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Barly Baruti « La bande dessinée ne se résume pas aux auteurs et aux lecteurs : il faut professionnaliser toute la chaîne » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 16 septembre 2026 
La République démocratique du Congo ne manque ni de dessinateurs, ni d’histoires à raconter. Ce qui lui manque encore, c’est une industrie capable de transformer cette créativité en emplois, en revenus et en œuvres accessibles à son propre public. Au terme de la 7e édition du SABDAM, organisée du 11 au 13 septembre à Kinshasa, Barly Baruti revient avec nous sur les ambitions du salon, les obstacles qui continuent de freiner la BD congolaise et les passerelles qu’il souhaite construire entre son pays, l’Afrique et le reste du monde.

Barly Baruti, vous êtes impliqué dans la relance du SABDAM [1], dont la nouvelle édition s’est tenue du 10 au 13 septembre à Kinshasa. Dans le cadre d’un état des lieux de la bande dessinée en République démocratique du Congo en 2026, pouvez-vous nous présenter cet événement et nous expliquer dans quel contexte s’inscrit son retour ?

Barly Baruti : Je crois que la première chose à souligner, c’est qu’il y a aujourd’hui beaucoup plus de convictions autour de la bande dessinée, notamment au regard de notre environnement sociopolitique. On constate aussi que les gouvernements commencent enfin à s’intéresser au 9e art. C’est le résultat d’un long travail d’explication sur l’impact que peut avoir la bande dessinée, encore trop souvent considérée comme un média destiné uniquement aux enfants.

Quand on observe l’évolution des mentalités, mais aussi le manque de rigueur que l’on peut parfois constater dans l’éducation, je pense que la bande dessinée, prise dans son sens le plus large, peut jouer un rôle très important. Elle peut notamment servir de passerelle entre l’écrit — y compris dans sa dimension numérique — et l’oralité.

Dans le cadre du SABDAM, vous avez évoqué la création d’un « corridor africain de la BD » reliant Kinshasa, Dakar et Tétouan. Concrètement, quels mécanismes faudrait-il mettre en place pour que cette circulation des artistes et des œuvres débouche sur de réelles opportunités professionnelles en matière d’édition, de diffusion, de coproduction, de résidences ou de commandes ?

Il faut d’abord donner du sérieux à cette démarche, et cela passe directement par une implication institutionnelle. La République démocratique du Congo, qui pourrait devenir une plaque tournante de la bande dessinée africaine, devra prendre ses responsabilités et établir des contacts institutionnels avec les autres pays concernés.

L’idée est de créer plusieurs pôles d’influence : Kinshasa et Dakar, bien sûr, mais aussi Tétouan pour l’Afrique du Nord, ou encore Alger et, pourquoi pas, d’autres villes par la suite. L’objectif est de parvenir à parler d’une même voix et de faire reconnaître, au niveau institutionnel, le rôle que peut jouer la bande dessinée dans les sociétés africaines, mais aussi les enjeux économiques qui en découlent.

À travers ces corridors, nous voulons montrer qu’il est possible de relier les cultures et de constituer une véritable force économique. Pour cela, plusieurs défis restent à relever, notamment la taxation parfois excessive des intrants et les obstacles qui nous empêchent de produire localement. Ces contraintes privent les acteurs du secteur de possibilités de se développer et de grandir. Le corridor doit donc favoriser les échanges entre les différents pays et permettre à chacun de bénéficier de l’expérience des autres.

Vous avez également créé votre propre structure, Tanga BD. Pouvez-vous nous la présenter ?

Oui. Tanga BD est l’une des activités de l’ACRIA, l’Atelier de création, recherche et initiation à l’art, une structure créée en 1988 et qui a vu émerger de nombreux auteurs de bande dessinée congolais.

Avec Tanga BD, qui signifie « lis la BD » en lingala, notre volonté est d’aller vers le public et, d’une certaine manière, de créer notre propre lectorat. Il s’agit de rappeler que, malgré l’importance prise aujourd’hui par le numérique, la lecture reste essentielle. C’est une initiative qui invite les gens à se retrouver pour lire ensemble de la bande dessinée, en public.

Avec Tanga BD, vous agissez en amont du SABDAM sur l’accès à la lecture et la sensibilisation du jeune public. Selon vous, quel est aujourd’hui le principal frein au développement de la bande dessinée en RD Congo : la production, l’édition et la distribution, ou la difficulté à constituer un véritable lectorat ?

Je pense que c’est l’ensemble de ces éléments. Nous devons aujourd’hui mettre en place des mécanismes capables de renforcer toute la chaîne de valeur. La bande dessinée, ce n’est pas seulement un dessinateur, son crayon ou sa tablette : c’est toute une chaîne qui va de l’idée de l’auteur jusqu’à la librairie et, finalement, entre les mains du lecteur.

