouts. « Un matin, en arrivant à l’atelier, Bernard et moi avons découvert l’emplacement de Marc vide. Il avait punaisé une enveloppe avec le mot « Salut ! » marqué dessus et sa part du loyer du mois à l’intérieur. » [5], explique Darasse. Et Hislaire de compléter : « D’après lui, il n’y avait pas dans l’atelier la discipline nécessaire à un travail efficace. »
Cette rigueur que s’impose Michetz, porte pourtant ses fruits. De la demi-douzaine de séries lancées au sein du label « Dupuis Aventures » en 1983, seul Kogaratsu tire son épingle du jeu. La série passe le cap difficile de la fin des années 1980 et intègre avec les honneurs la nouvelle collection Repérages en s’offrant le luxe d’un poster offert pour son quatrième album... qui s’avère d’ailleurs être un préquel composé d’histoires courtes ! Décidément, le lecteur doit se dire que les auteurs de « Koga » ne font rien comme les autres.
En dépit d’un rythme de publication plus lent que les autres, la série s’implante durablement dans le paysage franco-belge. Le trait de Michetz gagne en précision : les cases emportées des débuts, laissent progressivement la place à une forme d’épure, qu’il s’agisse de la mise en page ou du trait. Les silences et les regards deviennent plus importants, créant une atmosphère sans réelle équivalence à l’époque.
Michetz ne se contente pas de travailler sur la série à laquelle il a longtemps rêvée, c’est également l’un des premiers de sa génération à réaliser des illustrations sur le côté qui ne sont pas directement liées à l’univers de sa série. Un premier portfolio voit le jour en 1987 : certaines thématiques évoquent le japon médiéval de Kogaratsu sans en présenter les personnages, mais d’autres illustrations s’orientent vers des aspects qui vont participer à sa marque de fabrique pour les années futures : des japonaises dans des situations plus ou moins équivoques.
Entre deux rives
Michetz ne s’arrête pourtant pas là : en parallèle de Kogaratsu et de ces premières illustrations en noir et blanc, il entame une nouvelle série avec le scénariste Yann. Tako se déroule toujours au Japon et présente le destin de trois jeunes femmes qui attendent leurs maris samouraïs partis à la guerre. Cette série ne connaît pourtant pas le même succès que Kogaratsu auquel les lecteurs se sont attachés et le second tome de Tako paru six ans après le premier scelle la fin de cette collaboration avec Yann, mais également avec Glénat et son magazine Vécu où Tako a réalisé quelques timides apparitions.
C’est justement à ce moment-là en 1997 que Kogaratsu fait un retour remarqué dans Le Journal de Spirou. Son absence depuis cinq ans est-elle due à la politique éditoriale du magazine de Dupuis ou à cause de cette autre série confiée à la concurrence ? En tout cas, deux aventures de Koga n’y ont pas été prépubliées à partir du moment où Thierry Tinlot en a repris les rênes en 1993 et lançait une grande refonte du journal. Un grand écart par rapport à la politique éditoriale de Dupuis, qui continuait de soutenir Kogaratsu comme d’autres ouvrages de la collection Repérages (Soda, Théodore Poussin, etc.) en éditant par exemple le tome 6 paru en 1995 avec un coffret et un carnet d’illustrations offert aux lecteurs.
« Marc était un drôle de gars : attachant et énervant à la fois, nous explique Thierry Tinlot. Mais cet écart de traitement entre la direction éditoriale de Dupuis et le contenu du magazine n’était pas liée à son caractère si entier. Nous rencontrions un même problème avec plusieurs séries de Repérages, à savoir Kogaratsu, L’Épervier, Théodore Poussin et d’autres, nous explique Thierry Tinlot. Nous ne parvenions pas à situer si ces séries convenaient pour Le Journal de Spirou ou pas. Au final, il nous arrivait alors de passer un épisode alors que cela n’avait pas été nécessairement le cas pour le précédent et sans que cela engage le suivant. Notre décision au cas par cas dépendait de la programmation et du contenu de l’aventure en question, liée à cette zone de flou autour ce genre ado-adultes qui parfois convenait, parfois ne convenait pas. Et Kogaratsu était au coeur de cette problématique, ce qui explique cette prépublication qui semble maintenant aléatoire avec le recul. »
Au final, sous la direction de Thierry Tinlot, trois aventures de Kogaratsu sur les quatre suivantes seront prépubliées dans le magazine, entre 1997 et 2002, avant de paraitre en albums. Une période faste pour la série car ces quatre titres sont parus en librairie en un peu moins de cinq ans. Une production intensive qui n’avait jamais été atteinte auparavant... et qui ne le sera plus dans le futur.
