Seul, l’affaire Romand : le mensonge jusqu’au bout du crime

Par Jessy LEMESLE Favori de la rédaction 19 août 2025 
Pendant dix-huit ans, il s’est inventé une vie, un métier, un statut. Médecin de l’OMS aux yeux de tous, il n’était en réalité qu’un imposteur sans activité, vivant des économies de ses proches. Lorsque la vérité s’est rapprochée, il a choisi d’effacer ceux qui pouvaient la révéler. L’« affaire Romand » reste l’un des plus saisissants mélanges de manipulation, de mythomanie et de tragédie criminelle de la fin du XXᵉ siècle.

Une imposture. Une tragédie. Un vertige psychologique sans précédent. Pendant dix-huit ans, Jean-Claude Romand a menti à tous. Se prétendant médecin à l’OMS, il a vécu dans le mensonge le plus total, dissimulant une existence bâtie sur le vide. Quand la vérité menace d’éclater, il choisit la fuite dans l’horreur : il tue sa femme, ses enfants, puis ses parents.

Seul, l'affaire Romand : le mensonge jusqu'au bout du crime
© Petit à Petit

Une vie effacée

Né le 11 février 1954 à Lons-le-Saunier, fils unique d’un régisseur forestier et d’une mère au foyer, Jean-Claude Romand mène, au lycée, une scolarité moyenne. Après un bac obtenu avec un an d’avance, il s’inscrit en médecine à Lyon. Mais dès la deuxième année, il échoue et ne se présente jamais à l’examen. Aux siens, il affirme au contraire réussir chaque année. Pendant douze ans, il se réinscrit en seconde année, assiste parfois à des cours, puis disparaît des amphis. Pour justifier ses absences, il invente un cancer.

En 1980, il épouse Florence Crolet, pharmacienne. Deux enfants naissent : Caroline et Antoine. À tous, il se dit médecin chercheur, d’abord à l’INSERM, puis à l’Organisation mondiale de la santé à Genève. Il lit des ouvrages spécialisés pour alimenter la supercherie et parle médecine avec une assurance telle que même des professionnels s’y laissent prendre.

© Petit à Petit

Une cavalerie financière

Privé de revenus, Romand vit des fonds confiés par ses proches pour des placements prétendument suisses. Il rembourse les uns avec l’argent des autres, selon le principe de la cavalerie. Il va jusqu’à vendre de faux médicaments anticancéreux à prix d’or. Officiellement invité à des congrès internationaux, il passe pourtant ses journées sur des parkings d’autoroute, près du lac Léman.

À la fin de 1992, le mensonge s’effrite. Son épouse s’étonne de ne pouvoir le joindre à l’OMS, un ami découvre qu’il n’y figure pas, et son père, selon certaines sources, aurait compris qu’il avait dilapidé son patrimoine.

© Petit à Petit

Le 9 janvier 1993 : jour de sang

Ce samedi-là, dans leur maison de Prévessin-Moëns, il tue son épouse Florence avec un rouleau à pâtisserie, puis ses enfants, de deux balles tirées dans la nuque. Après avoir mis de l’ordre, relevé le courrier et acheté des journaux, il déjeune chez ses parents à Clairvaux-les-Lacs et les abat, ainsi que leur chien.

Le soir, il conduit son ancienne maîtresse en forêt de Fontainebleau, tente de l’étrangler, puis renonce. De retour chez lui, il arrose d’essence les corps et les chambres, avale des barbituriques périmés et met le feu. Les pompiers, alertés par des éboueurs, le sauvent in extremis. Dans sa voiture, on retrouve un mot : « Un banal accident et une injustice peuvent provoquer la folie. Pardon. »

© Petit à Petit

Zones d’ombre, procès et silence

D’autres morts entourent Romand. En 1988, son beau-père chute mortellement dans un escalier après avoir réclamé de l’argent. Des secouristes affirment l’avoir entendu commencer une accusation contre Jean-Claude. La justice conclut à un accident. Un bailleur, également créancier, meurt dans l’incendie de sa caravane : aucune enquête n’est ouverte.

Au procès de 1996, Romand ne s’explique pas. Le 2 juillet, il est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie de 22 ans de sûreté. Il purge sa peine à Saint-Maur, restaure des archives audio pour l’INA et obtient un diplôme d’informatique. En prison, il aurait vécu une conversion religieuse.

© Petit à Petit

De l’abbaye à la liberté

Libérable depuis 2015, il obtient finalement une liberté conditionnelle le 25 avril 2019. Hébergé à l’abbaye bénédictine de Fontgombault, dans l’Indre, il vit sous surveillance électronique, interdit de parler de ses crimes, de contacter les victimes ou de se rendre dans certaines régions. Son ancien beau-frère dénonce une décision qui « récompense » un homme n’ayant jamais assumé ses actes.

En 2022, il est définitivement libre. Il réside dans un village de l’Indre, discret, tenu d’informer la justice de ses déplacements et de continuer à verser des dommages et intérêts. Sa retraite, issue de son travail en prison, s’élève à 833 euros mensuels.

Avec une force narrative poignante signée Olivier Petit, cette bande dessinée retrace l’un des faits divers les plus sidérants de ces dernières décennies. Mais Seul va plus loin qu’un simple récit : il donne la parole aux psychiatres et experts qui ont analysé Jean-Claude Romand avant son procès. Leurs éclairages, insérés au fil des pages, accompagnent le lecteur au cœur d’un esprit dévasté, là où le mensonge devient mode de survie… puis mécanisme de destruction. Le tout magnifié par les traits pastellisés et psychédéliques du dessinateur Pierre Valette.

Entre enquête graphique et réflexion critique, une immersion troublante dans le silence d’un homme et les failles d’une vie… L’affaire Romand, par son mélange de mensonge pathologique, de froideur criminelle et de destruction méthodique de la vérité, continue de fasciner autant qu’elle révulse. Elle interroge sur la puissance des apparences et sur la zone obscure où l’imposture bascule dans le meurtre.

© Petit à Petit

Par Jessy LEMESLE

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter


Code EAN : 9782380463736
CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Jessy LEMESLE  
A LIRE AUSSI  
Romans Graphiques