Il faut donc structurer cette chaîne, la renforcer, mais surtout former celles et ceux qui y participent. C’est aussi l’un des intérêts du corridor : favoriser les échanges et montrer que la bande dessinée ne se résume pas aux auteurs et aux lecteurs. Elle repose sur tout un ensemble de métiers et d’acteurs qu’il faut accompagner et professionnaliser.

Madame Livingstone | Chaos debout à Kinshasa | Le Singe jaune
Entre 2014 et 2018, Madame Livingstone et Le Singe jaune, scénarisés par Christophe Cassiau-Haurie, ainsi que Chaos debout à Kinshasa, écrit par Thierry Bellefroid, marquent le retour de Barly Baruti à la bande dessinée, sept ans après la fin de la série Mandrill. Trois albums publiés chez Glénat.
Barly Baruti, Christophe Cassiau-Haurie & Thierry Bellefroid © Glénat

Cette année, le SABDAM a accueilli des créateurs venus de plusieurs pays africains, mais aussi du Japon, de Colombie et d’Europe. Au-delà de la visibilité internationale de la création congolaise, l’ambition est-elle de faire émerger une véritable identité et un marché africain de la bande dessinée, capables de dialoguer d’égal à égal avec les grandes industries du neuvième art ?

Il y a effectivement de cela, mais je voudrais d’abord apporter une précision. Nous attendions des participants venus de Colombie et du Japon, mais certains se sont finalement rétractés en raison de la mauvaise publicité faite autour de la RDC, notamment à propos d’Ebola. C’est regrettable, car les zones concernées sont très éloignées de Kinshasa. Cette image nous a vraiment desservis.

Nous avons néanmoins eu une importante délégation belge, ainsi que des artistes venus du Mexique. Le Sénégal était le pays africain invité d’honneur et de nombreux autres pays du continent étaient représentés, notamment la République centrafricaine, le Cameroun, le Gabon et le Congo-Brazzaville.

Nous ne devons pas vivre en vase clos. Notre objectif est de parvenir à produire et à vendre nos BD au sein de nos propres pays, tout en nous ouvrant au reste du monde. Mais pour construire un véritable public africain, nous devons aussi nous interroger sur les sujets que nous abordons et sur la manière de les raconter. Comment intéresser d’abord notre public, qui est le public africain ? C’est l’un des enjeux sur lesquels nous travaillons. Plusieurs rencontres organisées pendant le SABDAM ont d’ailleurs été consacrées à ces questions et, plus largement, à l’industrie du livre.

Le SABDAM ne se limite pas à la bande dessinée puisqu’il intègre également le festival L’Autre Musique. Vous êtes vous-même auteur de BD et musicien. Dans un pays où la musique occupe une place majeure, avez-vous voulu faire du SABDAM un espace de rencontre entre ces deux disciplines et mettre en lumière cette porosité chez les artistes congolais ?

Oui. Nous avions d’un côté le festival de BD et, de l’autre, le festival L’Autre Musique. Nous nous sommes rendu compte qu’il existait beaucoup de similitudes et une véritable porosité entre les deux. Nous nous sommes donc demandé : pourquoi ne pas réunir ces deux univers ?

Kinshasa n’est pas seulement une ville créative, c’est aussi une ville observée par le monde entier, notamment grâce à sa musique. On voit d’ailleurs à quel point les artistes congolais se produisent aujourd’hui à travers le monde. Le SABDAM nous permet de mettre en valeur cette grande créativité congolaise, aussi bien dans la bande dessinée que dans la musique.

Cette ouverture va même plus loin puisque nous allons également créer des passerelles avec la littérature. Ce sera notamment l’un des axes développés cette année avec Wallonie-Bruxelles International.

Le SABDAM au rythme de la BD
Bande dessinée et musique, les deux langages que le SABDAM entend faire dialoguer. À gauche, Barly Baruti improvise à la guitare avec le groupe Constellation Minzoto Slam de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa ; au centre, le concours « L’Autre Muzik » lancé dans le cadre du festival ; à droite, la chanteuse Karla Lazo et le dessinateur André Taymans, venus présenter Jours de mousson, nouvelle aventure de Caroline Baldwin accompagnée d’une bande-son signée par la chanteuse. Une manière pour le SABDAM de décloisonner les disciplines et de rapprocher création graphique et musicale.
Photos © ACRIA asbl / ACP

L’Autre Musique met en avant des artistes qui explorent d’autres voies que les rythmes ultra populaires du ndombolo ou du soukous. Vingt-cinq ans après le lancement du concept, que représente pour vous cette « autre musique » et quelle place peut-elle occuper aujourd’hui dans le paysage culturel congolais ?

Je pense que nous avons beaucoup évolué. L’expression « L’Autre Musique » peut peut-être prêter à confusion, mais il ne s’agit pas d’une musique qui viendrait d’ailleurs. C’est une autre façon d’appréhender et de pratiquer la musique. Aujourd’hui, même les artistes qui font de la rumba intègrent d’autres sonorités, tout en conservant un fond profondément ancré dans nos cultures.