L’appel de l’illustration
Après Rouge ultime en 2002, Michetz ralentit son apport à la bande dessinée pour se tourner davantage
vers l’illustration. La forme d’épure graphique qu’il cherche sans discontinuer, telle une quête de l’absolu comme il nous l’expliquait dans l’interview qu’il a nous a accordée quelques semaines avant sa disparition semble alors passer par cette expression graphique.
On peut voir dans les albums qui précédent une véritable évolution, surtout dans les récits qui se déroulent dans la neige, comme Par-delà les cendres et L’Autre moitié du ciel où Michetz affine son trait tel un samouraï affutant sa lame, afin d’en tirer le maximum d’efficacité en un minimum de mouvement. Une technique qui continue de demander paradoxalement beaucoup d’efforts afin d’améliorer sans discontinuer sa technique du dessin.
Dès la fin des années 1990, il réalise alors de plus en plus d’illustrations, que l’on retrouve alors dans des portfolios, puis proposées de manière indépendantes, pour des affiches, des sérigraphies ou des commandes directes.
Une tendance nette se distingue : celle d’ajouter progressivement un peu de couleurs à son noir et blanc. Au trait vient tout d’abord s’ajouter un peu de grisé, puis se sont progressivement quelques couleurs qu’il essaie d’instiller presque timidement, pour finalement s’orienter volontairement vers le rouge.
Ce mélange de rouge écarlate et de noir dans un équilibre à la fois envoûtant et presque provocateur devient alors une signature aisément identifiable. Une dominante qui s’affiche également progressivement dans les thématiques des albums (toujours et uniquement de Kogaratsu) et des couleurs qu’il y réalise, notamment sur Rouge ultime et Fournaises.
Et le samouraï devient rônin...
Le début des années 2010 voit les relations se complexifier avec son scénariste Bosse d’un côté et son éditeur de l’autre. Michetz prend de plus en plus de temps pour dessiner, également sur les couleurs. Le résultat reste magistral car le perfectionnisme qui continue de tarauder l’auteur, le pousse à ne jamais baisser la garde, toujours se remettre en question. Mais la production se tarit inexorablement, sans doute parce que l’appel de l’illustration, avec ses défis d’exigence, se montre le plus fort.
Après Taro en 2014, le quinzième album de la saga intitulé Le Cimetière des sabres ne verra jamais le jour. La rupture est consommée, Michetz ne travaillera désormais plus qu’avec Michetz. Il met d’ailleurs en vente les planches du futur album qui ne verra jamais le jour, indiquant ainsi qu’il n’y aura pas de retour en arrière.
Tel un rônin errant au gré des chemins et des rencontres, Michetz se consacre alors uniquement à sa véritable passion : le dessin. Car il aime profondément dessiner, plus que tout.
Si Michetz reste magistral, il est également de plus en plus marginal. Sa vie d’ascète, il la consacre à son art, pour continuer à trouver l’équilibre parfait entre le trait, l’espace, l’évocation et les couleurs. Son travail consiste désormais à suivre ses envies. Il réalise aussi des commandes, mais uniquement ce qui lui plaît ou l’intéresse.
De toute façon, les canaux sont hyper-restreints : quelques personnes de contact, tout au plus. Des expositions voient le jour, notamment pour la galerie Huberty & Breyne : Japonaiseries en 2015 et Le Rouge et le noir en 2016.
Pour témoigner de son art et de ses réalisations, quelques portfolios voient également le jour, parfois sans date ni mention d’éditeur, ou alors sous l’appellation des Editions du Fugu, ce poisson dont la consommation peut être mortelle s’il est mal préparé. Une dénomination qui ne doit rien au hasard...
Évoquer l’indicible...
Réunir ces éléments ci-dessus tient pourtant plus de l’observation et de la déduction que des déclarations de l’intéressé lui-même, l’auteur devenant de plus en plus secret. Comme en témoignait Philippe Tome en 2016 : « Au quotidien, Michetz était passionné, intransigeant, plutôt nerveux. Et en même temps, il était fort vulnérable, car ces traits de caractères l’isolaient parfois des autres, ce dont il était pleinement conscient… » [6]
Sans être misanthrope, Michetz se sent surtout mal en société. Participer à une conversation de groupe le déstabilise, il n’est pas certain que ce qu’il apporte intéresse les autres, alors souvent, au bout de quelques minutes, il s’éclipse.
Il en est de même avec les interviews. Il ne sait pas comment répondre, il est déstabilisé au point de s’être déjà retrouvé au micro d’une radio sans pouvoir prononcer un mot. Complètement bloqué, il finit par partir. « Lorsqu’on me demandait : « Qu’est-ce que représente le Japon pour vous ? » ou encore : « Michetz, c’est quoi les femmes ? »... Comment veux-tu que je réponde à ce genre de questions ?! », me disait-il.
