Angoulême 2026 : Patrick Mardikian, « l’urgence, c’est 2027 ». ENTRETIEN EXCLUSIF. [INTERVIEW]

Par Kamille KATZ 12 décembre 2025 
Candidat divers gauche à la mairie d'Angoulême et président de la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image (CIBDI), Patrick Mardikian présente son plan pour raviver le Festival de la bande dessinée. Il dresse au passage un historique sans concession des relations troubles entre la municipalité sortante, l'association FIBD et la société 9e Art+ qui ont mené à l’annulation déplorable de l’édition 2026.

Il y a dix ans, vous n’étiez pas entré en politique, mais vous lanciez le mouvement « Renaissance » pour demander une mise en concurrence de projets pour le FIBD. Vous étiez soutenu par d’anciens Grands Prix (Florence Cestac, François Schuiten, François Boucq, etc.), éditeurs et spécialistes de la BD. Comment les élus locaux avaient-ils accueilli votre initiative ?

J’avais été reçu par François Bonneau, alors président du Département, qui avait été très à l’écoute et nous avait encouragés, mais le Département n’est pas la collectivité qui pouvait peser seule dans les décisions. Je m’étais aussi entretenu avec Jean-François Dauré, Président de l’agglo d’Angoulême, et Martine Pinville pour la Région. J’avais demandé à être reçu par Xavier Bonnefont (Maire sortant d’Angoulême, ndlr) avec Benoît Peeters. Il ne m’avait pas répondu.

Est-ce l’origine de votre engagement en politique ?

En partie, oui. Dans ma vie professionnelle, j’ai œuvré pour Angoulême en étant à l’origine des Gastronomades et du Festival du film francophone. Cette initiative (pour le FIBD, ndlr) avait finalement obtenu peu de soutien des pouvoirs publics alors que de nombreux professionnels alertaient déjà sur les dérives de gestion du FIBD. Cela m’a fait prendre conscience de la déconnexion des élus par rapport à certains domaines, dont la culture. Je me suis dit que les lignes devaient bouger.

Angoulême 2026 : Patrick Mardikian, « l'urgence, c'est 2027 ». ENTRETIEN EXCLUSIF. [INTERVIEW]
Patrick Mardikian a été associé à plusieurs événements angoumoisins dont le Festival du Film ou encore les Gatronomades qui, chaque année, ont une affiche dessinée par un auteur de bande dessinée. Il est aujourd’hui président de la Cité de la bande dessinée.
Photo : DR

Durant l’année 2025, malgré votre opposition politique, avez-vous tenté de vous concerter avec Xavier Bonnefont pour préserver le FIBD des décisions inquiétantes de l’Association ?

Devant témoins, lors d’un déjeuner avec Xavier Bonnefont, j’ai clairement affirmé que je ne ferais jamais du FIBD un enjeu politique, que l’intérêt général passait avant tout. Plus tard, j’ai défendu l’idée d’un cahier des charges établi en concertation avec toutes les parties prenantes du festival, d’un jury composé de l’ensemble de la profession et, surtout, j’ai demandé un autre calendrier : donner plus de temps pour rédiger ce cahier des charges, lancer l’appel à projets en octobre et ouvrir les plis des candidatures après les élections municipales. Cela permettait de désamorcer la crise et de se déconnecter de la campagne politique. En jouant la carte de la précipitation voulue par l’Association FIBD, le Maire espérait certainement que le sujet serait évacué avant la campagne électorale. C’était, à mes yeux, une erreur fondamentale.

Comment avez-vous vécu ce dernier mois ?

Je suis dévasté. Pour moi c’est un cataclysme. Je crois que la profession de la bande dessinée s’en remettra, mais ce sera beaucoup plus compliqué pour la ville. Plus de cinquante ans d’histoire ont été balayés en très peu de temps. La Cité de la bande dessinée (CIBDI), Magelis, l’installation d’écoles, d’entreprises de l’image, toute la filière va être affaiblie. Angoulême peut perdre beaucoup en attractivité, sans compter les commerçants qui vont déjà être affectés en 2026. L’enjeu était majeur, il fallait se donner les moyens de le porter.

