Nous sommes en 1961, à Cuba. Depuis trois ans, Fidel Castro, accompagné d’Ernesto Guevara, a pris le pouvoir soutenu par la majorité de la population. En raison des nationalisations successives desservant les intérêts de l’empire voisin, la crise entre l’île et les USA est à son paroxysme. La CIA, sous la houlette d’un John Kennedy fraîchement élu, organise une invasion de l’île qui échoue lamentablement sur la Baie des cochons. C’est un des moments paroxystiques de la Guerre Froide. C’est un cours d’histoire ?
Non, c’est la toile de fond du dernier Spirou et Fantasio qui est en revanche une fiction. Le cahier des charges : la présence de Spirou, Fantasio, le marsupilami, Spip, et puis Seccotine car il faut quand même un peu de présence féminine dans ce concert de garçons, que diable !, est parfaitement rempli jusques et y compris dans la réactivation de personnages secondaires. On vise le Spirouverse, oui ou non ?
Alors donc, voici Spirou et Fantasio reporters arrivant à New York pour rejoindre Seccotine à l’ONU qui assure depuis plusieurs semaines un reportage auprès des communistes cubains. Mais elle n’est pas là : elle est toujours à La Havane, où elle a fait la rencontre de gens sympathiques : le « Che » Guevara et Fidel Castro, rien que ça. Spirou est bientôt enlevé par la délégation cubaine de l’ONU et ramené dans l’île, tandis que Fantasio et le marsupilami partent en expédition pour récupérer ses amis et collègues. Au milieu de tout cela, un complot autour d’une machine destinée à faire perdre la barbe à Castro… Là-dessus intervient l’invasion américaine avortée de la Baie des cochons à laquelle nos héros entretemps évadés assistent. Voilà pour l’argument.
À la suite d’un Spirou chez les Soviets dont les auteurs, Fabrice Tarrin et Fred Neilhardt avaient su jouer avec brio sur les codes de la série, voici que Dupuis remet le couvert, ajoutant cette fois une collection « classique » aux « Spirou par… », au « Petit Spirou », à « Supergroom », aux « Zorglub » et autres excroissances du « Spirouverse ».
Ce qui constituait des ingrédients de première qualité dans le Franquin de la période Greg s’avère ici un ratage. L’argument est faiblissime, l’usage des personnages inconsistant voire absurde, et si le dessin ressemble peu ou prou au Franquin des années 1960, il est surtout sans fantaisie ni génie, contrairement à celui de Tarrin, par exemple. Pire, sous prétexte de la réutilisation d’un personnage secondaire, on ose le mettre en parallèle avec le magnifique classique Les Prisonniers du Bouddha de Greg et Franquin avec cet album.
Dans les récits d’Yves Chaland et Yann des années 1980 qui correspondaient à une déconstruction des icônes de l’enfance propre au mouvement de la Ligne claire, l’imitation du dessin de Franquin avait du sens. Tome & Janry l’avaient compris et avaient fait évoluer leur graphisme dans quelque chose de personnel. Idem pour le Marsupilami de Batem. Il y a du brio, une vraie virtuosité, une vraie personnalité chez ces auteurs. L’usage de personnages est réapproprié, comme c’était le cas chez Jean-Claude Fournier avant eux, on a pu le constater récemment. C’était peu ou prou la démarche des « Spirou par… » : pas question pour les auteurs de forcer leur style. Comme chez McDo, on leur disait : « Venez comme vous êtes ! » Cela donnait une collection où, comme chez McDo, il y avait à boire et à manger, avec quelques épisodes de malbouffe.
Ainsi, nous n’avions pas apprécié l’album de Lewis Trondheim et Fabrice Parme dans la collection « Spirou par… », qualifié par nous de « Spirou catastrophe ».. Il n’y avait pas mort d’homme. Juste un faux pas. Notre sentiment ici est le même. La tournure que prend cette collection « classique » [1], comme celle de la série régulière de Spirou par Olivier Schwarz et ses nouveaux scénaristes, nous semble complètement décousue. Passons la désinvolture avec laquelle est traitée la Guerre Froide ou la Crise de Cuba, la question se pose : que reste-t-il d’un épisode comme celui-là ? Rien ou presque. C’est un autre « Spirou catastrophe ».
Tiens, Trondheim est annoncé comme scénariste du prochain, la leçon n’a donc pas été retenue. Dans les années 1980, les éditions Dupuis avaient recruté un « directeur du concept » qui entendait produire du Spirou en batterie. Il est de retour…
Par Didier PASAMONIK
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Les Aventures de Spirou et Fantasio « Classic » : La Baie des cochons – Par Elric, Clément Lemoine & Michael Baril – Ed. Dupuis
[1] Dénomination qui n’est pas sans évoquer à la démarche appliquée à la série Buck Danny chez Zéphyr.
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