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Favori de la rédaction
14 mars 2026
Dans ce fabuleux album, Fabienne Blanchut et Catherine Locandro (scénaristes), se sont associées à Dawid à qui on a confié la lourde tâche de mettre en images l’histoire de ces quasi miraculés, la plupart juifs, qui reviennent d’Europe de l’Est. En cette immédiate après-guerre, ils étaient de retour après avoir échappé au meurtre de masse commis dans les chambres à gaz des centres de mise à mort. L’histoire est celle du jeune Louis, lycéen parisien, qui gagne un peu d’argent le soir en travaillant dans un cinéma. Sur le chemin qui le mène à son lycée ou à son travail, il passe tous les jours à vélo devant l’hôtel Lutetia, réquisitionné pour accueillir et remettre en forme les anciens détenus qui reviennent dans un état physique et mental catastrophique.
Humaniste et empathique, Louis ne peut se résoudre à simplement observer de loin ces victimes du nazisme. Contre l’avis de son père, il décide d’œuvrer en secret auprès des membres de la Croix-Rouge et des scouts qui viennent en aide à ces rescapés. Armé d’une farouche volonté, il passe des heures dans l’hôtel, parcourant les étages et servant des repas à des personnes qui n’ont plus l’habitude que l’on s’adresse à elles sans les frapper, à des gens terrorisés dont la moindre silhouette leur rappelle celle des bourreaux nazis qui les ont tant fait souffrir.
Louis se lie d’amitié avec Sylvette, jeune femme amaigrie mais combattante qui tente de surpasser les épreuves vécues dans les camps nazis. Sylvette partage sa chambre avec Edith, dont le traumatisme est si fort qu’elle est mutique et n’arrive plus à dormir ailleurs qu’à même le sol tant on lui a fait oublier toute forme de confort. Après des années de violence, de privation et de terreur, Edith ne peut s’empêcher de garder en secret toutes les cuillères qu’on lui propose sur ses plateaux-repas. Cette cuillère si précieuse sans laquelle elle ne pouvait se nourrir quand elle était aux mains des nazis.
Chacun doit se réhabituer à vivre dans une paix et une sérénité que l’on juge irréelle après tant de souffrance. Il faut retrouver l’envie de parler aux autres et de retourner vivre en société. Il faut s’habituer au calme d’un Paris libéré et au droit de dormir dans des draps propres. Au fil des planches, Louis tente de redonner le goût de vivre à Edith qui prend de plus en plus d’assurance au fur et à mesure que ses cheveux repoussent. Dans l’ombre, d’autres veillent pour trouver un lieu d’accueil à ces survivants qui n’ont, pour la plupart, plus de famille.
Les personnages évoluent dans une ambiance lumineuse et superbe. Des flashbacks permettent de comprendre pourquoi Edith et ses compagnons d’infortune reviennent aussi traumatisés. De longs passages muets ponctuent régulièrement l’album, car il n’est parfois pas nécessaire d’en dire ou d’en écrire de trop pour comprendre les sentiments et entendre les sons qui accompagnent les gestes d’humanité ou les cruautés subies.
Émouvant et attendrissant, ce roman graphique interpelle également. Il dénonce la passivité de trop nombreux Français qui n’ont pas agi et ont laissé faire. Il montre de façon assez crue les violences nazies tout en gardant suffisamment de distance pour ne pas sidérer le lecteur. Sa nomination pour le Prix Goscinny Jeunesse est particulièrement méritée pour ce trio d’auteurs qui livrent ici un vibrant hommage aux rescapés des camps et à toutes celles et tous ceux qui les ont accompagnés dans leur reconstruction. Un véritable hymne à l’entraide.
Par Romain BLANDRE
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