Nous sommes dans un pays qui compte plus de 450 ethnies, avec autant de cultures et de manières de s’exprimer artistiquement. Il n’est donc pas normal de réduire cette richesse à un seul style musical. La RDC possède une telle diversité culturelle qu’elle constitue presque un sous-continent à elle seule. « L’Autre Musique », c’est aussi cela : montrer toute cette diversité.

Mais c’est également une manière d’exercer ce métier : être professionnel, respecter le public, les horaires, les engagements. Et puis, il y a les sujets que nous abordons. Nous avons énormément de choses à raconter et nous ne pouvons pas nous limiter à chanter l’amour. Il existe beaucoup d’autres thèmes à explorer.

On le constate d’ailleurs chez de grandes figures actuelles de la musique congolaise comme Fally Ipupa, Koffi Olomide ou Ferré Gola, qui explorent d’autres sonorités. Mais cette démarche n’est pas nouvelle. Papa Wemba l’avait déjà fait, tout comme King Kester Emeneya avec son album Nzinzi, les Bobongo Stars avant lui, ou encore des artistes comme Antoinette Etisomba et Abeti Masikini. Cette « autre musique » n’est donc absolument pas étrangère à nos cultures.

Barly Baruti et la Première ministre Judith Suminwa Tuluka
À un mois du SABDAM 2026, Barly Baruti a été reçu le 13 août 2026 à la Primature par la Première ministre Judith Suminwa Tuluka. Une rencontre consacrée aux préparatifs du salon, mais aussi à la place de la bande dessinée et des industries culturelles et créatives dans le développement économique et culturel de la RDC. © Primature de la RDC / Source : Baziks Media
Photo © Primature de la République démocratique du Congo - via Baziks Media

Vous avez consacré une grande partie de votre parcours à créer, mais aussi à transmettre et à structurer le secteur, notamment à travers l’ACRIA ou Bédé Africa. À ce stade de votre carrière, quel projet artistique ou culturel souhaitez-vous encore absolument concrétiser ?

Comme on dit, un artiste, surtout un dessinateur, meurt le crayon à la main. On ne s’arrête donc jamais. Mais je suis arrivé à un stade de ma carrière où j’éprouve encore davantage le besoin de transmettre. Et au-delà de la transmission, je veux contribuer à mettre en place une véritable industrie culturelle autour de la bande dessinée. Il est temps de le faire et je pense avoir aujourd’hui l’expérience nécessaire pour y parvenir.

D’autant que je ne suis pas seul. Autour de moi, des gens comme Thembo Kash, Hallain Paluku ou Fao Kitsa partagent cette motivation et me disent : « Barly, tu fais cet effort, nous sommes là pour te soutenir. » Il faut entretenir cette flamme, transmettre le flambeau et poursuivre ce travail pour permettre à la bande dessinée africaine de se développer véritablement, avec l’ambition de faire de Kinshasa une capitale africaine de la BD.

Depuis plusieurs décennies, vous servez de trait d’union entre la RDC, la Belgique et différents réseaux africains de la bande dessinée. Avec le SABDAM et son ambition de renforcer les échanges continentaux et internationaux, comment définissez-vous aujourd’hui votre rôle : artiste, passeur entre les scènes culturelles ou acteur de la structuration de l’industrie créative africaine ?

C’est aux autres de définir mon rôle, parce que moi, je ne le ressens même plus. Tout cela se fait naturellement. Quand je travaille, j’ai envie de transmettre autour de moi. Ce n’est pas un objectif que je me suis fixé ni un rôle particulier que je cherche à jouer.

Mais cela devient encore plus important aujourd’hui quand je vois les besoins qui nous entourent et l’engouement de cette nouvelle génération. Il y a des jeunes qui débutent, d’autres qui sont déjà engagés dans la bande dessinée et qui arrivent avec un sang neuf. Nous ne pouvons que nous mettre à leur disposition.

J’ai néanmoins une ambition : créer une structure forte, la Barly Baruti Academy, pour travailler avec les enfants, mais aussi accompagner celles et ceux qui veulent véritablement devenir auteurs de bande dessinée. Je souhaite également élargir cette filière à d’autres secteurs, notamment au jeu vidéo.

Il est temps aujourd’hui de prendre le taureau par les cornes et de considérer avec beaucoup plus d’attention la structuration de cette industrie culturelle, celle de la bande dessinée en particulier et du livre en général.

Merci beaucoup Barly.

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782344024508

En médaillon : Barly Baruti
Photo © Christian Missia Dio

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Madame Livingstone - Congo, la grande guerre - Par Barly Baruti & Christophe Cassiau-Haurie – Glénat, coll. Hors Collection. Sortie le 2 juillet 2014. 200mm x 265mm. 128 pages – Couleur, 22,50 €.

[1] Salon africain de la bande dessinée et de L’Autre Musique

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