Par le même principe du Docu-BD, un livre alternant une fiction en bande dessinée et des pages documentaires, Gorune Aprikian, ancien directeur de presse, aujourd’hui cinéaste et scénariste, présente l’histoire récente de d’un plateau montagneux, enclavé et assiégé.
La récente tragédie du Haut-Karabakh incarne la fragilité du droit des peuples balayé par la loi du plus fort imposée par les dictatures. Porté par un voyage et nourri d’anecdotes authentiques, son scénario est écrit en collaboration avec Jean-Blaise Djian, le complice de Régis Loisel, et porté en images par Maria Riccio. Il donne vie à des personnages dont les trajectoires sont étroitement liées à l’évolution du territoire sous pression. Ou comment transmettre une histoire contemporaine et douloureuse par l’intime et le témoignage.
Pour les lecteurs d’actuaBD, pouvez-vous expliquer rapidement ce qu’est l’Artsakh-Haut-Karabakh ?
C’est une région arménienne incorporée à l’Azerbaïdjan à l’époque soviétique. En 1988, le territoire a demandé son rattachement à l’Arménie, ce qui a déclenché une première guerre avant même la chute du Mur de Berlin. Un temps sous contrôle arménien, l’Artsakh a été repris par l’Azerbaïdjan et vidé de ses habitants en septembre 2023. La spécificité de ce territoire est que sa population arménienne y était installée depuis 3000 ans.
Le scénario de « Nous sommes nos Montagnes » a connu une longue gestation, plusieurs années, n’est-ce pas difficile d’écrire une histoire sur une Histoire en perpétuelle évolution et toujours plus dramatique ?
Effectivement, ce fut extrêmement douloureux.
Je suis allé en Artsakh en 2017 pour préparer cette bande dessinée. À l’époque, nous étions un an après la guerre dite « des 4 jours » où l’armée d’Azerbaïdjan avait déjà tenté de reprendre le territoire. Le but de ce livre devait être d’informer le monde sur la fragilité de la situation.
Paradoxalement, le point d’orgue récent de l’histoire du Karabakh a été « l’accord Trump » de l’été 2025 entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan qui mettait une fin (provisoire) à la question en plaçant l’Arménie dans une position toujours plus dépendante de la Turquie et de l’Azerbaïdjan et en actant la fin de l’établissement des Arméniens en Artsakh. Ces accords sont survenus précisément alors que Nous sommes nos Montagnes était envoyé à l’imprimerie…
Finalement, l’album paraît comme un hommage aux victimes et à ceux qui luttent encore, notamment les dirigeants de l’Artsakh toujours détenus dans les prisons de Bakou. Je ne peux m’empêcher d’en retenir un goût amer : je regrette de ne pas l’avoir sorti plus tôt.
Quelle proximité aviez-vous avec l’Artsakh avant d’écrire ce scénario ?
J’y étais allé une première fois en 2004 pour quatre jours, puis ces trois semaines en 2017. J’avais alors mesuré ce que représentait l’Artsakh : un territoire dont les habitants prenaient grand soin, loin de la négligence environnementale que l’on constate dans la région. Probablement car il était encore peuplé d’Arméniens indigènes. Il restait ce dernier territoire totalement arménien d’un point de vue historique quand la plupart des habitants de la toute proche République d’Arménie sont issus des importants mouvements de population du XXe siècle et notamment du génocide de 1915.
À mes yeux, ce nettoyage ethnique du XXIe siècle entre dans la continuité des premiers soulèvements arméniens d’Anatolie au XIXe siècle, avec la même conclusion… Je regrette que plus d’Arméniens de la diaspora et de touristes en général n’aient pas pu s’y rendre avant sa disparition : cela manquera à leur compréhension intime de la question arménienne. J’espère que Nous sommes nos Montagnes leur permettra de combler ce manque.
Le personnage d’Élise, reporter française qui se rend à plusieurs périodes en Artsakh, est-il inspiré d’authentiques journalistes ?