Vous êtes le fils de Jean Mardikian, cofondateur du FIBD. Delphine Groux, Présidente de l’Association FIBD, est la fille d’un autre cofondateur, Francis Groux. Que répondez-vous à ceux qui estiment que votre opposition ressemble à une lutte dynastique ?

Cela fait bien longtemps que j’ai réglé cette question, et mon père l’avait réglée avant moi : il estimait que le festival dépassait sa personne. C’est un honneur pour moi d’être le fils d’un des cofondateurs. Mais j’ai fait comme lui. On ne m’a pas donné le poste de président de la CIBDI sur un plateau. Je suis arrivé à cette fonction, d’une part en devenant conseiller départemental après une élection que j’ai remportée, d’autre part grâce à mon expérience dans le domaine des événements culturels. Les déboires actuels m’affectent en tant que citoyen d’Angoulême, pas en tant que « fils de… ».

Delphine Groux et vous avez été amis, vous êtes de la même génération. Quels sont vos rapports aujourd’hui ?

Nous avons grandi ensemble, et avec le Festival. J’ai une relation très personnelle avec elle et je suis triste aujourd’hui. J’ai essayé d’échanger avec elle en dehors de tout cadre politique, elle n’a malheureusement pas voulu m’écouter. Je lui ai dit qu’elle se fourvoyait et que ses décisions ne rendaient pas honneur à nos pères. Je pense qu’elle a été très mal conseillée et j’en veux à certains de l’avoir menée sur ce chemin…

Vous parlez de Franck Bondoux ?

Oui, en partie. Mais lui avait un intérêt personnel dans cette affaire, et cela peut à la rigueur se comprendre. En revanche, d’autres personnes – notamment des élus – l’ont confortée dans sa dérive.

Comme vous l’avez déjà annoncé, êtes-vous prêt à céder votre place de Président de la CIBDI pour faciliter son rôle central dans cette transition ?

Dans l’intérêt supérieur, je le maintiens : il est hors de question que ma présidence soit un élément de blocage pour la CIBDI. Nous entrons dans une période électorale et je suis candidat, je ne veux pas que cette position gêne le Festival, ni la CIBDI.

Faut-il, selon vous, qu’un élu occupe obligatoirement ce poste de Président ?

À partir du moment où il s’agit d’un établissement public dont les financements sont publics, il me paraît sain que la présidence du Conseil d’administration soit assurée par un élu. Un autre fonctionnement, avec une personne qualifiée extérieure, me semblerait difficile à tenir dans le contexte d’un EPCC. Le conseil d’administration réunit tout de même des élus, des personnalités qualifiées et des représentants des salariés.

Xavier Bonnefont appelle un maximum de professionnels et d’amateurs à participer à un événement autour de la bande dessinée à Angoulême, à la fin du mois de janvier 2026. Soutenez-vous sa démarche ?

Il sera déjà très compliqué de rebondir en 2027 après une année blanche, donc je soutiens la démarche qui consiste à organiser un événement dès 2026, en réunissant un maximum d’acteurs au-delà des seules autrices et auteurs locaux. J’espère que nous pourrons tenir des rencontres professionnelles pendant ce week-end, pourquoi pas des États généraux de la bande dessinée ? Mais pour moi, l’urgence, c’est 2027. Il faut ouvrir ce dossier dès maintenant, avec une difficulté juridique liée au contrat qui lie 9e Art+ à l’édition 2027…

Comment restaurer la confiance des auteurs, des éditeurs, des partenaires en vue de 2027 ?

Je crois qu’un nouvel appel à projets précipité tel que le voudrait le Maire n’est pas la bonne solution. Nous retomberions dans les mêmes contraintes calendaires qu’en 2025-2026. Une structure ad hoc pour cette année-là, réunissant la profession et les pouvoirs publics, me semblerait la meilleure option. Cela n’empêcherait pas de travailler parallèlement à la préparation d’un appel à projet pour 2028. Sinon, il faudrait rédiger un appel à projets dans l’urgence, le lancer au printemps et désigner un nouvel opérateur pendant l’été ? Celui-ci n’aurait plus que six mois pour organiser un festival renouvelé. Cela me semble impossible.

