Le synopsis par les créateurs : « L’histoire simplifiée, c’est qu’on a l’arbre de la vie, Yggdrasil dans la mythologie viking, qu’on a appelé Eljun (plus facile à prononcer). Cet arbre de la vie a en lui les neuf mondes, le monde des hommes, des nains, des elfes, etc. Et pour protéger ces neuf mondes du Néant, le méchant qui veut détruire toute vie, L’arbre choisit des élus, appelés les Élus Eljun, qui ont des pouvoirs totems d’animaux. Nous suivrons Revner, notre personnage principal, qui a le pouvoir du corbeau, Ulfa, qui a le pouvoir du loup, et ces élus vont devoir voyager entre les différents mondes pour les défendre. Mais Revner va perdre la mémoire et va devoir réapprendre sa place dans cette aventure. »
Jean-François Laliberté et Sacha Lefebvre ne sortent pas de nulle part lorsqu’on parle de BD québécoise. Les deux collaborent depuis plus de vingt ans sur divers projets, avec Jean-François au scénario et Sacha au dessin. Ils ont notamment réalisé la série U-Merlin, publiée aux éditions Michel Quintin entre 2018 et 2022. Depuis le temps qu’ils se connaissent, les deux ont appris à développer leurs propres méthodes de travail. Contrairement à d’autres séries où l’illustrateur se contente de mettre en dessin les mots d’un.e scénariste, ici c’est différent. U-Merlin, Les Élus Eljun, ce sont de vraies collaborations, où les deux construisent ensemble l’univers et le récit, bien avant l’écriture de la première phrase.
Construit sur un style shônen, Les Élus Eljun explore le monde de la mythologie nordique, dans une esthétique encore peu explorée. Sacha Lefebvre rit un peu en décrivant vouloir faire « comme Naruto, mais avec des vikings », en opposition à des œuvres comme Vinland Saga. L’illustrateur explique d’ailleurs avoir refusé de toucher l’œuvre de Makoto Yukimura pendant la conception du projet, afin d’être certain de ne pas inconsciemment le copier.
Quelle a été la genèse du projet ?
Jean-François Laliberté : Depuis la pandémie au Québec, il y a un immense engouement pour le manga, chez un public plus jeune, autant garçon que fille. Et au Salon du Livre de Montréal 2021, l’éditeur Michel Quintin a vu des stands qui vendaient énormément de mangas. Sa maison d’édition publie beaucoup de livres jeunesse, donc il se demande à qui il pourrait demander de faire du manga. Et il a pensé à nous, après notre travail sur U-Merlin, qui était déjà dans ce registre d’action-aventure, de fantasy, de bataille. Donc là il nous approche dans un souper, et il nous demande si on voulait faire du manga. Avec Sacha, on s’est regardé même pas une seconde, et on a fait « Oui, oui, on va te faire ça ! » Et puis là, il a fallu les accompagner, ce qui était intéressant. Les gens de Michel Quintin veulent faire un manga, mais ils ne connaissent pas bien cette approche, très différente de l’industrie canadienne. Des choses comme le sens de lecture, le noir et blanc, le style pour la couverture, il a fallu leur faire comprendre ce qu’était un manga. Ils ont été super ouverts, mais il a quand même fallu les aider. Ils nous ont laissé carte blanche, et c’est là qu’on a présenté le concept des Élus Eljun.
Sacha Lefebvre : Pendant la pandémie, tout le monde se cherchait un peu pendant le confinement. Moi, ma porte de sortie, ç’a été d’acheter et de lire du manga. J’en lisais avant au collège, à l’époque de Dragon Ball et Ranma ½. Mais comme il y a trois milliards de mangas différents, j’ai exploré et lu plein de séries. Et comme je suis dessinateur, j’ai commencé à dessiner en style manga. C’était très mauvais au début car ce n’était pas mon style de base. Mais j’ai appris très vite car j’ai beaucoup plus de carrière, je suis capable de mieux analyser, de mieux décortiquer ce que je vois. Tout cet apprentissage s’est déroulé en avril 2021, et la proposition avec Jean-François est arrivée en novembre 2021. On travaille super bien ensemble, et notre style est déjà dans l’action.Tout le monde n’arrive pas à raconter une histoire avec des séquences d’action, et le travail que Jean-François et moi avons mis sur U-Merlin a dû leur plaire sur cet aspect-là. Et on a une facilité à écrire et créer des histoires, ce n’est pas un problème. On peut produire un concept en deux semaines plutôt qu’en deux ans.
Quelles ont été les inspirations pour cette série ?
Jean-François Laliberté : Quand nous avons eu l’opportunité de créer cette histoire, Sacha jouait à deux jeux vidéo, God of War : Ragnarok et Assassin’s Creed Valhalla, donc les grosses histoires de vikings du moment. Et moi, au même moment, je lisais des mythes et légendes vikings du nord de l’Europe. Donc là, c’était parfait. Lui il voulait dessiner ça, et moi j’étais dans ces histoires mythologiques sur Thor, Odin, les trolls, les nains, tout ça. Il a été facile de se lancer dans cet univers-là.
