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Bon
31 mars 2026
Depuis 1974, lorsque René Pétillon le fit naître dans les pages de L’Écho des Savanes, Jack Palmer incarne une forme de sagesse involontaire : là où Sherlock Holmes déduit, où Maigret intuitionne, Palmer trébuche et trouve. Pendant quatre décennies, ce détective maladroit a traversé la satire politique française, du Canard enchaîné aux albums cultes, porteur d’une philosophie burlesque où l’incompétence devient vertu. L’Enquête corse (2001), son chef-d’œuvre, en témoigne : 300 000 exemplaires vendus, un prix à Angoulême, une adaptation cinématographique avec Clavier et Reno , la consécration d’un humour de situation qui préfère la malice à la morsure.
Une transmission en demi-teinte
Pétillon, disparu en 2018, laisse derrière lui bien plus qu’un scénario esquissé : un univers narratif, une tonalité, une philosophie du comique. Palmer dans le rouge naît de cette transmission délicate, confiée à Manu Larcenet, maître du burlesque contemporain (Le Combat ordinaire, Blast). Le pari s’annonce périlleux : respecter l’ADN pétillonien tout en y insufflant une énergie graphique nouvelle. Larcenet, grand admirateur, accepte avec enthousiasme, non en pasticheur, mais en dialoguiste du défunt.
L’intrigue, suite naturelle de L’Enquête corse, reconvoque Ange Leoni, désormais en visite dans le Médoc. Sa nièce Bénédicte, héritière d’un domaine viticole en péril, a disparu avant d’épouser un riche Californien, exploitant d’un domaine dans la Napa Valley, censé sauver la famille de la faillite. Palmer, contraint à la discrétion, plonge dans l’univers codifié des appellations contrôlées, des grandes familles bordelaises et des petits trafiquants. Sa candeur habituelle y déclenche une spirale d’événements imprévisibles : un scénario pétillonien par excellence.
L’alchimie graphique de Larcenet
Là réside le génie de cette collaboration posthume : Larcenet impose sa propre patte sans renier l’héritage. Son trait dynamique, sa palette de couleurs inimitable et sa capacité à mêler comédie humaine et satire sociale, transforment le scénario en symphonie visuelle. Avec subtilité, il glisse dans les dialogues des touches discrètes jusqu’à une réplique finale « imparable ». Toutes ces petites signatures font de cette reprise une véritable création artistique.
Palmer dans le rouge devient ainsi un hommage en acte : non pas la momification d’un personnage, mais sa résurrection vivante. Le détective maladroit, lâché sans précautions dans le vignoble bordelais, y retrouve sa vocation première : transformer le chaos en comédie, l’absurde en sagesse. Entre les deux auteurs, une conversation silencieuse s’établit, où la fidélité n’exclut pas la liberté créatrice.
Un grand cru à déguster
Né d’un assemblage inédit, cet album de 2025 s’offre comme un grand cru : complexe, savoureux, porteur de la patine du temps et de la fraîcheur du présent. À consommer sans modération, certes, mais aussi à savourer lentement, comme on déguste un Bordeaux d’exception, en reconnaissant dans chaque trait la main du maître disparu et celle, généreuse, de son héritier.
Par Jessy LEMESLE
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Palmer dans le rouge, Pétillon et Larcenet, Edition Dargaud, 17,50 €