Excellent
4 février 2025
Représentée sans concession par le trait ultra réaliste de Corentin Rouge, la scène d’ouverture de Islander : l’exil montre une vue du Havre, port devenu lieu de transit pour les innombrables réfugiés de tous les pays du continent européen victimes de multiples catastrophes. Des catastrophes que Caryl Férey ne décrit pas, mais nous laisse imaginer.
Parqués dans des camps et surveillés par des soldats armés accompagnés de chiens féroces, ces migrants espèrent accéder aux rares bateaux qui pourront les embarquer, via l’Écosse, à destination de l’Islande. C’est la seule contrée encore épargnée par on ne sait trop quels fléaux : changements climatiques, guerres ou pandémies. Problème, seuls les migrants munis de pass intégrés à leurs passeports sont autorisés à rejoindre les quais...
Dans cet univers chaotique devenu totalement hostile, on suit Liam, un homme qui n’a plus rien à perdre. Il profite de la cohue à l’approche d’un bateau, pour s’emparer du précieux sésame d’une femme voyageant avec sa sœur Livia et le professeur Zizek, un scientifique impliqué dans un mystérieux projet baptisé « Islander ». Ce dernier est destiné à aider l’humanité, sans que l’on ne sache encore trop comment. Accompagnés d’un mercenaire passeur qui détourne le bateau pour le diriger directement vers l’Islande, Liam, Zizek et Livia vont entrer dans un monde à l’opposé du refuge qu’ils pensaient trouver.
Avec ce premier tome qui compte déjà 150 pages sur les 450 annoncées de la trilogie, Caryl Férey et Corentin Rouge nous plongent dans une ambiance post apocalyptique des plus crédibles, grâce à un dessin ultra réaliste et à des problématiques de société que nous vivons toutes et tous aujourd’hui : la crise migratoire, la xénophobie, la violence. Ces thématiques chères à l’auteur engagé qu’est Caryl Férey sont ici appliquées à la population européenne. Ce qui rend encore plus saisissante la lecture de ce premier volet de mise en place.
Rien ne nous est épargné de la violence des camps de réfugiés à l’arrivée en Islande, avec leur cortège d’esclavage, d’exploitation sexuelle et de luttes intestines pour les miettes d’une sensation de pouvoir sur la masse en état de choc. Cependant, le duo alterne représentation crue de la violence et forte suggestion de celle-ci. La séparation de Liam du reste du groupe à leur arrivée en Islande fait avancer l’action, tout en permettant au lectorat de relâcher un peu la pression. L’ajout de trois personnages islandais ouverts d’esprits - Erika, sa demi-sœur Elektra et leur père Uffe -, qui luttent sans succès chacun à leur niveau contre la montée de la xénophobie dans leur pays, offre aussi un peu de répit et dévoile les débuts de ramifications de l’intrigue imaginée par Férey.
Si l’ensemble fonctionne très bien, force est cependant de constater que certaines facilités scénaristiques se sont glissées dans l’histoire. Comme par exemple lorsque Liam tombe coup sur coup sur deux bonnes âmes prêtes à l’aider sans le connaître, alors qu’il crapahute blessé au cœur d’une Islande assez peu hospitalière. Le fait qu’il leur fasse confiance sans discuter entache aussi la crédibilité du personnage, par ailleurs bien peu sympathique et bizarrement le plus creux de toute la galerie de portraits délivrés par Caryl Férey. Heureusement, ce n’est pas le cas des autres, qu’ils soient Jekyll ou Mr Hyde. Raph, le mercenaire passeur, est même un exemple de raclure particulièrement réussie.
Contrairement à Sangoma, les damnés de Cape Town qui nous donnait les clés de l’intrigue en un tome, il nous faudra patienter encore plusieurs mois pour comprendre où veut nous amener Caryl Férey, car ce tome 1 se termine sur une image des plus sibyllines et nous laisse avec plus de questions que de réponses. Quel est ce projet Islander ? Pourquoi le professeur Zizek est-il considéré comme la clé pour sauver l’humanité ? Quels sont ses liens avec Uffe ? Qu’est-ce qui a pu provoquer une telle situation en Europe ? Pourquoi une rébellion dans le camp des réfugiés ? Qui est ce mystérieux gourou qui s’est entiché de Livia ?
Autant de questions dont on a hâte de connaître les réponses !
Par Gaëlle BEDIS
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The Islander T1 : l’exil - Paru le 22 janvier 2025 - 160 pages, couleurs
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