Ces éléments me sont inconnus lorsque je croise pour la première fois Michetz & Bosse lors du 30e anniversaire de Kogaratsu au Museum of original figurines à Bruxelles. Fan de la série depuis que j’ai découvert Le Trésor des Eta en 1986, je les approche timidement pour solliciter une interview lors d’une prochaine occasion. Bosse me répond gentiment que c’est envisageable pour la parution d’un prochain album (finalement, cela prendra un peu plus de temps...), mais Michetz ne répond rien, la mine sombre. Ce n’est que dix ans plus tard que je finirai pas apprendre combien il exècre les vernissages d’exposition. Il se sent mis à nu, d’une manière impudique. Si on rajoute à cela qu’il déteste voir son travail car il n’en ressent aucune fierté (pire ! il n’en distingue que les défauts), qu’il est agoraphobe et qu’il ne sait pas répondre aux questions des visiteurs, j’ai fini par comprendre son humeur maussade lors de notre première rencontre en 2013.
En juillet 2014 paraît Taro, le quatorzième tome de Kogaratsu (numéroté 13) . L’interview avec Bosse se déroule très bien : parler de l’évolution de la série et mettre en avant le travail du tandem est un véritable plaisir et l’échange avec le scénariste est plus qu’agréable. Sans faire de réel plan sur la comète, je dis qu’il pourrait être intéressant de faire l’interview de Michetz lors d’un prochain album, histoire d’avoir une approche complémentaire. À l’époque, j’ignorais tout de sa personnalité, de son aversion des interviews... ni qu’il s’agissait du dernier album de Kogaratsu !
Intersection
Je ne me rappelle pas m’être rendu aux deux expositions organisées par Alain Huberty & Marc Breyne en 2015 et 2016. J’ai certainement dû louper l’info car mon intérêt pour Michetz était manifeste. J’aurais certainement cherché à lui parler si on s’était rencontré lors des dix ans qui ont suivi notre bref contact de 2013. Mais si Michetz ne se rendait même plus à ses propres vernissages, il était encore moins question qu’il aille à d’autres événements à cause de son agoraphobie. Comme témoignait cette semaine Reynold Leclercq, célèbre libraire de Brüsel et également bruxellois : « Étrangement, bien qu’habitant Bruxelles, nous ne nous sommes quasiment jamais rencontrés avec Michetz. »
Pas si étrange que cela quand on y repense... Même moi qui habitait à quelques centaines de mètres de Michetz et qui naviguait en permanence du Forbidden Zone au Skull, les librairies avec lesquelles Michetz travaillait le plus, je n’ai jamais eu l’occasion de le rencontrer non plus. Et même si j’avais eu ses coordonnées, il y avait un code pour sonner à sa porte, un autre pour l’appeler. Il n’était même plus fiché à l’état civil... Tout cela ne l’intéressait pas, tout simplement.
Comme tous les amateurs de son travail, j’ai alors observé son évolution au travers des portfolios et illustrations qui arrivaient sur le marché par les diverses voies évoquées précédemment. Et à chaque fois, c’était une grande claque ! Subversif dans le choix de ses thématiques assumées, d’une incroyable précision du trait, impactant dans le choix des compositions, et ces couleurs dont la maîtrise ne faisait que croître !
C’est dire ma surprise et mon intérêt lorsque Marc Beyne m’annonce son programme fin 2023 : après Walter Minus, il organise une expo consacrée à Michetz. Lorsque je lui témoigne mon admiration artistique pour son œuvre, les yeux du galeriste pétillent : nous partageons une passion commune ! Mais quand j’évoque l’idée d’une interview, son sourire se fige... « Tu sais, il n’aime pas les interviews, les contacts ne sont pas toujours faciles... » D’autres personnes de mon entourage me mettent en garde : Michetz peut être d’une humeur détestable, mieux vaut t’abstenir. Mais je m’obstine... sans savoir que je me lançais dans un parcours du combattant.
Je ne compte plus les rendez-vous qui ont été pris par Marc Breyne et lorsque j’arrivais, le galeriste faisait la moue en m’annonçant que finalement Michetz ne viendrait pas. En dépit de mes activités familiales et professionnelles, j’ai essayé de passer une fois par semaine à une heure où l’auteur devait être présent...avant finalement d’abandonner : courir derrière une personne qui ne veut pas vous voir, à quoi bon ?!
Mais lorsque je passe tout d’un coup à la galerie pour autre chose, Marc Breyne me dit : « Il est là ! » Sans attendre d’être introduit, je fonce dans l’arrière-salle et je me présente à lui.
Après tout ce que j’avais entendu dire depuis des mois, je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre, si ce n’est que je devais prendre des gants pour ne pas l’énerver. Et je suis tombé sur une personne charmante, d’une très grande culture et surtout passionné par son métier.
