Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html

Will Eisner, au-delà de la signature : la légende

Par Didier PASAMONIK 7 avril 2026 
La Semaine Will Eisner débute cette année en France en avril, à partir de la semaine prochaine. C’est l’occasion d’esquisser les raisons pour lesquelles un tel auteur dispose d’une telle aura, au point que la plus prestigieuse récompense d’un créateur de BD aux USA, est un « Eisner Award ». On distingue trois grandes périodes dans l’œuvre d’Eisner : la période Spirit entre 1940 et 1952, la période « corporate » entre les années 1951-52 et 1969-71, et sa période « Roman Graphique » à partir de 1977 jusqu’à sa disparition en janvier 2005.

Penchons-nous d’abord sur sa période la plus faste et cependant la moins connue finalement : The Spirit. Kelian Nguyen, notre sagace rédacteur en chef, nous faisait remarquer que la signature de Will Eisner ressemblait à celle de Walt Disney. Rien n’est plus vrai. Disney est le modèle économique des créateurs à l’époque. Quand Eisner crée le Spirit nous sommes en 1940. Le comic book moderne vient à peine de naître. Il est devenu populaire grâce à Superman en 1938, Batman et Namor en 1939, The Flash et Green Lantern en 1940, Captain America en 1941... Déjà le Spirit est un contrepied aux super-héros : il n’a aucun super-pouvoir et ses aventures tiennent de la comédie plutôt que de l’aventure sensationnaliste qui sera celle des comics mainstream.

L’effet « Superman »

Les premières années du Spirit nous montrent au contraire un personnage complexe, torturé, habitant un cimetière... Eisner a constitué pour le réaliser un atelier structuré où assistants et collaborateurs, sur le modèle qu’il avait initié dans le studio Eisner & Iger dès 1936, sont habilement utilisés. De Lou Fine à Jules Feiffer, en passant par Mort Meskin ou Jerry Grandenetti, ses assistants joueront un rôle déterminant dans l’évolution de son style. Quand on feuillette les planches de manière chronologique, on constate que l’aventure du Spirit se construit comme une histoire collective, dont le génial Eisner est le chef d’orchestre.

L’influence de Lou Fine

En 1940, les journaux et les distributeurs : les Syndicates, se plient à la demande du marché, rapidement saturé de super-héros. Deux possibilités en ce cas de figure : opérer dans la subtilité ou au contraire agir dans la surenchère. Eisner choisira la première option. Son dessin reste classique -comme celui de Flash Gordon ou de Superman à ses débuts- tandis que l’industrie du comics s’invente une nouvelle grammaire, celle de Jack Kirby, le « King of Comics » : énergique, spectaculaire, emphatique…

Mais Eisner détient un atout majeur dans son jeu : son assistant Lou Fine. Dessinateur d’exception, Fine impose une exigence graphique élevée grâce à un encrage raffiné et élégant qui marque profondément les deux premières années du héros d’Eisner.

La rupture de la guerre

Mais en 1942, l’exposition de la Contemporaine : Les Guerres d’Eisner, le montre bien, Eisner est appelé sous les drapeaux. Le Spirit doit être continué par son équipe. Elle ne démérite pas grâce à des artistes éprouvés, comme Jack Cole, George Tuska ou encore ponctuellement Fine qui s’éloigne tout doucement. Ce qui faisait la singularité d’Eisner et du Spirit s’efface...

Au retour du front, en 1945, Eisner reprend la main et impose une narration visuelle inédite faite de cadrages cinématographiques, de jeux typographiques audacieux, d’un découpage fluide et d’une atmosphère urbaine sombre, inspirée par le cinéma expressionniste allemand. De nouveaux assistants comme Mort Meskin ou Jerry Grandenetti confèrent à la série, par leur encrage et leurs décors, une densité visuelle nouvelle.

Entre 1947 et 1950, le Spirit entre dans un âge d’or. Avec l’arrivée de Jules Feiffer qui contribue à l’élaboration du scénario, la série réussit une sorte de fusion entre le roman noir à la Dashiell Hammett et le ton de la comédie de Broadway : les dialogues gagnent en finesse, les récits en profondeur psychologique, l’ironie devient centrale.

La fin d’une époque

Malheureusement, en 1952, déçu par une évolution du marché qui dépossède les auteurs de leur création au profit d’éditeurs surpuissants comme DC Comics et bientôt la Marvel, Eisner se désintéresse progressivement de sa création. Il laisse la bride sur le cou au studio, composé de bons professionnels comme Klaus Nordling, excellent dans le dessin des personnages, Alex Kotzky, un décoriste d’exception ou le Haïtien Andre LeBlanc, très doué dans le dessin humoristique. Mais « l’esprit » n’est plus là, la flamme ne va pas tarder à s’éteindre...

C’est précisément ici que commence la narration de l’exposition «  Les Guerres d’Eisner » à La Contemporaine (à partir du 15 avril 2026) : le moment « corporate  », longtemps méconnu, de son œuvre. Avec PS Magazine qu’il développe pour l’armée américaine, il continue à faire de la bande dessinée, mais dans le domaine pédagogique et utilitaire.

Cette période marque un tournant dans sa carrière : Eisner y conçoit la BD comme un outil de communication : le fameux « sequential art » qu’il théorisera plus tard. Loin d’être une parenthèse, cette phase prépare directement son retour comme auteur majeur à la fin des années 1970, quand il découvre la nouvelle scène « Underground » de la bande dessinée américaine : Robert Crumb, Gilbert Shelton, Bill Griffith, Victor Moscoso, Spain Rodriguez, Art Spiegelman, Dennis Kitchen… Ce dernier contribuera au retour du Spirit.

La renaissance

Parallèlement, la jeune génération le redécouvre. Quand il entame son premier roman graphique, A Contract with God (1978), dans un style personnel qu’il dessine seul, il a 61 ans. Il aurait pu prendre une retraite bien méritée après ce dernier coup d’éclat…

Que nenni : il a une autre guerre à mener. Une ligne de récits adultes, introspectifs où il mène un travail mémoriel en même temps qu’un combat contre l’antisémitisme. Parallèlement, il formalise sa pensée dans L’Art séquentiel produit des cours qu’il dispense à la School of Visual Arts. Cette double activité d’auteur et de pédagogue achèvera sa légende. Il ne lâchera le crayon que près de vingt-cinq ans après son invention initiale dans cette manière davantage littéraire, à l’âge de 87 ans.

Un exemple de son influence : The Spirit par Darwin Cooke
© Eisner Estate

Par Didier PASAMONIK

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter


Code EAN :
CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Didier PASAMONIK  
A LIRE AUSSI  
Actualité