Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
Ces trois bandes dessinées, toutes publiées par Des Bulles dans l’Océan, une maison d’édition réunionnaise aujourd’hui disparue, vous permettront de mieux connaître cette île de l’Océan indien, encore trop méconnue.
Ary – Quand les légendes racontent la quête de soi.
C’est souvent à travers ses mythes et ses légendes que l’on parvient à saisir l’âme d’une nation. C’est précisément l’objectif que se sont fixé les auteurs Catmouse et Rolling Pen. En utilisant le ressort narratif bien connu de l’enfant perdu cherchant son chemin, ils nous offrent une magnifique fable sur la quête de soi.
L’héroïne se nomme Ary. Abandonnée dans le désert aride du sud de l’île, elle doit retrouver le chemin du retour. Mais elle ne fera pas ce voyage seule. Elle est accompagnée d’un gigantesque être de pierre qui, lui aussi, avoue sans détour être complètement perdu. C’est ici que toute la force narrative de cette bande dessinée se révèle.
Ce géant aveugle, à la recherche d’un lieu où s’établir, agit en réalité comme le miroir d’Ary elle-même. Cet élément fantastique sert de reflet déformé de la réalité. Il matérialise les angoisses intérieures de l’héroïne sous une forme tangible que le lecteur peut facilement appréhender. Le géant représente aussi bien la différence d’Ary que la force cachée qui sommeille en elle. Son errance et son désir de trouver un foyer font directement écho au besoin de la jeune fille de retrouver les siens et de retrouver sa place. En cherchant un endroit où le géant pourra enfin s’établir, c’est finalement sa propre place dans le monde qu’Ary tente de découvrir.
Le récit est ainsi parsemé de nombreuses métaphores auxquelles chacun peut s’identifier. Certaines sont plus subtiles et renvoient directement à la culture malgache. C’est notamment le cas de toute la symbolique de la pierre, omniprésente dans le récit. Dans la culture malgache, elle représente la stabilité, la permanence et la prospérité transmise de génération en génération. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les tombeaux traditionnels sont bâtis en pierre.
Tangala - « Une fresque historique au cœur de la lutte pour l’indépendance »
Les mythes permettent de comprendre une culture, mais qu’en est-il de son histoire réelle ? Celle qui s’est véritablement déroulée et qui demeure encore aujourd’hui un sujet particulièrement sensible, notamment les événements de la fin des années 1940. Entre la censure, les arrestations arbitraires et l’insurrection de 1947, cette période constitue sans doute l’une des plus sombres de l’histoire de Madagascar. C’est précisément ce moment charnière que les auteurs Motus et Tojo ont choisi d’explorer. Magnifiquement mis en couleurs par Jérôme Alvarez, leur BD Tangala nous plonge dans le Madagascar du début du XXᵉ siècle, alors sous domination française, où une résistance s’organise dans l’ombre contre la puissance coloniale qui contrôle le pays et exploite ses ressources.
Mais ce thriller historique ne se contente jamais d’exposer les faits de manière scolaire. Les grands enjeux politiques prennent vie à travers les personnages.
Tout commence avec deux hommes. Le premier est Tangala, un aristocrate malgache. Le second est Séverin, un Français né dans la colonie, qui considère Madagascar comme sa seconde patrie. Les deux hommes sont d’abord des amis inséparables, presque des frères. Mais lorsque Tangala refuse que Séverin épouse sa sœur, une fracture irréversible apparaît entre eux. Peu à peu, leur affection laisse place à une haine profonde.
En utilisant ce schéma narratif classique des frères devenus ennemis, les auteurs illustrent avec beaucoup de finesse les relations entre Madagascar et la métropole durant cette période. Tangala incarne progressivement le désir d’indépendance du peuple malgache, tandis que Séverin personnifie l’orgueil de la puissance coloniale refusant de laisser partir son territoire. Le résultat est une œuvre de fiction qui parvient avec brio à dresser un portrait particulièrement juste et nuancé de cette période décisive de l’histoire de Madagascar.
Les Aventures de Rémy – Le portrait grinçant d’une jeunesse en quête d’avenir.
Après les mythes et l’histoire, c’est souvent à travers son actualité que l’on découvre un pays. Or, ces dernières années, c’est la jeunesse malgache qui a occupé le devant de la scène. Une jeunesse qui exprime son ras-le-bol face à la précarité et réclame un véritable changement. Le héros des Aventures de Rémy partage ce désir de changement... à une différence près : il ne souhaite améliorer que sa propre situation.
Dans cette œuvre du célèbre caricaturiste Pov, accompagné de Dwa, nous suivons un anti-héros individualiste, cynique et profondément misanthrope, aux antipodes des idéaux de solidarité portés par une partie de la jeune génération Z malgache.
Rémy devient ainsi un formidable outil narratif permettant aux auteurs de mettre en scène une jeunesse désabusée, qui ne croit plus ni en son pays, ni en son avenir, ni en ses dirigeants. Ironiquement, c’est justement la politique que Rémy choisit comme carrière. Non pas par conviction, mais parce qu’il y voit le moyen le plus rapide de s’enrichir avant de quitter définitivement Madagascar pour rejoindre son frère installé en Europe. Malheureusement pour lui, il n’est pas le seul à avoir eu cette idée. Il devra affronter des adversaires bien plus rusés, plus expérimentés et surtout beaucoup plus habiles que lui pour manipuler les rouages du pouvoir.
Le cadre universitaire dans lequel se déroule une grande partie du récit devient alors un véritable laboratoire social. Les auteurs s’en servent pour dresser un portrait sans concession de la jeunesse malgache, mais également de la vie politique du pays, où les ambitions personnelles prennent souvent le pas sur l’intérêt collectif.
L’éditeur qui a fait éclore ces histoires
Ces trois bandes dessinées démontrent qu’il est possible de raconter Madagascar autrement. Par ses légendes, son histoire ou encore les préoccupations de sa jeunesse, la Grande Île possède un patrimoine narratif d’une richesse exceptionnelle qui ne demande qu’à être découvert. Mais si ces œuvres existent aujourd’hui, c’est aussi parce qu’un éditeur a accepté de leur donner une chance. À une époque où peu de maisons d’édition s’intéressaient aux auteurs de l’Océan Indien, Des Bulles dans l’Océan a choisi de faire le pari de ces récits, leur offrant une visibilité bien au-delà de leurs frontières. Son catalogue aura ainsi contribué à révéler des talents venus de Madagascar, de La Réunion, de Maurice et plus largement de toute la région.
C’est pourquoi la disparition de cette maison d’édition, placée en liquidation judiciaire en 2025 après plusieurs années de difficultés financières, laisse un vide considérable. Au-delà d’une simple entreprise, c’est un véritable passeur de cultures qui s’est éteint, emportant avec lui l’un des rares espaces entièrement consacré aux voix de l’Océan Indien.
Espérons que son héritage perdure et que d’autres éditeurs reprendront le flambeau. Car les histoires racontées dans Ary, Tangala ou Les Aventures de Rémy prouvent une chose : Madagascar a encore énormément de récits à offrir au 9e art, et le monde gagnerait à les découvrir.
Par Jean-Luc RAZA
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Participez à la discussion