Comprenez-vous les autrices et les auteurs qui ont maintenu leur appel au boycott alors que Franck Bondoux et Delphine Groux venaient d’être écartés de l’organisation ?

Je peux comprendre qu’ils soient allés jusqu’au bout de leur démarche pour maintenir la pression. Je l’interprète comme un message qu’ils nous adressent : « rassurez-nous sur l’avenir ».
Quel rôle concret souhaitez-vous donner aux auteurs et aux autrices ?
Je souhaite qu’ils soient représentés au même niveau que les éditeurs dans une gouvernance partagée du FIBD. Chacun vit grâce à l’autre. Je trouve que la Ville s’est trop longtemps privée d’un lien direct avec l’interprofession. Aujourd’hui, elle doit se mouiller pour devenir l’interlocutrice privilégiée.

Jusqu’où la Ville – et plus largement les autres partenaires publics – doivent-ils s’engager pour couvrir les pertes qui vont forcément découler de l’annulation de 2026 ?

Le sujet est difficile. D’un côté, il y a le volet juridique : la procédure que pourrait engager 9e Art+ et de l’autre, se posera la question d’une indemnisation des professionnels et de tous les intervenants de l’économie du festival (intermittents, standistes, traiteurs, sociétés de sécurité, etc…) qui vont subir des pertes sèches importantes. Le commerce local va lui aussi se retrouver pénalisé. En même temps, je vois l’urgence du long terme, le besoin de garder des moyens pour 2027 et après. Or, j’ai le sentiment que le plan pour janvier 2026 part dans tous les sens : des appels à projets sont lancés auprès de nombreuses associations. Mais qui pilote, qui coordonne, qui finance l’ensemble ? Attention, danger !

Avec Vincent Esches, directeur général de la Cité de la BD, lors de l’inauguration de l’exposition sur la SF en janvier dernier. Signe du refus de coopération entre le FIBD et la Cité : leurs expositions, dont celle-ci, ne figuraient pas dans le programme du Festival. La Mairie laissait faire...
Photo ; D. Pasamonik (ActuaBD)

Outre la bande dessinée, quels sont vos desseins pour Angoulême ?

Il y a d’autres sujets, évidemment. Angoulême doit se relancer sur le plan du commerce de proximité : comme beaucoup de villes moyennes, son centre se meurt. Nous avons aussi besoin de travailler sur l’environnement. La tranquillité publique est une autre urgence : dans les quartiers prioritaires, plusieurs centres sociaux ont brûlé, on sent un mal être et un sentiment d’abandon dans des pans entiers de la ville. Il faut intervenir via la médiation sociale, les éducateurs de rue, une police de proximité. Il faut ensuite développer une citoyenneté active grâce à des outils de participation. Je ne peux pas concevoir que de grandes questions, comme l’aménagement des quartiers autour du fleuve de la Charente, soient posées sans écouter les habitants. Il y a vingt ans, on disait que chaque année les Angoumoisins attendaient la fin de « la BD » pour revivre. Je veux faire en sorte que les citoyens et citoyennes s’approprient ce festival. Jusqu’à présent, leur seul moment privilégié, c’était « Le Jour d’avant », l’inauguration du mercredi soir à la CIBDI. Il est temps que les habitants soient au cœur du FIBD.

On en revient au FIBD... Avez-vous un « plan B » pour redonner du souffle à la ville en dehors de la bande dessinée ?

Pour moi, à ce jour, il n’y en a pas. La filière image est installée depuis plus de vingt ans, c’est à la fois l’image de la ville et une part essentielle de son économie. Si elle s’effondre, il faudra au moins une génération pour s’en remettre. Nous ne pouvons pas le permettre.

Par Kamille KATZ

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