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Très bon
6 mai 2025
Ancienne colonie japonaise occupée par l’URSS de Staline, la République populaire démocratique de Corée (RPDC, Corée du Nord) est proclamée en septembre 1948. Après le désastre de la guerre de Corée (1950-1953), Kim Il-sung (« le Grand leader ») renforce son pouvoir. Après un règne qui dure de 1948 à 1994, c’est son fils Kim Jong-il (« le Cher dirigeant »), puis son petit-fils Kim Jong-un qui prolongeront la dynastie.
Cette dictature fermée depuis des décennies demeure peu connue au-delà de sa volonté d’obtenir la bombe nucléaire, de ses relations tendues avec la Corée du Sud et de l’envoi récent de soldats aux côtés des troupes russes.
Quelques BD récentes tentent de lever un coin du voile qui recouvre ce pays. Citons Mon ami Kim Jong Un (Futuropolis, janvier 2025), sur le troisième dirigeant suprême, au pouvoir depuis 2011.
En 2024, les éditions La Boîte à bulles s’étaient intéressées à un épisode plus ancien, en proposant une version de l’enlèvement de la célèbre actrice sud-coréenne Choi Eun-hee en 1978, suivi de celui de son ex-mari, le réalisateur Shin Sang-ok, sur ordre de Kim Jong-il. Choi et Shin ignorent tout de leur sort respectif jusqu’à ce qu’ils se retrouvent lors d’un dîner organisé par Kim Jong-il en 1983. Grand cinéphile, le futur despote n’a qu’une idée en tête : forcer Choi et Shin à tourner des films qui doivent à la fois marquer l’histoire du cinéma et vanter la grandeur et la puissance du régime, assurant ainsi à la Corée du Nord (RPDC) un prestige à l’international. Lire la critique du Dictateur et le dragon de mousse.
Madame Choï et les monstres, publié au Seuil, diffère notablement de cette version en se centrant sur la comédienne. L’histoire débute à Séoul (Corée du Sud) en 1976. Sur ordre du « dirigeant bien aimé, soleil de la patrie », un agent nord-coréen vole les bobines du film Bulgasari.
Inspiré d’une légende coréenne, Bulgasari met en scène Mina, fille d’un forgeron colérique dont la poupée va prendre vie et devenir le fameux monstre qui dévore tout ce qui est en métal. Si dans un premier temps, il délivre les habitants de leur roi en avalant les armes des soldats et même la bombe que le père de Mina a conçue, son appétit insatiable pour le métal l’oppose ensuite aux habitants. Mina devra faire un choix difficile.
Sans surinterpréter la légende, on peut voir au fil des batailles que la guerre contre l’arbitraire ne s’arrête pas après avoir renversé le despote et son armée. Bulgasari devient incontrôlable et consomme toutes les ressources. Combien de révolutions ont mangé leurs enfants ?
Dans l’album de Sheree Domingo et Patrick Spät, traduit de l’allemand par Jean-Baptiste Coursaud, ce récit alterne avec la vie de l’actrice Choi Eun-hee. Retour en 1953 sur la scène d’un théâtre. La future star s’évanouit et l’un des spectateurs, monsieur Shin, se précipite avec un éventail pour la ranimer.
Rentrant chez elle, elle doit supporter son mari violent. Il y a là un parallèle avec la situation de Mina.
« Pah, une bonne épouse doit savoir cuisiner. Rentre-toi ça dans le crâne ! Et nettoie-moi cette saleté ! Fissa !! » (page 35).
Plus tard, lorsqu’il veut la frapper avec sa canne, elle décide que c’est la dernière fois qu’elle supporte ses coups et le quitte.
Si le dessin et le lettrage (taille des lettres, utilisation du style en gras et des « q » qui ressemblent à des « g ») peuvent désorienter, le récit finit par emporter le lecteur.
En effet, la personnalité et le comportement de madame Choi, que l’on peut qualifier de féministe, font écho avec l’époque actuelle, et la BD, par sa précision historique, dresse le portrait de la société sud-coréenne ainsi que celui du dirigeant nord-coréen.
En 1954, elle va se remarier avec le réalisateur, bravant les interdits sociétaux et déchaînant l’opinion publique contre elle.
Ainsi, un vendeur sur un marché refuse de la servir : « Je ne sers pas les Marie-couche-toi-là. Vous avez couvert de honte votre mari ! »
Cette même année, elle rencontre Marilyn Monroe à Séoul. Cette anecdote est-elle vraie ? Nous laisserons les spécialistes du 7e art apporter une réponse.
Depuis 1961, la Corée du Sud vit sous la dictature militaire de Park Chung-hee et un comité éthique veille aux bonnes mœurs.
« Le baiser dans votre film est beaucoup trop long et votre robe est beaucoup trop courte. » (page 59).
« Le président Park ne supporte pas l’obscénité ! Je suspends à compter de maintenant votre licence de réalisateur. » (page 64)
Cette problématique de la censure est malheureusement encore d’actualité.
Point culminant : Choi découvre que Shin la trompe. Sa vie semble s’effondrer.
On ne révélera pas davantage les différents épisodes de l’histoire de Madame Choi et les monstres.
Cette version est peut-être plus explicite que celle parue l’an dernier chez La Boîte à bulles : elle n’épargne pas les tortures subies, le lavage de cerveau, les conséquences de l’évasion des deux artistes, dont le peloton d’exécution pour les deux agents qui accompagnaient Choi et Shin au festival de cinéma de Vienne en 1986 et n’ont pu empêcher leur évasion.
Mais la force de ce roman graphique est dans sa richesse, entremêlant différents récits : portrait d’une femme qui affirme ses choix, sa liberté ; description d’une dictature sans pitié pour son peuple et qui n’hésite pas à envoyer des agents dans d’autres pays pour voler et kidnapper ; réflexion sur l’art cinématographique, la démocratie, la place qu’une société accorde aux femmes.
À signaler en fin d’ouvrage, une chronologie très explicative et la couverture du livre qui, une fois dépliée, révèle une photo.
Par Christian GRANGE
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