Oui. Mais je pense particulièrement à Agnès Vahramian (aujourd’hui directrice de France Info, NDLR). Jeune journaliste elle s’était imposée dans la profession en rendant compte de la situation dans des villes assiégées en ex-Yougoslavie. Elle était souvent la seule sur place. Mon scénario s’ouvre avec Élise qui -à l’instar d’Agnès Vahramian- informe le monde de la bataille de Chouchi (ville stratégique clé du Haut Karabakh, NDLR) en 1992. Elle devient mon fil rouge pour raconter l’histoire de la République du Haut-Karabakh née de cette première guerre… mais aussi de la presse en général. Sans divulgâcher le récit, la fin de l’album symbolise la mort de l’information face à la victoire des Fake News.
D’où vient cette anecdote du "cercueil", un tank immobilisé qui finit par tirer sur … l’Iran ?
C’est une histoire racontée par un ami Arménien originaire d’Iran. C’est peut-être une légende, mais elle est chouette, je l’ai reprise telle quelle. Beaucoup d’autres éléments proviennent de mon voyage en 2017, comme celle du chauffeur de minibus à la conduite imprudente et de la voiture qui dit en japonais : “attachez vos ceintures”.
Que représente ce bateau en cale sèche à plus de 1500 mètres d’altitude ?
L’idée est venue au fil des discussions avec les habitants de l’Artsakh. Pour eux, la mer est une chose particulière, mystérieuse. Je pense que c’est le cas pour toutes les populations enclavées des montagnes. C’est un symbole de l’interdiction de voyager.
Le livre se conclut par une double page documentaire sur les monuments arméniens du territoire, dorénavant promis aujourd’hui à la destruction ou la réappropriation …
Il fallait conclure avec deux éléments majeurs : le sort des monuments historiques qui attestent de la présence arménienne ancestrale et celui des prisonniers toujours détenus en Azerbaïdjan. La réalisation de la partie documentaire de Nous sommes nos Montagnes a elle aussi été très douloureuse. Pour comprendre cette histoire, il faut connaître de nombreux éléments, la situation géographique de ce territoire à la croisée des empires perses, russes et ottomans, l’histoire de la Première Guerre mondiale, le panturquisme et le pantouranisme, le bolchevisme, les conflits au Moyen-Orient… C’est un tout petit territoire mais, pour le rendre intelligible, il faut raconter beaucoup. J’espère avoir réussi ce travail de vulgarisation.
Comment avez-vous convaincu les éditions Petit à Petit de publier un livre sur un sujet aussi pointu ?
Ce fut difficile avant de m’adresser à eux. J’ai d’abord eu du mal à trouver un dessinateur, mais je n’ai jamais baissé les bras. Finalement, les éditions Petit à Petit ont été intéressées et je les en remercie encore. C’est eux qui se sont adressés à Maria Riccio, dessinatrice napolitaine, qui s’est emparée avec ferveur du thème et s’est beaucoup documentée. Le travail a commencé en février 2024, nous avons dû ajuster le scénario régulièrement du fait de l’actualité.
Quel a été l’apport de Jean-Blaise Djian au scénario ?
Jean-Blaise s’est entièrement chargé du découpage de mon histoire. Il m’a également apporté des idées de construction du scénario. C’est notre troisième collaboration, nous fonctionnons vraiment comme un duo scénariste/metteur en scène de cinéma.
Un autre fil rouge de l’histoire est cette panthère des neiges, en avez-vous vu lors de vos voyages ?
En fait, personne ne m’en a parlé là-bas, même si des photos témoignent de sa présence dans tout le Caucase. C’est une espèce en voie de disparition qui, symboliquement, me semble représenter le peuple du Karabakh.
Le redressement judiciaire des éditions Petit à Petit vient d’être annoncé, qu’en pensez-vous ?
Petit à Petit est un éditeur dont le travail est exceptionnel. Il aborde des sujets rares et le concept de Docu-BD est très intéressant. Grâce à lui j’ai pu réaliser deux ouvrages de références sur le génocide des Arméniens et sur le Haut-Karabakh. J’espère qu’une solution sera vite trouvée.
Par Kamille KATZ
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