Je me suis senti instantanément en résonnance avec lui. Aborder tous nos sujets de conversation nous entraînerait sur le terrain de l’intime sans plus-value pour le lecteur, mais nous avions beaucoup de passions communes : nous parlions le même langage. Les échanges étaient passionnants, au point que c’était un regret lorsque j’ai dû partir pour cause de priorité familiale. Mais nous nous sommes promis de nous revoir.
Bien entendu, cela n’a pas été simple et de longs mois se sont de nouveau écoulés, avec des rendez-vous annulés en pagaille, jusqu’à enfin se revoir. L’atmosphère n’avait heureusement pas changé : autant d’intérêt de sa part que de la mienne, il était presque dommage de se fixer l’objectif de parler de son exposition tant les sujets communs s’imposaient à nous.
Bien sûr, j’ai ressenti une fois un début d’énervement contre lequel on m’avait mis en garde. Mais c’était pour moi lié à la difficulté de se faire comprendre. Michetz vivait dans deux mondes qu’il distinguait très bien : le fictif et le réel. Tout étant toujours tourné autour du dessin, il pouvait dessiner ce qu’il voulait dans le premier, mais devait se limiter dans le deuxième.
Cette confrontation aux autres, synonyme de limitation, s’accompagnait de cette insatisfaction permanente envers son travail. Il voulait toujours aller plus loin, pour atteindre dans le réel cette perfection qu’il pensait pouvoir atteindre. Encadré par ces contraintes aux autres et à soi, il souffrait de soit mal se faire se comprendre, ou qu’on lui impose des limites complémentaires alors que lui s’en infligeait déjà tant lui-même, et que la seule chose qui pouvait l’aider était que l’on réponde à ses attentes. Difficile dans un monde en perpétuelle interaction avec les autres, c’est pour cela que Michetz avait réduit celles-ci au strict minimum.
Notre dernier entretien date du 12 décembre dernier, pour mettre en avant l’expo qui débutait le 20 et qui est actuellement toujours en place.
Cent dessins réalisés avec le souci de perfection qui habitait Michetz. J’ai parfois capté quelques amorces de sourire liés à de la surprise lorsqu’il revoyait d’anciens dessins couleurs réalisés pour cette exposition, qu’il avait un peu oubliés. Oh, pas question de parler de plaisir ou de satisfaction, non cela lui était impossible. Mais tout de même, tout n’était pas négatif, loin de là ! Puis il parlait du futur, de la nouvelle édition d’Exorcisme, des formats allongés de la future exposition. Et nous nous sommes quittés plein de projets pour continuer à explorer son travail, sans que je puisse imaginer que c’était la dernière fois qu’on se voyait.
Le jour de sa disparition, j’étais repassé à la galerie de Marc Breyne en préparation d’une prochaine exposition. Entourés par les cent originaux de Michetz, nous nous étions retrouvés à parler passionnément de son talent incomparable. Le galeriste me montrait une affiche qu’il avait réalisée et qui l’enthousiasmait.
Après l’exposition en cours, Marc Breyne en avait prévu une suivante, reprenant des travaux étalés sur plusieurs années, avant d’en programmer encore une prochaine avec des illustrations en format paysage baptisée « Horizons ». Michetz avait encore bien d’autres projets, comme la publication de cette troisième version complètement redessinée d’Exorcisme, ainsi qu’un futur Kogaratsu…
Ce soir-là, dans la galerie, je portai un toast pour la nouvelle année avec l’autodérision et l’enthousiasme qui me caractérisent : « Aux légendes ; à ceux qui les incarnent, et à ceux qui les écrivent. » Je ne pense pas réellement me considérer comme faisant partie de la seconde partie. Mais Michetz appartenait indéniablement à la première.
Il me manquera. Irrémédiablement.
Propos de Thierry Tinlot et Michetz (hors Interview express) récoltés par Charles-Louis Detournay.
Aucune utilisation sans accord préalable.
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Lire également : Décès de Marc Michetz, le dessinateur de Kogaratsu
Concernant l’exposition toujours en cours de Michetz :
– Exposition-vente de « 100 » dessins de Marc Michetz à Bruxelles
– notre interview de Michetz : « Le plaisir du dessin est indicible ; il faut se contenter de ressentir. »
Lire également :
– la chronique du Kogaratsu - T 13 "Taro" - Par Michetz & Bosse - Dupuis
– l’interview en 2014 de Bosse : « L’idée de départ était de faire de Kogaratsu une légende »
Photo en médaillon : Charles-Louis Detournay.
[1] Entretien express, Journal de Spirou #2456 du 7 mai 1985
[2] idem
[3] ibidem.
[4] Introduction du Gang Mazda fait son intégrale, tome 1, 2015, Dupuis.
[5] idem
[6] Introduction du Gang Mazda fait son intégrale, tome 2, 2016, Dupuis.
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