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Via la peinture et la sculpture traditionnelle, Liu Xing-Chin (劉興欽 ou Liu Hsing-Chin selon la translittération) est aujourd’hui la mémoire vivante du peuple Hakka dont il est issu. C’est pour nous un témoin dont le parcours croise la Grande Histoire, celle Taïwan en particulier.
– Comment avez-vous été exposé à la bande dessinée ?
– Je suis né à Hsinchu, (au Sud-Ouest de Taipei), dans le quartier le plus pauvre de la ville. J’avais une dizaine d’années pendant la Seconde Guerre mondiale (Taiïwan était alors une colonie japonaise depuis la fin du XIXe siècle, ndlr.), des avions militaires américains larguaient des tracts de propagande. Il s’agissait de petites bandes dessinées en quatre cases muettes. On y voyait une personne obèse, un officier japonais qui martyrisait des lapins très maigres qui représentaient les Taïwanais. Les enfants adoraient ces BD, nous montions sur les crêtes des montagnes pour saluer les Américains. J’ai saisi la puissance du dessin, on peut tout faire comprendre, même si on ne parle pas la même langue.
– Comment êtes-vous devenu dessinateur professionnel ?
– J’ai d’abord étudié pour devenir instituteur en primaire. J’ai eu mon premier poste alors que nous étions dans l’après-guerre, mais avant le débarquement du Kuomintang à Taïwan (en 1950, suite à la prise du pouvoir communiste en Chine continentale, NDLR). Les enfants raffolaient de petites BD, des lianhuanhuas [1] de Hong-Kong qu’ils louaient pour s’immerger dans leurs aventures historiques.
L’une d’elles a eu beaucoup de succès, il y était question des « Immortels de la montagne ». Un groupe de gamins en était tellement impressionné qu’ils ont vraiment cru que des sages immortels se cachaient dans la montagne. Ils sont partis chercher leurs héros et se sont perdus. La police a été mobilisée, et l’affaire a fait du bruit. À tel point que le ministère de l’éducation a voulu interdire les lianhuanhuas aux enfants. Le directeur de l’école m’a demandé de persuader mes élèves de ne plus en lire. Pour leur en expliquer les dangers, j’ai proposé ma propre contre-BD qui est devenue très populaire auprès des enseignants. De nombreux éditeurs m’ont contacté pour me proposer de publier d’autres bandes dessinées…
- Qui sont ces personnages familiers qui animent votre univers ?
– Il y a d’abord Da Shen Po, ( 大嬸婆, la grande Tante). Elle est directement inspirée de ma propre mère qui ne se reposait jamais comme toutes les paysannes à l’époque. Da Shen Po est une force de la nature, éprise de justice, qui n’a peur de rien et qui n’a pas sa langue dans sa poche. Elle est devenue très populaire car elle était très proche des gens. Da Shen Po était publiée dans le quotidien Taiwan Daily (臺灣日報) sous la forme d’un strip en cinq cases. Ça a duré pendant sept ans.
– Comment a réagi votre mère en se retrouvant personnage de bande dessinée ?
– Ma mère était illettrée, elle ne lisait pas les journaux. Tout le monde connaissait le personnage qu’elle avait inspiré, sauf elle.
- Et vos autres personnages iconiques ?
– Ensuite j’ai continué les strips quotidiens pendant dix ans, avec un personnage de jeune garçon, Siao Cong Ming (小聰明, Le Petit Fûté). Je l’utilisais comme personnage principal pour des bandes dessinées de vulgarisation scientifique. Il est apparu dans différents journaux pour la jeunesse ou tout public. Dans le même esprit, j’ai également introduit un personnage de robot qui s’appelait simplement Le Robot pour des histoires de science-fiction.
Toutes ces bandes dessinées ont fait l’objet de recueils. Certains ont continué à être édités jusqu’en 2020. J’ai eu sept éditeurs différents. Mon dernier éditeur était très satisfait de leurs ventes. Chaque année, il réunissait son personnel et ses auteurs pour un repas annuel où il me remerciait pour le chiffre d’affaires que mes livres généraient. Mais aujourd’hui, le grand public lit de moins en moins de bandes dessinées. J’avoue que moi aussi... Il y a eu aussi des adaptations en dessins animés, jusque dans les années 2000.
- Quels étaient vos contacts avec les lecteurs ?
– Beaucoup m’écrivaient ou m’appelaient. Mon numéro de téléphone était presque de notoriété publique. Mon assistant s’occupait de décrocher et de leur répondre.
- Avec combien de personnes travailliez-vous ?
– Juste un assistant et parfois un apprenti.
– Dans les années 1970, une censure très forte a frappé tout le secteur de la bande dessinée à Taïwan. Avez-vous été impacté également ?
– Oui et ça m’a dégoûté du métier. Il fallait sans arrêt soumettre ses planches avant publication et faire des modifications absurdes. En 1976, j’ai décidé d’arrêter, il devenait impossible de supporter autant de contraintes. Je me suis tourné vers les inventions.
- Comment cela ?
– C’est parti d’un défi. Quelques lecteurs ont flashé sur le Robot. L’un d’eux a appelé pour nous dire : “un robot qui bouge et qui parle, ça n’existe pas !” Je l’ai pris au mot. Et j’ai réalisé un vrai robot avec l’électronique rudimentaire dont on bénéficiait à l’époque. J’en ai vendu la licence à une société américaine qui l’a améliorée. Cette première invention m’a fait gagner beaucoup plus d’argent que mes bandes dessinées. Je me suis installé à San Francisco où j’ai mené une vie très prospère. J’ai déposé en tout 143 brevets. Je possédais une belle maison, un bateau, …
– Vous êtes pourtant revenu vivre à Taïwan…
– Au début, je trouvais que tout était immense et surprenant aux USA. Après quelques années, j’ai aussi ressenti un immense ennui, une nostalgie profonde. Les structures des diasporas sinophones me sollicitaient pour donner des conférences. Cela m’a motivé pour me lancer dans la peinture traditionnelle pour évoquer le quotidien des habitants de Taïwan dans mon enfance, une vie d’agriculteurs modestes, celle des communautés Hakka [2]. Ces peintures sont devenues très populaires, elles sont aujourd’hui conservées au Musée National de l’Histoire de Taïwan à Tainan.
– Vous avez donc été instituteur, auteur de BD, inventeur, peintre, oublie-t-on quelque chose ?
– En rentrant à Taiwan, je me suis mis à la sculpture pour encore évoquer les traditions Hakka.
- En l’absence de publications, que fait-on aujourd’hui pour conserver la mémoire de vos créations ?
– Un musée a été créé en ce sens, le Musée de la bande dessinée et de l’éducation de Liu Xing-Chin. Il se trouve à Hsinchu, ma ville d’origine.
Par Kamille KATZ
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Cet interview n’aurait pas été possible sans Chien-Fan Liu pour la traduction et Jean Chen pour la mise en relation. L’équipe d’ActuaBD les remercie vivement.
[1] Bandes dessinées d’origine chinoise de petit format oblong.
[2] Population du Nord de la Chine ayant immigré vers le sud par vagues successives entre le IIIe et le XVIIe siècle. Ils sont établis aujourd’hui, dans le sud de la Chine, Taïwan, Hong-Kong, voire plus loin dans le Pacifique et l’Océan Indien, jusque dans certains territoires français comme la Réunion, Tahiti,…