« Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » écrivait Paul Valéry dans La Crise de l’esprit en 1919. La bande dessinée, telle que nous l’avons connue, quel que soit l’âge que nous ayons, ne sera plus jamais comme avant.
Les années 1950 avaient connu l’âge des « illustrés » et de la presse enfantine, les années 1970-80 ont connu l’âge des albums et de la bande dessinée pour adultes, les années 1990 l’essor de la BD indépendante grâce à une démocratisation des coûts de production et la création d’un chaînage dense de librairies spécialisées en même temps qu’une reconnaissance culturelle de la bande dessinée à tous les niveaux.
Ces mêmes années, grâce à l’émergence des dessins animés japonais, ont vu apparaître le phénomène des mangas qui a permis aux éditeurs français de conforter leurs marges et aux libraires d’étendre leur clientèle vers un public plus jeune et plus diversifié que précédemment. Dans la foulée, le phénomène des romans graphiques a permis à la bande dessinée de rivaliser avec la littérature notamment dans le secteur jusque-là réservé des essais et du documentaire et à renforcer sa position sur un segment de marché très lecteur : le public féminin.
Les années 2000 ont été celles de la révolution technologique avec à la fois la création d’un marché de la bande dessinée digitale qui aboutit au succès actuel des webtoons, une atomisation et une sur-segmentation des publics grâce aux réseaux sociaux et notamment au financement participatif (le « crowdfunding »), enfin un bouleversement des équilibres de la librairie avec l’émergence massive d’acteurs en ligne comme Amazon.
Disparition d’une librairie
En Afrique, quand un vieillard meurt, on a l’habitude de dire que « c’est une bibliothèque qui brûle ». La fermeture de BDNet Bastille a deux raisons principales : son propriétaire, Marc Szyjowicz, avait transformé en 1985 une librairie familiale, fondée par ses parents en 1972, en petit groupe de BD spécialisé avec une première librairie proche de la place de la Nation, un site de vente en ligne et cette deuxième entité de 180m² très bien située rue de Charonne, face à la rue de Lappe, près de la place de la Bastille.
Vingt ans après, il aspire comme beaucoup à prendre sa retraite. Il envisage de vendre l’entreprise, avec ses murs qu’il a acquis entretemps. Mais vu l’importance du coût de l’immobilier à Paris aujourd’hui, il n’a pas trouvé de repreneur, la librairie n’offrant pas une marge suffisante pour amortir l’investissement. Il est donc contraint de vendre les murs seuls, ce qui sonne le glas de la librairie qui fermera ses portes le 27 septembre 2025. Fin de partie pour ce libraire qui a été un des fondateurs et longtemps président du groupe Canal BD.
La librairie BDNet Nation continue sa route. Les cartes de fidélité restent valables là-bas.
Au niveau parisien, c’est un séisme. BDNet est l’un des plus gros chiffres d’affaires parmi les libraires spécialisés de la capitale. Cela signifie, en dépit du transfert de la clientèle vers d’autres librairies, un recul des ventes dans ce secteur juste avant les fêtes. À un moment où le marché de la BD est particulièrement fragile…
Ce que cela donne à penser…
Économiquement, le phénomène n’est pas nouveau, même dans le secteur de la BD. On se souvient que dans le 5e arrondissement, les librairies de BD franco-belges tenaient le haut du pavé dans les années 1980 avec les librairies Boulinier, Lutèce et Album. Certaines sont toujours là, moins puissantes, et ont fait place à des librairies d’occasion et de mangas. Le secteur s’adapte même si, comme c’est le cas de la librairie Lutèce, l’une des librairies spécialisées en BD ancienne les plus remarquables du secteur, les murs ont été acquis par la Ville de Paris pour préserver ce lieu de culture unique.
D’une manière générale, que ce soit Brentanos, boulevard de l’Opéra ou La Hune à Saint-Germain-des-Prés, des libraires qui ont joué un rôle crucial dans le rayonnement de la BD, les centres-villes ne peuvent plus accueillir les lieux de culture comme avant.
Les libraires spécialisés BD : un rôle essentiel
L’autre phénomène qui doit donner à penser, c’est le vieillissement du lectorat. Fort de son pouvoir d’achat, les « vieux » lecteurs de BD sont séduits par des ouvrages de plus en plus valorisants, de plus en plus luxueux, des « collectors ». Une bonne partie de la production de l’industrie lui est dédiée.
Mais la nouvelle génération -je ne parle déjà plus de la génération « Dorothée »- consomme les mangas et les « romans graphiques » documentaires avec moins d’attachement que leurs prédécesseurs. Or, ces publications ont littéralement conquis la place allouée naguère à la bande dessinée franco-belge traditionnelle. La nostalgie, on le voit bien dans les conventions du genre Japan Expo et même d’une certaine manière à Angoulême, se porte davantage sur les anime, les jeux vidéo, les goodies c’est-à-dire sur la dimension « pop-culturelle » du médium.
Une culture qui n’est pas à mépriser en dépit de ses dérives consuméristes un peu vaines. C’est là que nous retrouverons nos libraires spécialisés et leur rôle essentiel : face à une société où l’information est diarrhéique, aux réseaux sociaux où chacun s’exprime avec l’arrogance du sachant sans en avoir la légitimité, le librairie spécialisé est le meilleur conseil.
Car il détient une chose que l’IA ne détient pas : le goût (mais aussi : le dégoût), la passion, la curiosité... Il peut vous faire découvrir la multitude des auteurs, jeunes comme vieux, français comme internationaux, qui font vivre actuellement à la BD un âge d’or. Pour le néophyte, un bon libraire est un professeur d’université, essentiel, irremplaçable. Il en reste, ActuaBD pourra vous aider à les trouver.
Par Didier PASAMONIK
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