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Très bon
19 novembre 2024
La science-fiction et les débats philosophiques sur l’existence humaine sont au cœur du dernier ouvrage de l’auteur de Georges Clooney. Dans L’héritage fossile, il nous fait suivre deux récits entrecroisés bien que séparés par quelques millénaires. Le vaisseau Heritage One, chargé de transporter une expédition humaine vers la planète Germinae, a pour objectif de garantir la survie de l’humanité avec des milliers de fœtus cryogénisés. Située à des milliers d’années-lumière de la Terre, cette planète est censée offrir un nouveau foyer aux humains fuyant un monde en déclin, sous l’égide d’un magnat de l’industrie spatiale, aux allures mégalomane d’un Musk sans ses penchants philo-facistes.
Ambiance de huis clos futuriste, l’expédition, qui doit durer 20 000 ans, repose sur la biostase : les passagers, mis en hibernation, ne vieillissent que de quelques années pendant le voyage et se réveillent à des intervalles réguliers pour assurer la maintenance du vaisseau. Mais un fléau inattendu frappe l’équipage, une maladie qui transforme lentement leur peau en pierre, les réduisant à des statues vivantes. Le phénomène les oblige à repousser sans cesse les limites de leur survie tout en cherchant un remède, alors que leur destination reste à des millénaires d’eux.
Sur la planète Germinae, une jeune fille nommée Nova accompagne son père à travers des tempêtes de poussière et des paysages hostiles dans un périple sans fin. N’ayant connu que l’errance, les histoires sur la planète Terre la font rêver d’un autre monde plus clément, cherchant sans cesse les modules de l’Heritage One. Cette traversée - presque plus un chemin de souffrance qu’une exploration - est aussi un voyage intérieur pour le magnat de l’industrie à l’origine de cette initiative de colonisation, Reiz, qui vieillit et se rigidifie à vue d’œil. Il raconte à Nova des fragments du passé de l’expédition, mais laisse de nombreuses zones d’ombre sur son récit, notamment sur la naissance de sa fille qui porte le douteux honneur d’être la première - et unique - humaine née dans cette planète déserte…
Loin de l’image idyllique de la colonisation spatiale, L’Héritage Fossile s’inspire de récits d’anticipation classiques, mais en y apportant une touche de tragédie et de réflexion profonde inspirée de notre actualité, mettant en scène des colons loin de l’imaginaire hollywoodien des progéniteurs de civilisations. Vaniteux, colériques, voire même superstitieux, ils offrent un reflet peu flatteur de l’humanité et la civilisation qu’ils ont pourtant abandonné pour en faire "quelque chose de mieux".
À travers eux, Philippe Valette tisse un drame humain dans un contexte de science-fiction, où la survie de l’humanité n’est pas une simple quête d’espace ou de technologie, mais une lutte acharnée contre la dégradation du corps et de l’âme. Les thèmes développés - la mémoire, l’héritage, la moralité dans la survie, le sens de la civilisation - sont universels, mais ils sont traités avec une atmosphère de plus en plus sombre et pesante, qui semble être devenu le lieu commun de nombreux auteurs contemporains.
Visuellement, l’album frappe par sa conception hybride. Les personnages, dessinés au trait, cohabitent avec des décors et des vaisseaux modélisés en 3D, créant ainsi une opposition entre l’humanité fragile et les machines ou les paysages glacés - souvent monumentaux au point de devenir anxiogènes - avec une précision presque chirurgicale. Un contraste que Valette utilise habilement pour renforcer l’immersion et l’impact émotionnel d’un récit qui se veut messianique par instants (avec un titre qui fait référence a notre civilisation nécrocapitaliste, qui s’autodétruit par sa dépendance aux énergies fossiles).
Pour y parvenir, l’auteur de Jean Doux et le mystère de la disquette molle, a passé de nombreuses années à peaufiner chaque détail des technologies déployées dans son récit. La preuve sans appel de son zèle est le design du vaisseau, aussi impressionnant que réaliste, suivi de la représentation de la planète, plongée dans une obscurité presque totale, accentuent l’ambiance anxiogène et claustrophobique du voyage. Par instants, les vues du vaisseau et des reliefs de Germinae sont d’une grande précision, tout en restant discrètes, suffisamment pour attiser la curiosité du lecteur et éviter l’ostentation, puisque son potentiel majeur réside dans l’atmosphère créée pour le récit.
L’ouvrage, un gros volume de près de 300 pages, se déploie lentement sur les débuts, nous permettant d’explorer la psychologie des personnages et les ramifications morales de leur entreprise interstellaire. La narration est fine et subtile, offrant des révélations en cascade qui ne laissent pas indifférent. L’écriture de Valette, précise et pleine de tension, s’inspire de la mise en scène cinématographique pour échafauder un scénario en apparence simple, mais profond, avec l’angoisse du passage du temps et de l’oubli comme sous-texte cardinale.
Bien que le récit frôle parfois le déjà-vu sur le plan des thèmes explorés, sa gestion du suspense et sa capacité à maintenir l’intérêt jusqu’à la fin sont irréprochables. La conclusion, inattendue, apporte une touche finale surprenante, mais qui aurait gagné à être plus ouverte, en accord avec l’atmosphère de l’album. Néanmoins, cela n’entache en rien la réussite globale de l’ouvrage, qui se distingue par sa profondeur narrative et son graphisme séducteur (avec une couverture très distinctive).
L’Héritage Fossile s’impose comme un must pour les amateurs de la hard science fiction qui questionne les fondements de notre civilisation, à travers un prisme à la fois scientifique et philosophique (notamment pour les adeptes de Schopenhauer). Une œuvre immersive et visuellement saisissante qui marquera les esprits.
Par Jorge SANCHEZ
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
L’Héritage fossile - Par Philippe Valette. Éditions Delcourt. 288 pages - 29€95.
– La chronique "Georges Clooney, une histoire vrai" par David Taugis
– La chronique "Philippe Valette reçoit le Prix Landerneau" par Didier Pasamonik