Sacha Lefebvre : Visuellement, je sais que le public n’aime pas trop la série, mais le manga Rent a Girlfriend, je trouve ça super beau. Le dessin, la plume, c’est magnifique et j’essaie d’imiter ça. Mais en même temps, j’ai beaucoup appris par le manga, et on voit de volume en volume que mon style évolue. L’inspiration c’est ça, je regarde, j’essaie de copier, puis finalement mon propre style finit par émerger. Une difficulté avec la série par exemple, c’était de faire une histoire de vikings, où des personnages ont de la barbe. Une histoire de vikings sans barbe, c’est comme une histoire de cowboys sans chapeau de cowboy. Mais c’est quelque chose qui existe peu dans les mangas. J’ai dû trouver des morceaux éparpillés partout pour construire Les Élus Eljun. Il y avait une grosse courbe d’apprentissage.
Lorsqu’on parle des Élus Eljun, on dit souvent que c’est le premier manga québécois. Que voulez-vous dire par là ?
Jean-François Laliberté : C’est pas nécessairement le premier manga québécois, en tous cas, on ne se présente pas sous ce titre-là. Il y a des gens qui ont dessiné dans le style manga avant, comme Le Bouddha brisé (Esbé), l’adaptation manga d’Amos Daragon (Bryan Perro, Zoran Vanjaka, Nicolas Journoud), et plein d’autres qui existaient sur internet. Donc, on n’est pas les premiers. Par contre, on est un manga 100% québécois : Sacha et moi sommes québécois, la maison Michel Quintin est québécoise, et les deux premiers tomes des Élus ont été imprimés au Québec. Nous, on a lancé une nouvelle vague, avec l’importance du sens de lecture par exemple. Nos mangas, on les lit de droite à gauche, on se dit que le public est habitué à lire de droite à gauche.
Sacha Lefebvre : Les autres mangas québécois se lisaient de gauche à droite, à l’occidentale. Le public nous a associés au manga parce qu’il y a tous ces éléments spécifiques au manga dans nos œuvres. Ce sont les lecteurs qui apportent cette vision disant que Les Élus Eljun sont le premier manga québécois, parce qu’ils n’en n’ont pas lu d’autres. Dans les salons du livre, les événements, on est le seul manga du Québec. Les livres que Jean-François a mentionnés ne sont plus vendus en librairie, les histoires web restent sur internet. Je sais pas si on est le premier manga québécois, mais pour le lecteur, c’est le cas car on est le seul manga québécois édité présent en salon et en librairie. La seule affaire qui fait pas manga, ce sont nos noms sur la couverture qui ne font pas du tout japonais. C’est vrai que pour la langue, les expressions québécoises, peuvent sortir de temps en temps. Et des professeurs nous ont dit qu’ils aimaient bien ça parce que le public jeune pouvait apprendre des expressions par le manga. Le reste, on a tout fait pour que le public puisse mettre notre série sur l’étagère manga sans hésiter. On espère même que ça va pousser de jeunes lecteurs et artistes québécois à se tourner vers le manga.
Quel est votre objectif ultime pour cette série ?
Sacha Lefebvre : C’est sûr que c’est un gros rêve de voir une adaptation en animation. On est des gros fans d’anime, et avoir un anime basé sur notre œuvre, ce serait incroyable. Moi, j’aime surtout découvrir la musique d’intro de certains anime, et voir les musiques entre deux saisons au cours d’une même série. Et j’imagine souvent ce que donnerait la musique d’intro des Élus Eljun. Et parfois, je découvre une musique qui me reste dans la tête toute la journée. J’imagine des grosses scènes de bataille sur sept épisodes comme dans Demon Slayer ou Fate/Zero.
Jean-François Laliberté : Sacha et moi, on s’amuse beaucoup à construire notre série comme un anime. Un tome des Élus Eljun, c’est cinq chapitres, et chaque ensemble de trois volumes est considéré comme un arc narratif. Du coup on a quinze chapitres par arc narratif, et une saison animée de quinze épisodes marcherait bien. Tout est construit pour ça. On donne déjà tous les éléments pour ce genre d’adaptation.
Un dernier mot pour vos lecteurs ?
Sacha Lefebvre : Les Élus Eljun, ça va aller dans plein de directions intéressantes, et on apprend en faisant. Je pense que ça va devenir de mieux en mieux. Vous allez voir, ça va être de plus en plus incroyable. Nous, on sait où l’histoire va, et on a tellement hâte de partager ça au monde.
Jean-François Laliberté : Sacha et moi, on prend beaucoup de plaisir à présenter et développer cet univers. On souhaite ce plaisir aux lecteurs pour qu’ils s’amusent avec ces personnages autant que nous on s’est amusé à les créer, à vivre avec eux cette aventure. C’est vraiment génial, c’est le plus beau métier du monde.
Par Akira OIKAWA
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
REMERCIEMENTS :
Nos remerciements à Jean-François Laliberté et Sacha Lefebvre pour avoir répondu à nos questions
Nos remerciements à Laurence Roberge pour avoir coordonné l’interview