Excellent
2 juillet 2025
La série « Les Tuniques Bleues » s’est vendue à ce jour à plus de 21 millions d’exemplaires. Dès le début, lorsque les deux premiers albums ont été publiés en 1972, le succès a été immédiat. Et pour cause, Raoul Cauvin et Louis Salvérius, amis dans la vie, s’entendaient à merveille sur leur projet de bande dessinée. Le dessinateur, passionné par les Indiens, avait accumulé une belle documentation sur le sujet, tandis que le scénariste, nourri par les nombreuses bandes dessinées qu’il avait lues et inspiré par les westerns qu’il avait vus au cinéma, avait de la matière à exploiter. Raoul Cauvin enchaîne gags et actions à un rythme soutenu. Les dialogues sont excellents. À eux deux, ils vont débuter l’écriture de ce qui sera une des plus belles pages du neuvième art.
La communauté des fans des Tuniques Bleues n’a fait que croître au cours des décennies qui ont suivi. Pour les lecteurs de la première heure, les albums dessinés par Louis Salvérius ont toujours gardé une saveur particulière. C’étaient les premiers émois de la découverte et aussi, les « Tuniques Bleues » ne se limitaient pas à Blutch et Chesterfield. Bryan et Tripps complétaient l’équipe à l’époque. Ajoutons à cela la première apparition du célèbre capitaine Stark (planche 5 du deuxième titre). Par ailleurs, le graphisme du dessinateur avait déjà atteint avec « Du Nord Au Sud » une maturité en parfaite adéquation avec les intentions du scénariste : un semi-réalisme qui traduisait exactement ce que voulait exprimer Raoul Cauvin. L’évolution de son dessin est fulgurante entre le premier et le deuxième tome. Il perd de sa rondeur pour devenir plus réaliste. Un style tout à fait à part en bande dessinée, aussi bien adapté pour décrire la tragédie de la guerre, aborder ce thème avec sérieux et en même temps une bonne dose d’humour.
Ce sont sans doute les albums les plus lus car ils étaient les premiers, et la collection se constituant année après année, ils étaient relus et rerelus en attendant les prochaines parutions. Lors de discussions chez les libraires spécialisés ou lors de festivals, le club des nombreux aficionados de la série manifestait de manière récurrente son souhait d’admirer les planches originales de Salvérius. Un rêve, une chimère : ces planches existaient-elles encore ? Avaient-elles été conservées ? La réponse est dans cet album prestigieux : affirmatif mon Colonel (Appeltown), et dans leur intégralité ! Oui, elles sont toutes là, couvertures comprises. Il manque juste les quatrièmes plateaux de couverture, dont on nous présente une reproduction de la version couleur imprimée.
C’est bouche bée, la gorge nouée, les yeux écarquillés, submergé par la nostalgie sans doute aussi, qu’on admire les originaux transmis par ces magnifiques scans. Les planches sont présentées dans leur jus : les traces d’agrafes sur le côté, les morceaux de papier collant (vraisemblablement utilisés pour le montage des demi-planches a et b), les annotations en marge, les indications pour l’imprimeur, les corrections à la gouache s’ajoutant aux détails enfin visibles. Les dessins s’observent dans leurs véritables dimensions (le format planche) et en noir & blanc, permettant d’apprécier pleinement la précision apportée par l’artiste à son dessin.
Les splendides planches 11 et 12 de l’album Du Nord Au Sud vous laissent scotchés un long moment, fascinés par leur beauté et le travail qu’elles ont demandé. Elles représentent le passage du pont par les Nordistes qui avancent en rangs serrés. Ces soldats qui se feront surprendre par les batteries confédérées dissimulées derrière une crête. On y voit aussi les deux généraux les plus emblématiques de la guerre de Sécession : Ulysses Grant et Robert Lee.
L’ouvrage est absolument magnifique. Tiré seulement à 599 exemplaires, numérotés à l’intérieur et à l’extérieur, présenté dans un coffrage lui-même numéroté, il est rehaussé d’un dossier introductif rédigé par Didier Pasamonik, qui remet l’œuvre dans son contexte. Un trésor sublime et inespéré qui a forcément un prix. Inaccessible pour certains, il permettra néanmoins à près de 600 heureux privilégiés et passionnés de détenir les fac-similés des deux premiers albums mythiques des Tuniques Bleues, qu’ils pourront examiner à l’envi. Si vous les désirez, ne traînez pas !
On espère que les planches des deux albums suivants Et Pour Quinze Cents Dollars En Plus et Outlaw bénéficieront, eux aussi, d’une « artiste édition ». Ce qui permettrait également d’observer au mieux le passage de relais à la planche 37b du quatrième titre. Willy Lambil ayant repris la série à ce moment-là pour la mener jusqu’à ce jour, plus d’un demi-siècle plus tard (au moment d’écrire ces lignes, la 69ᵉ aventure paraît dans le journal Spirou).
Louis Salvérius nous a quittés le 22/05/1972, emporté par un infarctus. Raoul Cauvin s’en est allé le 19/08/2021. L’un et l’autre ont laissé, lors de leur départ, leurs familles, amis, confrères et lecteurs dans un profond désarroi. Cette tristesse était le prix à payer pour le bonheur qu’ils nous ont procuré, mais leurs albums sont toujours là pour nous divertir et nous émerveiller. Longtemps après le décès de Louis Salvérius et celui plus récent de Raoul Cauvin, la communauté des bédéphiles pense à eux. Le monde de la BD n’oublie jamais ses héros.
Merci à eux !
Par David SPORCQ
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